LE PRISONNIER
Seul, sombre, courbé dans mon coin, Je suis loin, très loin, le plus loin
Qui soit au monde.
Mais que la douleur est aiguë De penser qu'elle continue
D'être si blonde !
Je ne sais rien de ma patrie.
On ne me plaint pas. On m'oublie!
Et, trop distant, Je suis celui auquel s'attache Le vague opprobre d'être lâche...
Je souffre tant '
Je suis le torturé sans gloire.
A ma souflrance expiatoire
On compatit, Mais le plus affreux de mes maux C'est d'être de tous les héros
Le plus petit !
Je ne sais rien d'elle, sinon
Que je prononce en vain son nom.
Son nom passé...
Mais tie pas savoir si, près d'elle, Une autre tendresse nouvelle
L'a prononcé I
Son âme était d'une nuance
Pas très bien faite pour l'absence !
Et si parfois Sa bouche atroce et libertine Se donne au loin, moi j'imagine
Que je la vois.
La gaîté vive de ses dents Me fait mes soirs plus torturants.
Quand j'y repense.
a38 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Sa lèvre aussi n'est pas bien sûre...
J'ai trop baisé leur commissure Et leur garance.
Il est fou, celui qui proclame Qu'on a vu résister les femmes
A tant d'épreuves...
Ont-elles résisté .^^ J'en doute.
Ceux qui restent les auront toutes,
Même les veuves.
La mort va vite. Et l'amour donc I Non, voyez-vous, ce fut trop long
Pour être beau.
Tout a perdu de sa valeur : Le courage, l'idée, le cœur
Et le tombeau I
Traîtresses! En réalité, t
Elles nous ont sacrifiés
Quand nous partîmes.
Cette guerre aura mis à jour Le peu de chose qu'est l'amour,
L'amour infime!
Luxe, paresse, oubli des choses I Petites mains vouées aux roses,
Trop peu fidèles 1 . . .
J'ai honte d'être, loin de vous, Ce pauvre ayant sur ses genoux
Une écuelle !
Haine à l'amour ! Je le déteste.
Je souflre d'avoir sous ma veste
Un cœur encor.
Je suis cette brute à l'attache Qu'un souci monstrueux et lâche
Torture et mord.
Puis je suis honteux, par surcroit.
De n'avoir pas faim, soif, ni froid.
L'absence est dure, La vie est laide, l'exil lourd...
Et, seul, je pleure tout l'amour
Et sa fanure.
La patrie? Un pays.^ C'est elle! Et toute harmonie maternelle Est contenue
34o LA DIVINE TRAGÉDIE.
Dans ce qui me vient de ses yeux, De son rire contagieux,
De sa chair nue.
Je ne veux jamais repartir I
A quoi bon? Dormir... ou mourir!...
Meurs sur ta couche, Vil prisonnier!... ou sinon, dors...
Qu'un autre ait l'orgueil de son corps
Et de sa bouche I
Je sais qu'il est vulgaire et piètre De ne contenir qu'un seul être,
Cœur trop étroit !
Mais je veux, roulé dans ma honte, Pleurer la seule mort qui compte,
La mort de toi.
Mon cilice est tissé de clous.
Je suis ce rebut : le Jaloux
Rongeant son poing !
J'habite des limbes. On fuit Ce damné qui cherche la nuit
Dans son recoin.
LA FOUET DES RUINES. a4l
J'ai la souffrance la plus basse...
Que je hais tous ces mois qui passent
Atrocement !
Je serai vieux, trop vieux, le jour Où viendra rire, à mon retour,
Sa voix qui ment !
Je souffre jusque dans ma chair.
A moi seul je suis un enfer
Lugubre et noir.
Proscrit, je donnerais le monde Pour la toucher une seconde.
Pour la revoir !
Meurs, meurs, à ton tour, assassin, Amour, amour! Naissance et fin
De mon vertige!
Que la terre soit ta rançon I Je suis seul. Nous nous haïssons.
Meurs donc, te dis-je !
ai