‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 48 sur 63 · MES HOTES · texte numérisé non relu

MES HOTES

Oui, c'est toi, c'est bien toi que je revois enfin I

Je te pleurais, maison; je t'espérais, jardin!

C'est toi, le ravissant gazon mélancolique

Imprégné de forêt, sensible et chaleureux,

Futaies qui me chantiez vos rêveuses musiques,

Et vous, mes grands cyprès, vous que j'aimais le mieux!

Ah! respiration si longtemps attendue

Senteur qui viens à moi des herbes ventilées.

Débordez, accourez du fond des avenues!

Gomme un chien haletant à travers les allées

Vers un écho lointain qui le rappelle à lui.

Ah! venez la prairie, accourez la forêt!

Que c'est bon!... M'y voici! Tout me réapparaît.

Tout, le pâle gazon aux cernures de buis, La Diane portant un faon sur son épaule Et l'escalier inachevé avec ses dalles Moussues, les rosiers blancs, les allées transversales. Et le miroir qui tient dans la bague des saules... Bonheur de tout revoir quand on croit tout détruit! Mais de suite étouffant ce mouvement d'ivresse J'ai prononcé la phrase redoutable : « Où est-ce? » Et mon cœur sourdement battait.

On m'a conduit, A. pas lents, vers un coin de gazon piétiné. C'est à côté de la maison du jardinier. Très simnle. Quelques croix. Sous l'épicéa vert, Je suis resté debout, mais le front découvert, Etonné de ne pas éprouver en moi-même Ni la révolte, la colère, ni le cri Qui jaillit quand on voit profaner ce qu'on aime, Et déjà l'habitude avait tout consenti !

Ainsi vous êtes là, vous dormez là, mes hôtes I Le hasard, vous ayant capturés, côte à côte, Vous a couchés sous ces ombrages imprévus. Vingt corps ensevelis dans cinq tombes, pas plus. Enfants d'une patrie vague et problématique.

Morts étrangers, poussière et proies, dont rien n'indique Ni la substance, ni le destin atomal, Vous êtes dispersés dans l'inconnu des germes! Vous veniez du pays du Cygne et du Grâal Sangliers en boutoir, ou bien rustres de fermes, Je ne sais, — mais je sais ceci, et j'en frémis. Que vous êtes tombés au beau pays du Lys, Et parmi un sensible et vieux jardin français, Où l'on parlait amour, silence, — tout auprès Du val ensommeillé qui vit naître Racine. Vous êtes tombés là, par une nuit divine. Haletants de carnage fauve, ivres de haine, Mais la nuit, étreignant vos désirs ténébreux, Vous a scellé les poings avec ses lourdes chaînes, Arraché le cœur de la chair, crevé les yeux Et vous a jetés là, brusquement, hors l'azur, Gomme la bête immonde et quatre fois impure! C'est dit. Vous dormirez parmi le vert Valois Sur la colline agreste et le chemin des bois. Vous, les fauves du tertre et de la male-mort, Vous aurez la foulée svelte du cerf dix-cors... La biche, le blaireau, remueront les feuillées. Le vent secoue déjà vos croix mal étayées Tandis que moi, maître et passant, je considère,

aa.

Le cœur plein de chagrin, mais l'esprit sans colère, Entre mon rêve et vous, cette mince cloison Faite d'un peu de terre et d'un peu de gazon.

L'inscription se lit au revers de la croix. Elle est étrange dans sa mystique allemande. (( Sur ta terre, tu n'es pas mort. Mais l'on te doit « Une tombe. Ami, nous te laissons sur la lande u Étrangère. Mais que quelque jour tu reviennes! » Dirait-on pas d'une ballade très ancienne .►^ Je respecterai donc le vœu dont j'ai la charge. Yous dormirez chez moi, dormeurs. La place est large.' Je ne vous chasse pas. Je parerai vos croix. Quand la vie reprendra le cours de ses saisons, Aux lauriers qu'ils ont mis sur vos tombes sans noms, J'ajouterai les fleurs tributaires des bois. Je veux fournir le lis, l'arôme et le pistil. J'apporte le pardon de la race à la race, 0 mes hôtes ! et veux désigner votre place î^ar la rose d'octobre et l'épine d'avril. Vous, vous me donnerez, débiteurs inconnus, L'échange de la sève et de votre poussière Pour l'entretien de la racine et de l'humus. Puis, quand le maître du logis, du parc prospère,

Sera mort, ses enfants se transmettront le pacte, Et vous accorderont, en bons propriétaires. Une part précise, inaliénable, exacte :

Celle qui vous revient de la terre étrangère Que vos exils mortels auront ensemencée.

Par l'ordre d'un fatal et bizarre destin Vous n'êtes pas la tombe unique du jardin. Voici quatre ans que cette chose s'est passée. Un jour, à l'heure triste où la lampe s'allume, Esseulé, chargé de regrets, lourd d'amertume. Je pris, dans la maison, sa robe qui tramait, Sur laquelle le chien dormant s'était couché. Puis j'ai gravi le fond du parc et j'ai cherché Une place à l'écart qui fût pleine de paix. Là, dans un trou creusé, je disposai la robe... Pour tous et pour toujours, la trace est effacée. Dessus, un arbre s'ensanglante vers l'octobre C'est ma fidélité qui l'avait déposée En vous, nature! Ainsi l'enfant du beau voyage

26o LA DIVINE TRAGEDIE.

A ses amours déjà donna ce simulacre

De sépulture, et tu dors là, profonde image,

Sous un hêtre sanguin que l'automne massacre!

Ah! qui m'eût dit, quand j'accomplissais la besogne,

Que d'autres morts viendraient engraisser le jardin.

Qu'il faudrait surveiller ce monceau de charognes

Avec le même soin et le même examen!

Mon doux jardin, ami très cher, ami quitté,

0 toi qu'avaient comblé mes tombes délétères.

Accepte ce surcroît de jonchée funéraire!

Je ne mesure pas mon hospitalité.

Ceci nous est venu : ouvre à ceci tes routes !

Tu tiens en toi déjà ce qui ne renaît plus.

En toi que de passé, que de jours révolus!

0 glaises, absorbez ces morts improvisés,

Pour que j'aie, à deux pas l'un de l'autre, à côté,

Enterré le fantôme et la réalité!

Sans doute que la vie a rêvé d'opposer,

Emblém.atiquement, la tombe imaginaire

A la tombe réelle; et c'est le jeu du sort

Qui fait l'une plus lourde et l'autre plus légère!

Étrangers, soyez bien accueillis par mes morts!

Reposez, sans savoir que vous continuez

Un rêve qu'il plaisait au destin de parfaire.

LA COUL^.E DU SAHLIER. 261

Gazons, gazons d'idylle à jamais profanés,

Quelle tragique épave aura souillé vos terres!

Le deuil après le deuil! La rouille après la rouille!

Il est dit que je dois toujours vous retrouver

Plus chargés de douleur, de formes, de dépouilles!...

Toi qui me prodiguas le printemps et l'arôme,

Jardin de Josapliat dans la vallée de l'homme.

Terre de la pitié par le ciel désignée,

Me dispenseras- tu, de nombreuses années.

Ton oubli, ton exemple et ta ténacité?

Dois-je longtemps encor t'entendre répéter

Le cantique immortel de l'âme et de la branche?

Sois l'ami éprouvé mais cruel qui s'épanche

Dans le cœur de l'ami... Confident irrité

Par l'orage de sang qui chassa tes oiseaux.

Toi qui me fis meilleur, plus sage et plus nouveau.

Contemplons-nous l'un l'autre après cette tempête!

L'homme a banni le rêve et le rêve revient.

Mais l'arbre en a frémi de la racine au faîte ;

Les nymphes du Valois s'en sont tordu les mains ;

Le canon, en broyant tes futaies séculaires.

Au fond de la forêt a fait gémir les pierres;

Des balles ont frappé tous tes chênes au flanc.

L'amour en restera peut-être assez tremblant

Pour qu'il déserte, hélas ! mes roses dévastées

Et qu'à jamais la joie s'en soit enfuie! La mort

Farouche ajoute donc aux décombres encor.

Et ce n'est pas fini ; car l'avenir prépare ,

D'autres deuils, quand ceux-là se seront effacés.

L'hallali familier des fantômes passés

Entonne à l'horizon sa lugubre fanfare...

Si des roses toujours renaissent de leurs cendres.

Il faut prévoir, pourtant, tout le parcours futur

De ce qui va monter à ce qui va descendre.

D'autres adieux viendront saigner sous cet azur.

De sorte que, sans cesse et petit à petit,

Dans son propre chagrin le sol s'ensevelit!...

Mais que la terre encor se fende et s'écartèle,

N'importe! Je souris aux blessures nouvelles!

Si partout l'ossuaire accumule le deuil,

Si la hache est plantée au sol et dans le seuil,

Il me semble qu'un grand frisson s'en communique

A moi-même, et, debout, j'accepte avec orgueil

La mutilation du jardin héroïque 1

Vivières, décembre 191 /«.

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