DIALOGUE DE DEUX REINES
Au Camp du Drap Noir.
DEUX VOIX dans les ténèbres.
Hehoho ! Heho !
Halte I
Hoheho ! heho ! ho !
LA RUINE
Qui vive? Qui va là?
LA DESTRUCTION
Moi, la Destruction.
LA RUINE
Secteur des ruines ! Halte ! A terre ! Repos ! Enfant turbulent, que veux-tu?
LA FORÊT DES RUINES. a43
LA DESTRUCTION
T'égaler.
LA RUINE
Non.
Vanité monstre! Tu n'es rien, que l'accident, La fêlure, le bris, l'explosion. Recule. Je hais ton bruit brutal, tes colères d'enfant, Le mouvement de tes affreuses mandibules. Tu casses. Tu ne sais ni user, ni râper. Ta mastication est pâteuse. Tu cognes, Avec l'œil du bandit et le poing de l'ivrogne. Boxeur précis, raca! Tu ne sais que frapper! Les villes sous ton poing, crevées comme des pommes. Ne sont plus que des balayures pour la pelle. Je sais l'art d'achever les ouvrages des hommes! Ta force passagère est laide : je suis belle. Il faut mille ans pour savoir faire une ruine 1 Tu n'as pas les outils nécessaires, la râpe, L'élimeuse, le polissoir pour les patines. Tu ne connais que le coup droit, le poing qui frappe. Ivrognesse populacière de l'ordure.
On te nettoie d'un coup de balai ; on t'épure, On te passe au crible, et tu t'envoles poussière!...
Je suis Sa Majesté la Ruine. A genoux, Devant mes trônes ouvragés, mes citadelles, Tous mes temples, tous mes trésors, tous mes bijoux! Rends-toi à la Domination éternelle!
LA DESTRUCTION
Mon œuvre vaut ton œuvre au total. J'ai compté Coup par coup, car je tiens ma comptabilité. Calcul très peu mathématique et si facile! Contemple! Je viens de broyer quatre cents villes. Un si vaste appétit se mesure au calibre :jM
De mes canons. Demain, j'en broierai plus de mille!
LA RUINE
Bientôt elles auront repris leur équilibre. Tu ne sais pas tuer. Tuer c'est tout un art.
LA DESTRUCTION
J'ai renversé des cathédrales.
LA RUINE
Tu le crois!
Mais je les sens se ranimer sous mon regard. Elles retrouveront demain leur grande voix.
LA FORET DKS II U IN ES. 2'i5
Moi seule je pourrai les faire taire un jour. Ta haine ne tue pas.
LA DESTRUCTION
Et qui tue mieux?
LA RUINE
L'Amour.
LA DESTRUCTION
On meurt de moi pourtant.
LA RUINE
Mais pour renaître mieux.
La mort, c'est lent. Il faut très savamment, sans hâte, Caresser... On étouffe, on palpe peu à peu... J'aime à promener ma longue main scélérate, La souplesse aristocratique de mes doigts Sur le contour de chaque chose évanouie... Il est beau de les voir s'exhaler sans effroi Ces belles mortes dont les yeux se vitrifient Lascivement, de les sentir qui disparaissent En extase sous ma cauteleuse caresse. . . Mais à quoi bon, à tes fureurs d'iconoclaste Décrire ma grandeur, mon empire et mon faste?
3/i6 LA DIVINE TRAGÉDIE.
Renonce. Tu n'as pas le souffle assez puissant.
Ta respiration est courte comme celle
Des dogues; tu devras finir d'un coup de sang!
Tu t'époumones vite. Arrête-toi. Dételle.
Un tour de piste encor; c'est tout. Je te renie.
Et la rosse a forgé du pied. A l'écurie!
LA DESTRUCTION
Mais...
LA RUINE
Assez! Sache-le : tu ne perceras pas.
Sur toi s'est refermé le cercle. Arrière! Arrière! Gâcheuse! Folle apprentie! Mauvaise ouvrière!..
LA DESTRUCTION
J'enjamberai le cercle, en allongeant le bras. Je t'atteindrai sous mon reoaire d'éboulis.
LA RUINE
On n'atteint pas l'Esprit de la terre. Je suis
Cet Esprit, cette Majesté, Reine des Rois,
Et Dieu !... J'ai secoué mon manteau sur les mondes.
Pas une place où mon triomphe ne s'assoie,
Où ma filiation ne vive et surabonde,
OÙ je n'aie implanté mes bornes et mes stèles.
Tu ne sais pas démanteler les citadelles.
iu n'as fait qu'abîmer tous les Erechtheions.
Moi seule j'ai vaincu les siècles et les dieux,
Les peuples, les soleils et les religions.
Gloire à moi ! Je suis le grand Maître harmonieux,
La profondeur de tout, le mot et l'art suprêmes,
Une métempsycose immense et douce. J'aime.
LÀ DESTRUCTION
Eh bien, j'aurai raison de ta métempsycose.
LA RUINE
Penh I Sais-tu ce qui doit avoir raison de moi, Plus qu'un bombardement d'apocalypse?
LA DESTRUCTION
Quoi ?
LA RUINE
En trois siècles, pas plus : les griffes d'une rose.
LA DESTRUCTION
Mai toute rose doit mourir un jour. Et, seule, L'Idée est éternelle.
LA RUINE
Oui, tout mourra, c'est vrai..
Pas moil Sur l'Univers mort, je serai l'Aïeule Qui rêve, les deux poings au menton, et qui fait Signe à l'immensité des ténèbres stellaires. Et quand la glace me pétrifiera les moelles, Au-dessus de mon front encor, pour me distraire, J'aurai le rosier blanc et bougeant des étoiles,
LA DESTRUCTION, avec méprie.
Artiste î
LA RUINE
Assez! Rends-toi. Tu ne passeras plus!
Mon décembre éternel dresse sa barricade. Rends-toi à l'Éternel.
LA DESTRUCTION
Non!
LA RUINE
A bas les vaincus!
Et haut les mains!
LA DESTRUCTION
Alors... Amies?
LA RUINE
Non!
LA DESTRUCTION, lout à coup levant les mains dans un humble sourire.
Camarade I
Le silence s'établit sur le Monde.
Septembre 191 0.