‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 42 sur 63 · LE RETOUR DES HIRONDELLES · texte numérisé non relu

LE RETOUR DES HIRONDELLES

Car elles reviendront, rythmiques et fidèles, Car elles reviendront, les vieilles hirondelles I N'avez-vous pas songé à ce jour bleu de mai Où le remous d'oiseau qui file à tire d'ailes Par-dessus l'océan, les mâts, arriverait Avec des cris, devant le toit accoutumé Pour poser à son bord ses ailes fuselées?... J'évoque leur émoi, tout leur étonnement Lorsqu'elles reverront, en tournant tristement. Cet amas écroulé dans des terres comblées Qui fut le doux village aux grises métairies, Où leur troupe volait à travers les fumées, Où leur strie noire, en effarouchant les prairise. Faisait comme un collier immense qui s'égrène..

Après la grande mer, ypici la grande plaine. Elles volent, le flanc essoufflé du voyage : Elles cherchent le nid où les petits, bien sages. Attendaient le retour de la becquée oblique, L'école, le clocher, et le chien et la forge, Le coin du bourrelier, le ruisseau, la boutique, Tout cela, tout le reste!... Et du cœur à la gorge Leur monte un cri de deuil qui, toutes, les boursoufle. Les bêtes (?n douleur se plaignent à l'azur. C'est un chagrin très court, qui disparaît, un souffle, Mais c'est un peu de l'âme humaine, ce murmure, Et je l'entends d'avance au-dessus des décombres Où l'impalpable oiseau promènera son ombre.

Rien, plus rien. Vide, floche, une ruine étale...

Un aplatissement de cendres et de miettes

Où, sur des pans de pierre à peine verticale, f

Le sang dessine ses étoiles violettes... I

Le souvenir crispé de la flamme. En échange

De toutes les beautés joyeuses de jadis.

Un peu d'horreur, des petits tas... rien... de la fange

Et de la pierre. Au lieu des angles arrondis

L'inexplicable arrêt de la ligne brisée ;

C'est tout. En l'air, le chicot noir des cheminées

Se profile, irrité, sur le grand fond blafard. Le monceau de l'ennui. Tout un néant lunaire, Qui fait une Poestum d'un village picard... Un silence de mort plane, extraordinaire.

Elles volent, considérant, intimidées,

Le pommier renversé, le seuil croulé. Partout,

Gomme des yeux crevés qui béent, des creux, des trous,

Dans les murs convulsés, dans la terre éclatée...

La dévastation ébauche en pleine aurore

Son noir fantôme et clame au ciel du soir la perte

Irréparable!... Hélas! La horde qu'on abhorre

A passé là! Ils sont venus, les nécrophores.

Brûlant la chose morte et les formes inertes;

Puis, on les a chassés. Mais plus rien ne subsiste

De ce qui fut beauté, douceur, — et l'oiseau triste

Semble vouloir porter ailleurs son vol rompu.

Tout est fini! Plus rien ne vit, rien ne m'est plus!...

Pourtant après avoir hésité, l'hirondelle

A repéré l'endroit précis où fut le nid.

Elle cherche à côté une place nouvelle.

Prend un brin d'herbe, fait un zig-zag, pousse un cri

Et recommence!

Aimons celle forme obstinée

ai8 LA DiyiNE TRAGEDIE.

Qui revient à la place où, naguère, elle est née.

Elle est semblable à nous, puisqu'elle croit qu'il faut

Que tout être retourne un jour vers son berceau...

Car l'homme reviendra, peu après l'hirondelle^

Rechercher la tiédeur de la place éternelle.

La loi veut que la vie enchaîne et juxtapose

La joie à la douleur, et la ruine à la rose...

Puisque tout recommence après que tout s'achève,

Que revoici l'avril et que grimpe la sève.

Il est juste, admirable et charmant que l'oiseau

Indique à l'avenir la place du berceau!

En sorte que peut-être, au fond d'un crépuscule.

Couché sur le néant de tout, ce minuscule

Petit être est celui qui donne le signal,

Comme la primevère ordonne à floréal.

Et j'aime qu'à l'endroit où poussait l'espalier,

Allongeant dans un coin sa tête plate et noire,

Il regarde la mort d'un air émerveillé.

En poussant mille cris de jactance et de gloire,

Comme pour publier : a C'est moi, c'est moi ! Qu'on vienne

Et si l'on ne veut pas venir, moi je commence 1

Grince, le puits, ouvre, croisée, lève, semence! ^

Bêlez, moutons, chantez, les coqs, verdissez, plaines

C'est moi! » A cet appel excessif, ingénu,

A la forêt broyée, au ciel vide, au sol nu, — Oubli! beauté! pardon! — il semble que je voie, D'un seul élan, d'un bond robuste, en même temps, Fluer le sang, germer la vie, gonfler la joie, Et dans ce petit nid tenir le grand printemps!

Mars 1915.

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