‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 43 sur 63 · LES ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

LES ÉMIGRÉS

J'ai rencontré des émigrés, tout un village, Parqué frileusement comme un bétail étique, Ou comme une tribu de ces lointains sauvages Qu'on voit errer dans la morne enceinte d'un cirque...

Indifiérent à tous regards, les haillonneux Somnolaient. La fétide odeur de la misère Enveloppait l'exil d'une opprobre dernière. Mais moi, j'examinais la beauté de leurs yeux;

Ces yeux intérieurs, profonds, visionnaires. Où la douleur jetait un lait à la surface, Tandis que des brasiers bizarres et fugaces Pailletaient leurs iris dilatés de lumière,..

Oh! que regardaient ils, tous ces yeux en allés, Bleus, noirs, châtains ou gris, opaques, clairs, intenses. Et qui jetaient sur ces fumiers accumulés Des prismes, des halos, et des phosphorescences.

Tous conservaient d'ailleurs les tons particuliers Dont les décore notre ciel occidental ; Presque ardoisés, couleur d'ambre ou couleur d'acier, Ils sont une réponse à leur miroir natal.

On eût dit qu'ils gardaient un peu d'eau du pays, Qu'ils avaient sa couleur exacte et différente, Et que les uns étaient d'une eau captive emplis, Quand d'autres reflétaient des tons frais d'eau courante.

Cet œil d'enfant paraît être plein d'eau de puits. Celui-ci est l'écume et la flaque marine. Celui-là, rien qu'à le regarder, je devine Que toute la Moselle et l'Aisne sont en lui.

Rien qu'à leurs yeux, je sais les pays dont ils sont. Ils ont laissé là-bas leurs champs et leurs maisons Mais, — l'ayant fait tenir à l'ombre de leurs cils, — Ils emportent le ciel entier dans leur exil!

Ce n'est pourtant pas tout d'avoir volé du ciel Pour dormir avec lui dans une grange ouverte, Ou de humer le bon parfum originel Quand on se couche sur un sac de feuilles vertes I

C'est être pauvre infiniment que d'avoir pris

Sa couleur à l'orage et ses tons aux rivières.

Je vois d'autres trésors dans les yeux des proscrits...

Leurs prunelles ont des ombres hospitalières

Où s'entassent tous les objets évacués.

Grotesques ou charmants, cassés ou merveilleux Dont ils faisaient leurs compagnons, — et tous ces yeux Sont des coffres gorgés ou de profonds greniers.

Chacun y relégua la chose préférée ; En se penchant au fond des regards on l'y voit. Dans les yeux du vieillard : c'est une cheminée, Dans les yeux de l'enfant : un vieux jouet de bois.

Le malade emporte son lit ; la jeune fille

Une fenêtre avec ses rideaux relevés.

Et là... dans ce regard laiteux, qu'est-ce qui brille?

Là, je ne peux pas voir. Ce sont des yeux crevés!

Mai dans chaque prunelle une image s'enchâsse. Lointaine, elle apparaît, chatoie, s'éclaire ou tremble, Comme en fixant le fleuve insondable il nous semble Voir tout le fond de l'eau monter à la surface.

On n'y voit pas les grands souvenirs, — car chez l'homme Les vrais chagrins du cœur sont plus disséminés. Ce sont des formes, des objets très familiers Et dont l'obsession a créé le fantôme.

C'est le regret tenace et constant d'une chose, D'une douce habitude ou d'un charme brisé : Une certaine lampe, un banc, un pot de roses, Une cage sur le rebord d'une croisée,

La paillasse où l'on meurt, et l'alcôve où l'on rêve. Chaque chose a marqué son double au fond des yeux , Et ces reflets que nul exil ne leur enlève Ils ne se doutent pas qu'ils les portent en eux.

Aussi, ayant abandonné tout ce qu'ils aiment, Sachant qu'un tel regret est incommunicable Et que ce charme-là expire avec nous-mêmes, Ils errent, tristement, sans parler, lamentables.

Mais moi, à l'heure grise où chacun se souvient Et murmure ces mots que l'enfance épela : (( Maman, que fait le coq?... Qu'est devenu le chien.^ » Je leur réponds : « Pourquoi pleurez- vous? Ils sont là ! »

C'est pourquoi les yeux des exilés sont si clairs, Gomme la mer est claire et l'abîme profond. Mais dans leur épaisseur on voit toujours le fond, Quand Jiul n'a jamais lu jusqu'au fond de la mer.

C'est pourquoi les yeux des exilés sont si lourds! Et pourquoi, sans espoir qu'on les en chasse un jour, A force d'habiter et de trembler en elles Des spectres prisonniers ont givré leurs prunelles.

LA lORl^.T HANTIÎE

Le rossignol est dans la forêt. On l'entend Approfondir des bois dont l'unique habitant

Est le canon qui tonne, Car, en ce pur moment d'avril, vos sombres foules, Soldats I liantent la nuit du chêne, et le sang coule

Dans les forêts d'Argonne.

La balle au cœur de l'arbre implante sa blessure. Tout frémit : la futaie, les halliers, les ramures.

Les sommets et le val; Seul, un grand chant lunaire, agitant ses grelots. Au milieu de ce drame incompris des oiseaux.

Met son charme estival.

0 mes pauvres enfants I comment se pourrait-il Que vous n'éprouviez pas un si poignant avril

Puisque hélas I vous avez, Alternant tour à tour leurs déchirants soupirs, Ces deux choses : le dur canon qui fait mourir,

Le rossignol qui fait rêver.

Pâques ! Un doux printemps rugit, se cabre et tonne. Soldats, vous avez vu se défeuiller l'automne,

Et vous voyez renaître, Au milieu de la même impitoyable horreur. Des cendres sur l'azur, des balles dans vos cœurs

Et les nids dans les hêtres.

Tout ce qui fut vivant a fui le sol criblé.

Les cerfs dans les forêts, les perdreaux dans les blés,

Rien de cela n'existe.

On entend seulement, comme si c'était fête, Au-dessus des boulets chanter les alouettes.

Sous un grand soleil triste,

Et depuis quelques jours recommencer ce chant Qui semble au sombre azur où s'érige un croissant Faire une déchirure,

Ce chant qui ne sait pas sa funèbre beauté, Ce chant le plus tragique aussi qui soit monté, Un soir, de la nature.

Pleurez, ô mes enfants I pleurez tout votre espoir, Tout votre amour si seul au fond du grand bois noir l

Le rossignol appelle.

Il convoque, ingénu, l'épine et le lilas... Faut-il que vous laissiez derrière vos trépas

La chanson éternelle I

L'oiseau ne frémit pas quand tous les arbres tremblent. Il chante. Il chante I Et la grande forêt ressemble

Au temple intérieur, Où l'âme entend des cris- d'épouvante et de haine, Et, là-bas, tout au fond de l'espérance humaine

Un rossignol en pleurs.

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