NUIT DE ZEPPELIN
Ëquinoxe de printemps.
Paris attend ce soir le grand baiser fatal
Qui va tomber du ciel, de l'ombre et du silence.
Minuit est passé. Un jet de clairon s'élance.
La diane se perd au loin dans le dédale
Des rues, des carrefours. Et son cuivre mugit
Le « Garde à vous » strident des vieux veilleurs de nuî
L'alerte, cette fois, est au camp des étoiles.
Elle nous vient de l'Empyrée. Les dieux ont soif.
Paris, beauté lassée qui dépouille ses voiles
Et qui nonchalamment s'étire et se décoiffe.
Vient d'être, tout à coup, jeté hors de sa couche.
Il tressaille. Il attend la morsure céleste.
La femme met la main à son cœur : c'est son geste
Comme l'homme a porté le clairon à sa bouche...
Silence. Maintenant tout meurt comme la diane.
L'ombre subite fait la nuit plus diaphane.
La ville s'enténèbre. Elle s'enfonce et plonge
Lentement, peu à peu, comme un vaisseau qui coule.
Elle est cité de rêve, Atlantide de songe,
Ou nécropole découverte par les houles,
Herculanum abandonnée sous le ciel vaste !
Terreur! Une cité tout à coup effacée.
Et quelle I... Une cité d'orgueil, de joie, de faste,
Qui contient l'univers total de la pensée.
Pour la première fois vient de s'anéantir!...
Elle n'est plus qu'un grand village éteint qui dort,
Ou quelques survivants, seuls, attendent encor
Le prodige tonnant qui accourt du nadir.
Pour la première fois aussi sur une ville
On voit le firmament dans sa splendeur tranquille...
Un aboiement de chien très paysan, lointain...
C'est dans le bois profond l'attente du matin,
Le souffle retenu du braconnier, tapi,
Le poing à son fusil ou l'épaule à la crosse.
On entend, par saccade, en ce silence atroce,
La palpitation sereine de Paris.
Tous les cœurs, dans la nuit, fixent le ciel, ensemble.
Tous les yeux, même ceux qui ne voient pas, y pensent.
On est prêt. Chaque étoile, à son poste, ressemble
Au regard de la sentinelle en permanence.
Le ciel a son armée d'astres réglementaires.
Pour nous qui sommes là, blottis contre la terre,
L'espace s'est empli follement de fantômes.
Nous regardons ce coin d'infini que les hommes
Ont appelé le ciel, et nous le regardons
A cette même place où, dans les temps, nos pères
Attendaient qu'éclatât le céleste cratère.
Et c'est ce même flanc étoile de rayons.
Qui refusa, stérile et nu, de s'entr'ouvrir.
Le prodige, ils l'avaient légué à l'avenir.
Les anciennes terreurs, nous les réalisons !...
Et voici, comme pour un Roi, ou pour un sacre
La salve du canon qui bondit et se rue !
Un grand frémissement parcourt toute la nue,
Epée au clair, dans le plein ciel, pour les massacres!
On dirait un essaim de guêpes en rumeur.
Des avions, au fond des banlieues, se bousculent
Pressés d'accourir au devant du noctambule.
Dans un vrombissement d'ailes et de moteurs...
Le roi de l'air doit s'approcher de steppe en steppe.
Longtemps on cnlendra cncor ce bruit de gucpc.
Puis, brusquement, — déclic d'éclair, — voici la Chose.
Elle s'avance en des tonnerres de clartés, Dans toute sa puissance et son apothéose. Un bruit lourd de moteur partout répercuté... Ainsi, c'est toi, ce petit orbe en pleine course, , Cette barre de feu soulignant la Grande Ourse .^^ Ainsi, c'est toi qui viens usurper dans l'espace L'instantanéité d'une étoile qui passe?
Que c'est simple, au milieu d'une nuit de printemps. Cet envol prophétique et ce déchirement ! Un faisceau lumineux le happe et le conduit. Il a l'air d'une aurore errante au bas du ciel. Au-dessous, on entend, rauque, rugir la nuit. Mais, si paisible, n'est-ce pas quelque Ariel Qui vogue sans avoir la moindre aile à son dos. Quelque tendre génie caressant les étoiles ?. . . Il monte vers le nord. Il va vers les Gémeaux. Oh ! quelle belle nuit retentissante et douce ! La meute des obus aboie et s'enchevêtre. L'équipage de mort est lancé à ses trousses. Ils veulent s'emparer de cette proie en maîtres ; Et l'on frémit de voir, quand s'éclaire la nue,
Dans les halliers du ciel cette bête perdue ! . . .
Le jet tendu du projecteur semble une chaîne
Qui la maintient et qu'elle secoue avec peine.
Serait-ce l'hallali d'une bête forcée,
Dans cet immense champ de bataille inversé
Dont tous les morts éparpillés seraient des astres,
Où l'on entend rouler, comme un Chariot d'or,
Les grands canons d'airain qui brament les désastres?...
C'est cela que j'ai vu, là-haut dans l'Empyrée!...
Mais c'est aussi pour nous, rêveurs, tant il est lent,
Un insecte, aux anneaux lumineux et rampants,
Qui bave sur la Lyre et sur Cassiopée,
Un ver luisant parmi tout un champ d'asphodèles,
La luciole automatique avec ses ailes,
Le bambin Puck jailli des lèvres de Shakspeare,
Mais c'est surtout cela, ô Navire, Navire,
Une nef attendue par les siècles en troupe
Et qui s'en vient avec tout le feu dans sa poupe!..
Heia-a! Heia-al... 0 fils de la légende,
Des temps nouveaux, de l'épopée, salut à toi!...
Même si tu devais nous broyer, si tu dois
Marquer notre agonie et si ta beauté masque
Une banale horreur combinée pour escarpes.
Salut, nuit adorable, où flottent des écharpes.
Des bulles, pour les jeux de chérubins fantasques,
Des bouquets de couleurs et de bruits, un tableau
Orphique qu'a senti peut-être Giotto !
Malgré l'horreur, on a la pensée amusée
Par les éclatements radieux de fusées.
Tout est rayé de trajectoires translucides.
Plein feu. On croirait traverser les Perséides,
Par un de ces grands soirs de juillet qu'elles zèbrent.
Tout ce qui vit est flamme et le reste ténèbres.
Des grêlons d'équinoxe embrasés, giboulées
Par les grands fanaux blancs des phares signalées,
Mettent dans le lointain des lueurs d'améthyste,
Chaque fois qu'une bombe éclate quelque part...
Du chaos se dégage une impression d'art,
Et ce serait très doux si ce n'était sinistre I
Notre première nuit de printemps, qu'elle est belle !
Et quel sabbat nouveau l'emplit et l'ensorcelle?
Shakspeare eût-il jamais pu rêver celle-ci ?
Gomme ils ont eu raison de la vouloir ainsi,
Et d'ajouter ce cri fantastique au concert
Que font les chevauchées dans le ciel de Wagner!...
Mais déjà le sommeil de mars est raccourci ;
Et les plus belles nuits ont leur heure comptée...
Est-ce le chant du coq qui va chasser le songe?.*.. En vain nous implorons qu'un dieu nous le prolonge Ou que le monstre explose et soit précipité. Maintenant les lazzos lumineux restent vides. La meute ardente a détourné l'aéronef... Quelques coups de canon espacés : durs et brefs... Tout se dissipe en nous, autour de nous! La vie Vient d'effacer au ciel ces fantasmagories. Sans doute que la ville endormie eut la fièvre, Puisque Paris s'éveille une chanson aux lèvres ! Un frémissement d'aube, encor très imprécis, S'estompe sur les toits, se perd en demi-teintes... Dans une heure, ce sera le jour sur Paris, Et le premier rayon dans sa première atteinte. Ce rayon brusque qui, venu de bas en haut," Fait luire les bourgeons et chanter les oiseaux... Les ramiers vont lisser leurs plumes azurées, Et la pointe verdie des marronniers souligne Le jour qui se répand sur les Champs-Elysées. Les phares ont cessé d'inscrire au ciel leurs signes. ' Seuls, les fanaux errants des maraîchers somnolent] Vers les quais, Notre-Dame au loin, le pont d'Arcole.. Piaillement interminable aux balustrades... Était-ce le délire en nos cerveaux malades?
LA COULER DU S A B L I E 11 . itSl
Il ne resle plus rien de la nuit fantastique ! Nous avons dû révcr tout ce surnaturel. L'inin\ense aurore est là qui pointe dans le ciel, L'aurore coutumière, un peu fade et classique. C'est la joie qui renaît, rose dans le ciel pâle, L'éveil laborieux des vieilles capitales... Cette nuit d'équinoxe étrange est terminée. Te voici parmi nous, jeunesse de l'année! Sous toi, le tapis noir s'éclaircit et s'étale... La ville endolorie bâille, et là-bas, là bas, Mollement, souriant, mais quand mênie un peu las, Dans un souffle attiédi qui met un sentiment De verdure, de joie, sur ce Paris dormant. Le printemps citadin prépare ses lilas.
2 2 mars îQiô.