NUIT D'ÉTÉ
Comme un train de blessés qui passe dans la nuit.
J'écoute, en appuyant le coude à la ruelle,
Véhiculés du fond d'un passé engourdi,
Tous mes rêves à moi, saignant aussi de l'aile,
Passer sinistrement, convoi désabusé
Qui, dans la nuit, s'ébranle, ahane et s'échevèle. . .
Ah! ce train qai sifflait, ce train que j'ai croisé.
Ne contenait-il pas de bien autres blessures.
Ne rapportait-il pas d'autres mornes victimes
Que ces soldats muets, drapés dans leurs tortures,
Qu'un mince espoir, comme un éther subtil, ranime
En agitant au loin des visions natales?...;
Hélas! mes rêves, u mes idéals », vous en êtes!...
Vous êtes des blessés qui renversez la tête.
Ce soir, en entendant traverser les campagnes
Calmes par ces chemins de fer interminables
Qui gémissent et vont de Toulouse en Gerdagne,
A travers des pays dont l'infini m'accable.
Où petit je souffris, où plus tard je songeai,
Dans la plaine qui va de Moux au Lauragay
Et côtoie la blonde écharpe pyrénéenne,
Je retrouve, à vingt ans de distance, mon Dieu,
Fidèle au rendez-vous de mon enfance ancienne,
Je retrouve le même appel dans le soir bleu,
Les mêmes roulements nostalgiques de trains
Qui bercent mon sommeil, et mon vieux clair de lune.
Le voici donc, le u beau voyage » du chevet I
Était-ce ainsi que je rêvais qu'il finirait.
Et que, chargé d'une aussi navrante infortune,
J'entendrais pour de tels trajets passer au loin
Ce même train nocturne, exact, apprivoisé,
Auquel, enfant, j'avais donné mon amitié
Et qui revient toujours pareil, ni plus ni moins.
Traverser longuement ces sommeils de juillet.
Frottés de seringas, de lis et de sainfoin.
Où l'on revit sa vie dans une transparence
Presque mystique, avec un sentiment d'aurore?...
Quand j'écrivais, enfant qui ne sait rien encore.
Ce vers où le voyage imprima sa cadence : « Douleur, n'étais-tu pas dans le train qui s'en va? wj Pouvais-je deviner qu'une nuit, tout exprès, Je reviendrais trouver la chambre que voilà Pour écouter passer ce train tel qu'il passait, Dans le même juillet, les mêmes seringas. Mais lourd d'une douleur vraiment réalisée, Lourd de cette amertume et de ce néant-là ?... Mon âme s'est, ce soir, longuement épuisée A suivre les wagons gémissants qui s'en vont Vers un azur moins triste et moins inexorable. J'entends, je vois ; je vois la sueur sur des fronts. Et le balancement morose et misérable, L'imperceptible agitation de leurs lèvres, La fixité des yeux, les claquements de fièvre. Tous ces regards qui fuient et qui s'immobilisent... Le train passe... Il s'en va, plaintif, avec mon rêve Qui le suit, accroché à sa forme indécise. Je compte, en attendant que l'aurore se lève. Un à un, ces affreux wagons de marchandises, Car ils n'emportent pas seulement, étendus. Tous ces blessés, ce rapatriement de soldats... Couchés près d'eux, ensemble, pêle-mêle, en tas. J'y sens tous mes blessés fraternels et connus
Que ce train me ramène après le dur voyage,
Après la traversée et son apprentissage :
Mes amours morts, mes amitiés et mes tendresses,
Mou idéal, mon pauvre idéal de la vie,
Et des bontés et des douceurs de toute espèce,
Et des bonheurs, tous les bonheurs sans frénésie
Que j'aurais voulu voir descendre en l'âme humaine
Avant d'avoir quitté cette terre de peine...
Ils sont là, tous atteints, mes blessés, mes souffrants;
Et, puisque me voici après plus de vingt ans.
Comme il est naturel et doux qu'ils me reviennent !...
Gloire, justice, amour, beaux visages crédules.
Tous mes vaincus sont là, dans ce train qui circule
Et transporte de vrais mutilés sur leurs bancs
Ou leurs grabats, ayant l'acier dans des poitrines
Chaudes déjà du feu qu'y met la mort divine I...
Bruit du train de minuit, sempiternel ami,
Qui viens heurter les murs de ma chambre enfantine,
Je te retrouve enfin dans ma première nuit!...
Et quand je t'ai, soudain, tout à l'heure, entendu
Recommencer là-bas, à pas sourds, ton voyage,
Au bout du vieux jardin dolent et morfondu.
Ah! j'ai senti mon cœur se serrer davantage!... ,
Tu t'enfuis, martelant la maison tiède et noire.
J'entends ce que me crie ton appel de douleur. J'entends les chants d'adieu, j'entends les chants de gloii Les sanglots de misère arrachés à nos cœurs, Et dans le bruit que fait cette chose en allée. Qui traîne ses douleurs broyées et ses trophées, Je comprends, je ressens, jusqu'à mourir en elle. Tous les chuchotements de la nuit éternelle ! . . .
Castelnaudary, juillet igiÔ.
IN NAÏURA REKUM
Un ramier violet marche dans la prairie. L'ombre des framboisiers bouge sur le vieux mur. C'est le moment où tous les oiseaux s'apparient Dans l'arbre enténébré, mais plein de trous d'azur.
Une ferme. Une haie. Midi clair. Soleil lourd.
Le facteur. Arrivez!... Maman... c'est le facteur. Une lettre de lui. « Voilà. Bien le bonjour. Madame. » Tout le ciel éclate de bonheur. Accourez. . . Lisez-la. . . Qu'il fait beau I L'ombre chante. Le soleil enveloppe entièrement les champs. Des neiges, des fossés, des sous-bois et des sentes S'élève un impalpable et long bruissement
D'abeilles. Et la liaie coupe la vache en deux. On voit son mufle au bout du paysage herbeux. Les poules ameutées s'apaisent. Sur la table, Le pain fendu a la chaude odeur de l'étable.
(( Hôpital de Dunkerque — Aujourd'hui, chers parents,
(( Je vous adresse mon bonjour habitue .
(( Mais c'a été mon tour à moi... Je vous apprends
« Qu'on m'a coupé la jambe... un éclat de shrapnell..
(( Trois jours sans pansement... La gangrène... Tant pisf,.
« Il faut se faire une raison... Et vous, là-bas .^^
{( Je vous embrasse tous. Le bonjour aux amis.
« Si vous voyez Marie, ne le lui dites pas... »
Ni paroles, ni cris. Des pleurs. Ils ont compris
La part de vérité dans la part du mensonge.
Ils échangent entre eux leurs silences. Ils songent,
Ils revoient le passé, l'enfant dans le jardin.
Ses petits cris, et puis le retour de l'école,
Quand il avait deux ans et quand il en eut vingt,
Cette façon qu'il a de rire et d'être drôle.
Et puis cette fois où... et puis cette fois que...
Ils regardent, muets, là-bas. dans l'ombre bleue
Comme autour d'un point fixe au milieu d'une allée.
Les souvenirs flotter sur cette tcte absente... Des sanglots, des sanglots. A la fin, une voix . Se décide et gémit : (( Je le savais bien, moi ! » Et l'autre voix reprend l'antienne impuissante : {( Je l'avais toujours dit qu'il ne reviendrait pas ! » Le père a flageollé comme un homme qui boite, La sœur s'est affalée dans l'herbe. Mais la mère Reste debout. Toujours les mères restent droites Pour recevoir le coup au cœur, — depuis la guerre I Les abeilles du puits tournent leurs rondes folles. Il fait beau. Dans la cour, une servante crie Après le chien. La ferme, au plein soleil, somnole. Et, comnie passerait une ombre rafraîchie. Le ramier violet marche dans la prairie.
Maintenant, c'est Tété. Les journées sont plus brèves.
La même cour, la même ferme. Azur faibli.
La peau du raisin blond se tend. La figue crève.
Le chien grommelle. Il poursuit quelque lièvre en rêve.
L'homme travaille. Il a du crêpe à son habit.
Les poules, en grattant leurs crêtes et leurs plumes,
Entourent cette femme en deuil, dont l'œil sévère,
ago LA DIVINE TRAGEDIE.
La voix dure, les cheveux gris, le noir costume
Blasphèment la douceur immense de la terre.
— (( Bonjour, Madame ! Hein, croyez-vous.»^ Le soleil tap
C'est le facteur. Bah! qu'attend-elle désormais?
Cet homme qui refait tous les jours cette étape
Du village à la ferme, ahl que son cœur le hait
De n'apporter que ces papiers-là qu'il apporte.
Il peut bien entr'ouvrir ou dépasser la porte,
Elle n'accorde plus un regard à cet homme!
Mais, aujourd'hui, qu'a-t-il à parler de la sorte?
Vaguement, elle entend : « Ça va pas mal, en somme!
La paix sera signée dans dix jours. On pavoise. »
Le père approuve et dit : « Oui, ça ne va pas mal. )î
Mais elle, elle a gardé la haine villageoise
Contre tout ce qui fut l'atteinte au honheur même.
Elle refusera sa part de joie commune.
Son orgueil d'autrefois s'est changé en rancune.
Et, limitant la vie au sort de ce qu'on aime.
Elle grommelle avec des éclairs sur sa face :
(( La guerre î Elle est finie pour moi depuis longtemps!
Qu'est-ce que vous voulez que tout cela me fasse? »
Le père ajoute : « On est tout de même contents. »
Mais la voix était humble et timide... « Bonsoir! »...
Farouche, elle a poussé la bassine de cuivre
le.
LA COULÉE DU SABLIER. agi
OÙ trempe le maïs pour le repas du soir,
Et, lents, ils out repris l'immense ennui de vivre.
Le drame universel tient là, presque au complet.
Voilà ce qu'on a vu partout où le blé germe,
Ce qui se sera dit, sans répit, sans arrêt,
Du saule de la haie à l'orme de la ferme.
Combien d'heures par jour, combien de jours de suite
Cette banalité s'est-elle reproduite.
Sur la terre, d'un bout du monde à l'autre bout.^
Combien de millions de fois peut-on admettre
Que les soleils d'hiver ou les grands soleils d'août
Auront illuminé cette scène champêtre ! . . .
Petit drame d'une heure et qui tient dans le creux
D'un bonheur comme tient un oiseau dans la main!
Frappez de porte en porte, et par tous les chemins,
Ceux qui sont là ont vécu ces heures entre eux ;
Ceux qui sont là ont dit ces choses monotones
Dont nous avons rêvé jusqu'à l'épuisement.
Et pour la charité desquelles cependant
39a LA DIVINE TRAGEDIE.
Notre esprit qui se blase et que plus rien n'étonne. Ne trouve même plus une larme à donner!...
L'heure s'approche où tout se sera terminé,
Mais quand viendra la gloire et que les gaietés vives
Afflueront dans nos cœurs impétueusement,
Pour être à l'unisson de ces âmes pensives
Dont le chagrin remontera le cours du temps,
Pour pouvoir décréter que tout est accompli
Et qu'enfin la puissance obscure de l'oubli
Sur ces blés moissonnés a fait passer sa meule,
Peut-être faudra-t-il toute une éternité,
Cet espace que le ciel met à transformer
Une douleur de mère en celle d'une aïeule!...
Certes on guérira la terre. Il le faut bien.
Mais la patrie sera semblable à ces demeures
Où pour des fêtes on a dressé le festin.
Où l'on voit resplendir ces joies intérieures
Dont l'œil des jeunes gens porte le témoignage.
Où l'on entend des chants et des verres choqués,
Tandis qu'en quelque salle sombre, à l'autre étage,
De vieux chagrins et des soucis mal expliqués
Relèguent la parente âgée, de noir vêtue,
Qui vit là, solitaire, et toujours à l'écart.
Elle ne participe à rien et perpétue
Ces grands souvenirs, appréciés des vieillards...
Oui, la patrie aura l'aspect de ces maisons
Retentissantes et de rires toutes pleines
Où l'on danse jusqu'à ce que l'aube survienne
Et fasse peu à peu mourir les violons,
Alors que, loin de tous ces enfants qui s'amusent.
Sans même rien entendre ou savoir, la recluse
Continue de rêver, quand depuis longtemps dorment
Tant de petits bonheurs essoufflés et ravis
Et dont pas un ne se soucie de cette forme
Pâle et triste, toujours endormie la dernière,
Qui, dans la solitude et le petit jour gris,
Inexorablement, égrène son rosaire.