‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 54 sur 63 · HAMLET DANS LES CAMPS · texte numérisé non relu

HAMLET DANS LES CAMPS

Mon âme bien-aimée.

(Hamlet.)

Hamlet rêve dans les camps. Le prince extravague. Il se gratte le bout du nez, avec sa dague, Durant que l'entrechoc monstrueux des armées Crachote autour de lui des corps et des gravats Et tout un tourbillon de choses innommées.

(( Je ne donnerais pas, de tout ça, cinq ducats... Mauvais terrain, dit-il, glaiseux... Et la Norvège N'en tirera qu'un revenu très nominal... Ce n'est pas mon affaire, après tout... Puis, qu'en sais-je.^.

3o4 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Mais l'homme est bien le plus surprenant animal!

Penser à tout ce flot de rustres, pauvres hères,

Qui piquent du caput et du nez sur la terre

Dont ils n'auraient pas eu le plus petit arpent

S'ils fussent revenus de là-dessus, vivants!...

Ce grand gâteau de glaise et de cailloux coriaces,

A leur prince, à leur roi, pour qu'ils le dégustassent,

Ils l'eussent apporté sur un plateau d'argent...

Faut-il les dire fous ou crétins, tous ces gens

Guerroyant afin de conquérir quatre champs

Qui feront à leurs corps des sépulcres pouacres

Et trop étroits pour qu'ils y tiennent tous dedans!

Les rois ne comptent point par morts, mais bien par acres.

Bah! la terre a toujours valu qu'on entassât

Des Pelions de morts par-dessus les Ossa!

Les rois ont mille fois raison de penser ça,

Puisque vingt mille enfants s'élancent à la mort

Pour un rien, un caprice, et pour la gloriole!

Cette armée dont la masse énorme court et vole

Sur des champs dont un roi calcula le rapport

Avec exactitude, agrément et méthode,

Tous ces fétus de fer qui marchent et poitrinent

Pour des idées qu'on leur a dit être divines

Mais dont les leurs étaient sans doute aux antipodes,

LE SACRE DE LA MORT. 3o5

Tous, un par un, en tas, et sans exception,

Font la risette à l'invisible événement

Sans que leur cuir en soit agité d'un frisson!....

En vérité c'est un calcul bien surprenant!

Exposer une vie fragile et passagère

A tout ce que l'orgueil peut oser et peut faire.

Tenter la vieille mort avec un cœur tout neuf!...

Et pourquoi?... Pour combler une mesure agraire.

Ajouter à l'empire une coquille d'œuf!

Et tous ces jeunes fous, téméraires sans pose,

Se défont de la vie comme on jette une rose!

Tandis que moi je scrute et j'hésite, perplexe!...

Le moyen d'être grand, fort et superlatif

Est en proportion inverse du motif...

L'axe de l'action, c'est l'instinct; son réflexe

Est la pensée; mais la mauvaise physicienne

A force de doser les motifs nous entraîne

A croupir désastreusement dans l'exégèse.

Dans tous les syllabus et dans tous les malaises...

Je suis pourri de me sentir intelligent,

Et lâche de trop calculer ma trajectoire,

Ou d'avoir mesuré tous les profils changeants

Que, sur le sol trop blanc, fait mon ombre trop noire! . . .

Agir sans rechercher le pourquoi, ouf! quel rêve!...

3o6 LA DIVINE TIVAGÉDIE.

Et mourir sans savoir pourquoi l'on meurt, extase!... •Voici le moment de m'arracher à ma vase. Quelque chose de plus fort que moi me soulève. Est-ce l'heure.^ Punir mon sens de l'analyse En expiation de toute couardise!

Sonnez, les olifants, musiques militaires, Tambours royaux, fifres légers, salves guerrières!... Fortinbras, arrivez par la toile de fond ! Mon cœur qui va mourir vous salue comme un Dieu ! Déchargez les mousquets. Donnez l'ordre aux canons. Fortinbras, dites aux soldats de faire feu! Enlevez ma carcasse exsangue à bout de bras!... Que vous me chagrinez de languir, Fortinbras ! Ou plutôt, non. C'est trop que mes os soient portés En catafalque, sur un pont de boucliers. C'est bien trop beau de s'en aller dans les ténèbres. Comme un héros, au son d'une marche funèbre! Meurs comme un paysan, crève comme un maroufle ! Maigre chandelle d'alchimiste, qu'on te souffle! Il était temps. D'ailleurs rien n'est moins impossible. Moi, j'ai toujours été une cire fusible;

On me fendrait du plus petit coup de canif!

Mort, accueille ton fils repentant et tardif : Voici l'heure attendue de faire la culbute...

Finis, frisson d'idée!... Eteins-toi, douce flûte!... La tombe s'entrebâille et la gangrène immonde Souffle une contagion putride sur le monde. Fut-il instant meilleur d'arracher ma livrée De songe. Celte loque était trop étriquée!... Accorde-leur ta quintessence de poussière. Marche droit, et vas-y, même si tu trébuches. Livre-leur sans regret, tant la tâche est précaire, Ton foie de tourterelle et ton fiel de guenuche ! . . . Enfin! enfin! voici la vraie couleur des actes : Celle du sang. La terre en veut des cataractes Et le boit chaud. Grossis cette nappe versée Par des poignards plus vrais que ceux de la pensée!... Et surtout ne va pas te mentir à toi-même, Ne fais pas semblant d'élucider un problème. Tu muses : donc, tu crains... Peur? moi.^ Quelle folie! Pourtant je tarde et bien que n'aimant pas la vie, Et ne l'évaluant pas même au prix d'une épingle. Je reste là, glosant, dans la bise qui cingle, Vieux piquet effleuré du boulet des armées, A converser avec « mon âme bien-aimée! .»... En avant ! En avant ! Lâche ! Vieil hypocrite ! Mort altière, mon cœur vers toi se précipite! Mes muscles défieraient le lion de Némée...

3o8 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Et, si tu n'es rien, Mort, sois au moins le prétexte

De déclarer la fin du mot, la mort du texte! ..

Mourir sans coUiger l'édition complète !

Faire le geste enfin de briser les tablettes.

Avant que, tout à l'heure, ange de la patrie.

Vous ne brisiez le cœur de notre Seigneurie ! . . .

L'art avait desséché mon corps évanescent.

Je veux entraîner l'art dans mon linceul de sang I

Périsse tout, le livre immense et l'opuscule!

Tout est dit. Le premier matin du monde a dit

Ce qu^un jour entendra le dernier crépuscule!

Mourons, joueurs d iin luth millénaire et pourri

Le globe était caduc. Il faut qu'il refleurisse

Et ranime sa vie au suc de nos charognes.

Jamais occasion ne fut aussi propice

D'en finir! ... Sus donc! Frappe, empoigne, sape, cog]|!.

Tête baissée dans la crevure universelle!

Va! Si tu trembles, mets ton cœur sous ton talon.

Meurs avec des manants, mais meurs dans raction!

Que la svelte hécatombe élève jusqu'au ciel

Son monstrueux monceau reniflé par les loups!...

Rêver, dormir, — pouah ! Meurs, c'est l'essentiel;

Pour que le monde enfin débarrassé de nous

Invite ses bousiers et ses oiseaux de proie

LE SACRE DE LA MORT. Sog

A nettoyer la plaine immonde et qu'un malin, A cette même place où tout finit, on voie Tout à coup, et dansant sur les mêmes chemins, Le printemps s'avancer, une rose à la main ! »

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