SUR LE BORD DU FLEUVE
Les fleuves sont toujours parés de beaux villages.
Dans les moindres cours d'eau se mirent des maisons.
Pour un fleuve de sang il en faut davantage,
Et jamais en vit-on circuler d'aussi longs?
Dans l'enchevêtrement de ses rives séchées
C'est le fleuve national de la tranchée...
Gaves, canaux et rus, dragués, paludéens,
Que de travail autour d'un filet d'eau rougiel
C'est un fleuve inconnu de la géographie
Et pourtant il a l'air d'un Simoïs séché.
Il est juste qu'au cours de ses bords sans reflet
Y croisse la ruine antique et qu'il y ait
La pierre sans acanthe et la rue sans clocher.
Comme il est long, dans son grand spleen kilométrique,
Ce fleuve étroit qui, sans fin, s'étire et dévale
Coupant l'Europe en deux de sa diagonale!
Rien n'y pousse, pas même un saule aquatique,
Et ses bords sont ourlés de tertres, de crevasses.
Ce vieux Nil rabougri qui passe et qui repasse
A traver»Jes déserts, les vallons et les puys,
N'a pas même un village en vie, auprès de lui!
Les autres fleuves vont de pair avec les routes,
Caressant les maisons au passage, les fleurs...
Et les bœufs sont couchés dans le foin vert qu'ils broutent.
Le soir on voit ramer des barques de pêcheurs...
Ce fleuve-ci n'a plus que des maisons spectrales.
Pas une voix, pas même un cri ne s'en exhale.
Tous ses villages sont calcinés, crevés, vides.
On les visite avec la détresse pour guide.
Plus d'habitants! Plus rien! La chose est consommée.
Pas même un chant d'oiseau, pas même une fumée!...
Si, pourtant. Quelque chose encore est là, qui vit Obscurément en eux. Moi je vous dis que si ; Que tous n'ont pas quitté leur place accoutumée!... Dans cet écroulement qui fait des tas de sable De ces petits hameaux charmants et désirables. Certains êtres, obscurs, demeurent accrochés
ao.
Comme de vieux lichens au pied de leurs clochers. Ils sont là, pleins de nuit, et tapis dans leur terre.
Ce sont les morts, les pauvres morts des cimetières.
Oh! certe, avant le grand cyclone, hier encor, Ils paraissaient bien ce qu'il y a de plus mort Parmi tout ce qui vit! Mais ils se modifient, Et, par comparaison, c'est encore eux la vie! Tous ces morts paysans n'étaient pas très heureux. On les chassait. On ne savait que faire d'eux. Ils étaient cantonnés, loin, là-bas, au dehors, Dans de petits murs bas et gris pour prisonniers... Mais aujourd'hui ce sont des morts privilégiés, Et puisque tout est déserté et que c'est bien La ruine, — à présent qu'il n'y a rien, plus rien Que de la pierre et pas même un chien sur un seuil, — Ils deviennent les vrais habitants, des gardiens. Ces morts sont des vivants en costume de deuil... Ces parents au rancart ont repris tous leurs titres. Les grands -pères, les vieux, les oncles, les cousins Qui disputaient leur sol aride, brin par brin, ■*B
Sur ces maisons sans toits, sans portes et sans vitres, Ont repris tous leurs droits possessifs de jadis.
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Et, puisqa'à tout jamais s'en sont allés leurs fils. Ils se sentent chez eux redevenus des maîtres.
est un grand sentiment de vie qui les pénètre. Tout est comparaison! Ils ne savaient que faire. Eh bien, dans le réveil nouveau des cimetières.
ouchés, pareils aux chiens des troupeaux, ils savourent Comme une joie cette tristesse de la terre. Et, songeant au soleil des champs et des labours, ^ons la croûte de l'herbe sèche, ils sont contents I... En temps de guerre on ne regarde pas à l'âge, Et, tout ragaillardis soudain, ces vétérans Ont trouvé leur emploi :
Ils gardent les villages.