LA DATE
1 8 juin igiS. — Centenaire de Waterloo.
(( Waterloo!... Je voudrais qu'un grand coup de tonn
« Nous annonçât dans quelques jours ton centenaire.
« Que dis-je.^ c'est assez, |puisqu'au fond de tes plaines
(( A ton rugissement, lion de Waterloo,
(( Répond le cri hurlé de ki louve romaine!
« Mais que c'eût été grand, mais que c'eût été beau,
(( Date pour date, si... » Une voix délicate
Alors m'interrompit : (( Bah ! qu'importent les dates I
(( Elles dorment au fond de l'histoire oublieuse.
(( Gouffre sans fin!... Voyez, c'est Waterloo demain!
(( Eh bien ! nul ne frémit, même s'il se souvient.
« Tout passe. Dans cent ans... n
Dans cent ans, malheui Quoi.^ Vous pensez cela.^... Sera-ce donc possible
LE SACRE DE LA MORT. 3ll
Que des liommes un jour demeurent impassibles
Quand ils entr'ouvriront le livre à notre page,
Et, comme nous quand nous parlons du moyen âge,
Lorsqu'on leur contera l'insurpassable histoire,
Les enfants, froidement, classant dans leur mémoire
La fin de la Troade ou la mort de Carthage,
Ajouteront, sans même un frisson de colère,
Cette page morose à leur devoir scolaire ! . . .
Oh! non, non! Tout en nous se révolte et s'oppose
A l'idée que ce soit pour nous la même chose !
Notre victoire fut le suprême arc-en-ciel.
C'est le sommet miraculeux du sacrifice!...
Ce rosaire de sang frais et perpétuel.
Tous ces autodafés de gloires salvatrices,
Ce flux continental que vingt peuples échangent.
Ces héros dont Dieu fait l'efl'royable vendange,
Ces César effrénés, ces surcroîts d'Alexandre,
Ce feu qu'on a vu prendre à toutes les couronnes,
Cette Babel errante, et l'exode hébété
Des caravanes, des peuplades qui bourdonnent,
Titubant sous le vent de la fatalité;
Cet Orient qui sort des Cryptes et des Puits
Pour venir s'abîmer en nos flancs volcaniques;
Rome haussant tous ses drapeaux épanouis,
Cet Océan hurlant vers cette Adriatique,
A travers monts et mers tous ces vieux rois enfuis,
Ces vagues sur les morts refermant leurs mâchoires,
Les Mer-Rouge s'ouvrant pour happer les Mer-Noire,
Les quatre vents d'Europe en feu, crachant leur haine,
Et tous ces archipels d'avions qu'ils entraînent.
Chacun palpant la nue trouble de ses antennes,
Ces vertiges, ces avalanches de cohortes,
Ces escadres sombrées que la sirène emporte,
Ivre, le monde entier tremblant sur ses piliers,
La divine, la plus effarante épopée
Dont la terre jamais ait été fouaillée.
Tous les Honneurs, tous les Orgueils crucifiés,
Le deuil dans la poitrine et le crêpe aux idées, —
Mais la moitié du globe à mourir décidée,
Sans savoir ce qui germe au fond de la tempête.
L'aube de la victoire ou le ciel des défaites.
Plutôt que de laisser cette horde ruée
Faire de l'âme humaine une prostituée;
Tout cela, dont nos fils, à jamais, dans les-âges^
Sentiront le frisson sacré qui se propage
De siècle en siècle et d'espérance en liberté.
Tout ce que nous devra la neuve humanité,
Le moment culminant de l'Histoire et des Bibles,
LE SACRE DE LA MORT. 3l3
Ce coup d'aile de notre rage indéfectible,
Tout, Gloire. Orgueil, Amour, Martyre et Délivrance,
Pour qu'un enfant, plus tard, sons la lampe, distrait,
Épelant tant de noms divins sans répugnance,
Mais morose d'avoir à les dire d'un trait
Et de fixer la chronologie des batailles,
Anonne cette date où le Destin s'incarne,
En étirant les bras comme un gamin qui bâille :
« Septembre... Les Français... Victoire de... la Marnel
Non, ce ne sera pas. Ils frémiront toujours! Ce ne sera jamais pour eux le jour lointain. Et d'ailleurs il n'est pas de sacrifice vain. Qu'elles aient nom Rocroy, Jemmapes, Azincourt, Valmy ou Waterloo, des artères ruissellent Sur le sol qu'ont foulé toutes ces immortelles! Et pour fouetter nos cœurs, il n'est pas nécessaire D'orner ces lieux sacrés de pierres tumulaires. A la date marquée, d'elles-mêmes, les foules Viennent voir s'éveiller le sang pur de l'Ampoule. Nous, nous répudions le moindre anniversaire! Nous, c'est plus. Nous, c'est mieux. C'est dans l'éternité Que cet écho saignant sera répercuté...
Aujourd'hui, Waterloo, tes stigmates recoulent.
Que l'on aille abreuver la mémoire à leurs traces !
Mais notre date, à nous, sera toujours vivace
Et naissante! Promets, sombre avenir, promets.
Si long que soit le temps, qu'un ulcère éternel
Rongera chaque place où furent consommés
Les crimes les plus grands qu'on ait vus sous le ciel,
Et que ce sang versé ne séchera jamais !