‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 50 sur 63 · L'ANGE · texte numérisé non relu

L'ANGE

Un ange s'est produit devant moi, je le jure.

J'ai vu un ange, un vrai, celui de l'Écriture;

Un de ceux que le ciel envoya vers Sodome. '

11 était beau, mais tout semblable aux autres hommes;

Un de ceux-là que Loth nommait : des étrangers,

Et qu'il faisait chez lui reposer et manger;

Un de ces clairs adolescents, au port rythmé,

Qui marchent sur la terre après avoir volé.

Et qui n'ont pas besoin d'ailes pour témoignage

Qu'ils ont dans les hauteurs commencé leur voyage.

Jeune, divin, cambre de pied, svelte de taille,

C'était l'ange qui vient présider les batailles.

N'ayant pour se prouver qu'un signe essentiel :

Uniquement celui d'être imprégné de ciel.

Il revenait d'un grand carnage justicier ;

Il avait embrasé des villes sous ses pieds.

Exterminé l'injuste et décimé l'infâme.

Il s'accoudait, viril, mais doux comme une femme.

Et ce dispensateur des tempêtes du feu

Avait sur Pérugin calqué son regard bleu,

Et, dans un vieux tableau que je me remémore,

Pris ce sourire en fleur qui foudroya Gomorrhe.

Ici l'antique magnifiait le moderne.

Donc, ce soir-là, distrait, au fond d'une taverne.

Devant un verre de soda, à quatre pailles,

En un repos serein, l'ange de la bataille,

Seul, aspirait négligemment la liqueur blonde.

Oubliant la querelle éternelle des mondes,

La mission du ciel, l'œuvre rouge accomplie...

Rien ne l'eût décelé, dans sa mélancolie.

Sinon qu'il avait l'air ainsi, même au repos.

De boire encor du ciel au bout d'un chalumeau I

Or, ce jeune homme strict, paresseux, élégant,

Était un de ces trois archanges anglicans,

Qui, l'avant- veille, ouvrant leurs ailes de sept lieues,

Après avoir franchi les immensités bleues,

Plume dans le silence, et dans la nuit pollen.

Avaient pulvérisé de bombes Cuxhaven.

La veille, dominant l'univers anxieux,

L'ange exterminateur tonnait du haut des cieux.

Et ce soir, ayant tout oublié des abîmes.

Élégamment mêlé à la foule anonyme.

Ses ailes remisées et ses exploits finis.

Il dînait chez Maxim's, en escarpins vernis.

L'homme qui résumait en lui toute la guerre,

Pour l'instant, avait mis sa gloire au fond d'un verre.

Moi, je considérais ce simple et grand spectacle ; Le dieu nouveau parmi ses nouveaux tabernacles. Avidement mon cœur, empoigné, s'emplissait De rayons, comme si ce fût le Paraclet Qui, voulant accomplir cette métamorphose De n'être plus un soir un oiseau qui se pose. Avait, pour des pensées et pour des temps nouveaux, Voulu venir à nous et remonter là-haut. Ayant à quelque enfant des hommes emprunté Ce visage, baigné de sa divinité!...

Pour un peu, à le voir reposant et si calme,

On eût rêvé de l'éventer avec des palmes,

Ou de l'environner avec des nimbes d'or...

Minuit était passé que je songeais encor.

Je me représentais le geste de la veille,

L'extermination des cités qui sommeillent.

Et cette solitude immense, hors la terre,

Dans la sérénité des espaces siellaires;

La gloire et l'antithèse aussi d'être celui

Qui, douze heures après, peut, devant son whisky,

Se conter à lui-même un aussi grand prodige,

Celui d'avoir été le maître du destin,

Egal aux dieux, la rêne au poing, sur leurs quadriges,

Bondissant dans la nuit et le jeune matin.

Un Jupiter-Stator, dont l'œil creux étincelle,

Ou Prométhée tenant le feu dans sa nacelle!...

Une coupe en l'honneur de toi, Ange, une coupe' Que le Champagne coule en large catadoupe ! Salut à lui, Force, Eternel, Omniscience! Lui si petit, si net, qui promulgue l'immense. Qui fait du firmament un tonnerre algébrique. Et collabore avec le Dieu du Lévitique 1 Montez, Ange orgueilleux, si simple et si tranquille.

270 LA DIVINE THAGEDIE.

Laissez tomber vos plumes de feu sur les villes, — Un feu dont vous avez renouvelé l'iiistoire — Et par delà les pics et les vieux promontoires, Faites-le tournoyer en fauves incendies, Puis, dans ces bruits légers que le vent psalmodie, Ensuite allez-vous-en, bel ange harmonieux, Flocon perdu ou bulle d'air, au fond des cieux!... Comme je vais aimer en sortant, tout à l'heure. Au-dessus de mon front, la céleste douceur ! Et je regarderai d'un œil plus méthodique Le ciel au front d'argent et la lune biblique, Cette lune asservie qui fut de ton escorte Et qui, ce soir, a l'air de t'attendre à la porte. Comme un chien patient qui guette en paix son maître. . Vous êtes là, fumant, rêvant dans du bien-être. Moi, je pensais : « Ce dieu contemporain, subtil, Qui défait les armées, comment se pourrait-il. Lui, le bras séculier, faiseur d'autodafés. Que tant de ciel ne l'ait pour jamais enivré? Qu'a-t-il besoin de nos terrestres aromates?... ^) Alors, ange très doux, sur ce, vous vous levâtes... Du geste qu'autrefois vous eûtes avec Loth Pour l'emmener, on vous vit mettre un cover-coat, Epingler avec soin le cache-col de soie.

bM

Puis, sans vous soucier du tout que l'on vous voie Ni qu'on vous nomme, vous traversâtes les salles. Vos brodequins ailés me semblaient des sandales. Votre jonc me parut le bâton de voyage. Vous alliez retrouver l'Etoile des rois Mages ! Et, lent, après avoir envoyé le chasseur. Je vous vis regarder le trottoir avec peur. Parce que, sur l'asphalte, il tombait quelque pluie. Gomme un qui flâne' et que ce contretemps ennuie, Votre œil cligné jeta là-haut un regard dur. Presque craintif... Et vous, l'envoyé de l'azur, L'habitant de l'espace et le maître des nues, Vous regardiez le ciel, dont vous étiez venu, Vvec humeur, au point que vous faisiez la moue A cause de ce vent qui vous cinglait la joue ! Et cette humeur n'avait pas l'air d'un simulacre. A la fin, col levé, vous hélâtes un fiacre. En jetant à la nuit quelques mots de courroux... C'est ainsi, ce soir-là, que partit l'ange doux Et terrible, qui n'avait pas d'aile à l'épaule, Mais sur qui s'entr'ouvrait, en nimbe, en auréole, Comique de prêter cette égide à sa gloire. Un parapluie rouge à la pourpre dérisoire Et qu'un groom inclinait au-dessus de son front.

Ce fut tout simplement charmant cette façon

De descendre d'un ciel, oii le prodige abonde,

Pour être tout à coup pareil à tout le monde...

Venir de dispenser la foudre et ses éclats

Pour trouver déplaisant qu'il pleuve ce soir-là!...

Oublier qu'on en est de ce grand firmament

Pour le considérer avec des yeux d'enfant I...

Ah ! que la vie est belle et que belle est la gloire

Qui mettent des élans aussi contradictoires

Au cœur de ce héros que l'époque enfanta !

J'aime d'avoir été le témoin de cela!...

Dans cette expansion de la grandeur humaine.

Montant sans bien savoir où le destin la mène,

Dans tout ce macrocosmc éperdu de la Force,

Où des germes nouveaux font craquer leur écorce,

Que d'infimes détails, que de beautés perdues!...

Combien de choses, pour l'âme qui les a vues,

Qui devraient se fixer en elle pour toujours,

Mais que le flot du temps emporte dans son cours î^

Leur grâce n'a pas su nous être révélée.

Oh ! être ce glaneur obscur, dans la mêlée.

Qui recueille l'épi, la fleur inaperçue.

Etre le recenseur de ces beautés perdues,

Le passant, qui tout seul, à distance, à l'arrière.

Saisit la fleur fiirlive ou l'instant solitaire Avant que le néant ne les absorbe en bil, Et s'en va satisfait, sans vouloir d'aulre prix, En échange de son trésor inestimé, Que l'ingénu bonheur de l'avoir ramassé !

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