L'OUVRIÈRE
0 Donneuse d'enfants, auguste plébéienne Dont on a tellement tiré le sang des veines Qu'il t'en reste comme une pâleur flamboyante, Sainte et triste ouvrière, ô grande patiente, Avec ta bouche amère et ton front contracté. Maudissant le destin de ta fécondité Je te vois te traîner, sombrement, par la ville... Il gronde en toi un peu de colère civile. Et tu brises le pain du pauvre avec des doigts Où la révolte a mis un couteau quelquefois. C'est toi, la pourvoyeuse en titre, l'éprouvée, La bête maigre à qui l'on ravit sa couvée, Et qui n'a plus pour étouffer ses cris de rage Que la misère, son opprobre et son outrage.
ao6 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Pourtant, fille des gueux et de la populace,
C'est toi la substance profonde de la race, ,
C'est toi la nafioni Aucune ne t'égale.
Et l'autre femme, avec sa grâce ornementale,
Près de toi, surveillant sa force et son maintien,
Veut grandir son amour à la hauteur du tien.
Mais aucune jamais ne donna ton frisson.
Et si ce n'est la vierge au divin enfançon.
Je n'en vois pas dont le beau front se revêtisse
D'une candeur plus sainte et plus fascinatrice.
Femme du peuple, pâle au fond d'un châle noir,
Ton œil a la couleur de tous les désespoirs.
Et je vénère aussi, proche de toi, tes sœurs
De bonté, de résignation, de douceur,
Qui se trouvent, n'ayant pas pris la même route,
A.U même carrefour douloureux! Toutes, toutes,
Oh! toutes, je vous aime autant que je vous plains!
La même anxiété a réuni vos mains
Pour la tâche en commun. Seulement, quand je vois
Courir ce fil interminable, entre vos doigts.
Dont vous faites les draperies multicolores
Qu'en votre honneur là-bas les combattants arborent
Sous leur dolman mâché par la boue corrosive.
Quand je vois tous ces peuples de mains qui s'activen
■Il
LE CERCLE D*èvE. 207
A croiser sans répit des millions de trames. En toute l'ardeur besogneuse de vos âmes, 11 ne me semble plus que ce soient des ouvrages Faits pour réchauffer l'homme et vêtir son courage. Ces aiguilles me font l'effet d'être une armée Qui, derrière les rangs des soldats, s'est formée Et, sans répit, vertigineusement, s'escrime, Vux mains de la plus grande ou de la plus infime, A ravauder dans quelque vaste toile obscure Tous les nœuds de la trame et les trous de l'usure...
Parfois l'on voit soudain surgir une envolée
D'abeilles tout autour des ruches violées.
Un murmure intensif et spacieux se met
A dévaster les champs, à sucer la forêt,
Pour reboucher la cire et bâtir la cellule...
Vers l'avenir toute une race se bouscule
Et c'est vers un seul point que leurs ailes convergent I
Ainsi, vous, femmes, amantes, mères, sœurs, vierges.
Il me semble, penchées, fil à fil, maille à maille.
Sur ce Zaïmph auquel l'humanité travaille
Sans même avoir l'espoir de le finir un jour.
Que vous refaites le grand voile de l'Amour 1
Un voile décRiré perpétuellement,
2o8 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Dont votre ennui têtu poursuit l'achèvement,
Un voile usé, râpé, rapiécé, terrible,
Dont des successions de trous ont fait un crible,
Un voile autour de qui vos pâles mains saignèrent...
Labeur inachevé, douloureux, séculaire.
Défait et redéfait, que nous nous repassons
De générations en générations!...
Hélas ! hélas ! durant que le fil se dévide.
Tout en laissant des pleurs tomber dans quelques vides,
Continuez, d'un cœur viril et qui s'obstine,
Continuez à repriser celle ruine,
Ou déchirez, au lieu de pâlir sur sa trame,
Le voile de l'Amour, cet ouvrage de femmes ! . . .
Mais non, vous n'avez pas le choix! Et c'est forcé
Que le travail en soit sans fin recommencé !
C'est le devoir sacré. Il faut combler le vide.
C'est la damnation offerte aux Danaïdes.
Vouloir que tout l'amour vive et se renouvelle,
Tout refaire, voilà votre tâche éternelle!
Quelle qu'en soit l'horreur, vous n'y faillirez pas. ,
Vous broderez l'interminable canevas,
Tantôt chantant, tantôt pleurant, d'un cœur tenace
L'ouvrière du voile saint n'est jamais lasse!
Elle besognera, malgré des mains infâmes
LE CERCLE d'ÈVE. 'jOQ
Qui chaque nuit s'en vont redéfaire la trame
Et lacérer à coups de couteaux éperdus
Le dépôt précieux des filles de Vénus!...
Il semble que parfois vous en ayez assez.
Vous détendez alors vos genoux harassés,
L'articulation rompue de vos poignets,
Mais il n'est pas permis de s'arrêter jamais ;
Vous le savez. Alors? Toute révolte est vaine!
L'ouvrière des dieux doit mourir à la peine,
Et vos cœurs auront beau ameuter leurs colères.
L'esclave ruminer l'idéal libertaire,
Vous aurez beau crier l'horreur de vos épreuves,
Refuser, ici-bas, d'être toujours des veuves
Et de reprocréer sans cesse des victimes.
Pour la femme il n'est pas de grève légitime!
Vos poings serrés, vos yeux qui lancent la fureur.
Rien ne peut interrompre un aussi grand labeur!
Lorsque vous faiblissez, la chiourme vous cravache.
Pénélope, à l'amour! Pénélope, à la tâche!
Vieille esclave, n'espère pas ta liberté.
Jamais! Mais sens au moins ton cœur réconforté
Par l'acceptation de la besogne auguste.
Sur le voile en chantant incline encor le buste !
Continue, ouvrière infatigable et douce!
Quand l'aiguille de fer t^aura lardé les pouces, Si l'écheveau s'embrouille et si les yeux te piquent, Chante! Chanter, c'est l'ineffable viatique, C'est la ressource d'espérer et de tout croire! Chante pour oublier la tâche expiatoire, Chante pour être heureuse et refouler ton rêve! Les tables de la loi qu'ont promulguées les Bibles, Ne te concèdent pas de haltes accessibles. Tu n'as que le labeur originel, vieille Eve! Allons, l'esclave! Un dieu t'adjure et te terrasse! Au voile, l'ouvrière ! A jamais tête basse !
Tel est l'ordre édicté, formel et sans recours Par l'invincible volonté du grand Amour.