‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 53 sur 63 · LE FLAMBEAU · texte numérisé non relu

LE FLAMBEAU

Le huitième péché capital, la Bêtise,

Rêve d'assujettir la ville à son empire.

Les vices triomphants et libres fraternisent.

Ils partagent leurs jeux, leurs larmes et leurs rires

Avec ce frère un peu honteux, couleur de nuit,

Et qu'on appelle : le péché contre l'esprit!...

Dans ce Paris mi-héroïque et mi-badin

Dans ce Paris de guerre où l'on voit rapprochés

Le pire et le meilleur, le sublime, l'humain,

Le vil et l'hypocrite, il n'est pas de péché

Plus redoutable, plus fétide que celui

De la Bêtise, aux yeux lourds de catoblépas.

Mais à la main armée comme l'est un bandit

Dont on verrait l'ombre louche allonger le pas...

LA COULÉE DU SABLIER. agS

Dieu nous épargne son triomphe et le coup droit

Qu'il rêve de lancer à la face du vrai!

Qui sait?... De ce bélître allons-nous faire un roi?

(( Tout restaurer par l'humain » : texte qu'il faudrait

Que l'homme après la guerre, opposât au néant

Qui souffle les flambeaux et va tout submerger,

Bientôt, dans le chaos d'un monde esclavage!...

Mais si nous devons voir jamais, après le sang,

La Bêtise étaler sa force corruptrice,

Et si c'est toi qui dois venir, premier des vices,

Nous infliger ta tyrannie et ton eff'roi,

Toi qui strangules, qui supplicies l'Esprit, toi

La broyeusê de vérités et d'idéals,

Mieux vaudrait déserter un monde déloyal

Où l'on n'aurait plus fait sa part à la Beauté!

Si l'on casse les reins du cheval indompté

Nous sommes avec lui et dans la mort! Minerve

Préfère mille fois périr que d'être serve!...

J'en étais là de mes pensées, qui, pêle-mêle. Faisaient, comme un acier brûlant et martelé, Jaillir de grands bouquets furieux d'étincelles, Lorsque, las, et chargé d'ennuis, je suis allé. Pour trouver des témoins à ma rancœur vivace,

Vers un palais désert, que nulle main ne rouvre A l'esprit attentif qui médite et qui passe, Une maison d'oubli. Je suis entré au Louvre.

De grandes galeries vides... rien que mon pas,

Le silence, — et dedans, partout, comme en des limbes

Des visages connus qu'on ne reconnaît pas.

Des fronts purs et des barbes fleuries sur des guimpes,

Des feutres, des brocarts, des cristaux et des soies,

Des ombres, des clartés, des arcs-en-ciel, des casques,

Des ténèbres qui jouent, des clartés qui chatoient.

Mais la tristesse sombre empreinte sur ces masques,

Partout, l'oubli, partout un abandon spectral,

Des visages qui furent célèbres, naguère.

Et qui végètent là, prostrés, depuis la guerre ;

Princes découronnés, beautés de carnaval,

Parqués ainsi que de grands prisonniers royaux

Des otages sur qui l'on a mis l'embargo..,

Et ce Louvre où dorment le prince Léonard,

Sa Majesté Rubens et Sa Grâce Van Dyck,

Semble, rois sans royaume et mages sans public,

Un vaste camp de concentration de l'art,

Où s'exilent dans une attente un peu hautaine.

Fantômes revenus de vagues Sainte-Hélène,

Tous les destitués de la Couronne ! ... A part

Un martyr, quelque saint qui persiste et qui croit,

Tous sont des ombres, des monarques déjetés;

Ils ont perdu la foi dans leur éternité.

Ont-ils même abdiqué leur force, tous ces rois?

Qui peut savoir.^... Ils sont enfoncés dans le rêve,

Attendant que le jour de revanche se lève...

Et, mirant l'un dans l'autre un regard plein de gloire,

Tous ces princes, au fond d'un grand palais vidé,

Cherchent à devancer l'arrêt blasphématoire

Qui découronnera le front de la Beauté.

Car ils pensaient que l'art est un pontificat

De majesté, de pureté, et qu'il se tient

Au premier rang de la noblesse des états.

Aujourd'hui n'est-il plus qu'un parasite vain

Relégué aux greniers de la pensée, l'idole

Superflue ou le luxe historique et suspect

Que le soldat salue d'un haussement d'épaule?

Ces demi-dieux, privés de gloire et de respect,

Qui se croyaient une aristocratie suprême

De l'histoire, le dernier mot de toutes choses.

Sont là, humbles, ayant mis bas leurs diadèmes.

Et tels de vieux drapeaux dans des galeries closes...

Ah! retrouveront-ils leurs palmes et leurs trônes?

L'art n'était-il pas plus, après tout, qu'un yain mot Et qu'un balbutiement de l'âme qui tâtonne A travers les chemins de l'Espoir et du Beau?... Joyaux perdus, bijoux rancis, parures ternes, Indignes du réel, du vrai et du moderne... Pourquoi pas.^... Et voilà les paroles fatales Qui s'échapperaient de ces lèvres de silence, Si, dans cet infini retentissant des salles, Chaque portrait parlait, de distance en distance, Et disait, tour à tour, à l'autre de ces choses Que l'âge a dû mûrir dans leurs âmes moroses... Yinci, vieux rêve sombre envahi par l'azur, Rembrandt, profond esprit de la maison qui pense, Gorrège, immense parc charnel au grand ciel pur, Mantegna qui peignit Jésus-Christ à Florence, Fanfares de Rubens, brocarts et gonfalons, Delacroix tout en or qui suscite Apollon, Titien dans ses stucs, Watteau dans ses jardins. Et toi, rêveur plus pâle et plus secret, Chardin, Et toi, toute la Grèce blanche, froide et glabre, Toi, l'extase médiévale, et le gothique. Van Eyck le mystagogue, ou Poussin bucolique, Puretés, idéals, mourrez-vous sous le Sabre? Flambeaux, quel vent d'horreur a soufflé vos soleils?... .

Non, non, vous n'aurez pas menti, graves visages,

Yeux profonds, toujours pleins de rêve et sans sommeil!

Ce que vous avez dit de sublime et de sage

Reste écrit dans le temps, dans l'espace et dans l'âme.

Rien ne peut effacer les lueurs de la flamme!

Si le souffle empesté de la sottise humaine

V tari notre sève et le sang de nos veines.

Pourquoi perpétuer le mensonge de vivre?

J'aime mieux que la fin de l'effort nous délivre

D'un monde injurieux qui ment à son destin.

Regardez! Est-ce vrai? La lumière s'éteint!

Oh! dites-moi, redites-moi, muets visages,

Que vous la reflétez, la lumière infinie,

Et que rien ne fera qu'elle se raréfie!

La clarté de vos yeux en est le témoignage.

Regardez l'avenir sans froncer vos sourcils ;

Vous n'avez pas menti, maîtres! Malgré l'exil,

Croyez en vous, en votre force inexpugnable.

Croyez en nous, les descendants de votre gloire!

Le vieux monde brisé est encor réparable!

Le mal n'est pas si grand que l'on pourrait le croire

La guerre aura broyé tout, à sa fantaisie,

Les chefs-d'œuvre, l'amour et toutes leurs patries,

Mais on ne touche pas à l'Esprit!... Il se peut

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Que quelque ombre ait passé sur son grand regard blei

Mais sa naïveté, sa grandeur le protègent.

La pureté du cœur, voilà son sortilège!...

Mes vieux amis, gardiens des clartés et des livres,

Virgiliens témoins de la beauté de vivre,

Votre silence aura la force de l'airain.

C'est la loi, c'est le vœu, c'est l'espoir. A la un,

Quelle que soit la rage élancée sur les cibles,

L'obus, sans même avoir ployé la plus flexible,

— 0 prodige vainqueur que l'homme peut prédire ! —

Se brisera sur les sept cordes de la Lyre !

Paris, mai igiS.

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