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LA TENDRE

Je vis une figure éthérée qui dressait

Sa stature au-dessus des plaines foudroyées.

Plus grande que le plus grand chêne des forêts,

Avec un geste circulaire, elle semblait

Ramasser, pour les morts sans gloire, des trophées,

Mais ce n'était pas là son but, car je compris

Que, tel un laboureur dans le sillon qu'il creuse.

Elle comptait ses morts, d'un geste de semeuse.

L'ombre des soirs couvrait les champs où, réunis,

Ils allaient tous entrer dans leur première nuit;

Et ce spectre, monté sur eux, c'était la Mère,

La grande Aïeule, c'était l'Esprit de la Terre

3i6 LA DIVINE TRAGEDIE.

Qui, comme un capitaine ou comme une vigie,

Venait, dans l'ouragan des victoires surgies,

Visiter ses enfants et compter ses armées.

La Terre leur parlait et leur disait ces choses

Qui tombent, certains soirs, de sa bouche embaumée

Sur le front blanc des morts et sur leurs lèvres closes.

Ensevelissements ! Ombres ! Métamorphoses !

Formation et fusion! Acre amalgame!

Moment précis où tout le cotps s'essore en âme.

Dialogue éternel de la Pensée des Mondes

Et de celui qui vient dans ses ombres profondes

Lier l'univers mort à l'univers futur ! . . .

Et la Terre disait à ses fds :

(( Mes chéris, Êtes-vous bien.^ Vous ai-je fait bonne mesure? Je veux que vous m'aimiez puisque je vous ai pris.' Vous avez tant souffert, enfants, pour me défendre! Je veux avoir un soin scrupuleux de vos cendres. Oh! que vous êtes grands! que vous êtes nombreux! Que l'odeur de la poudre est douce à mes narines. L'odeur qui flotte encor sur vos formes divines ! Oh! qu'ils sont beaux, mes fils ! Gomme ils dorment en Toi, petit, es-tu bien sous le cours d'eau des prés? Toi, détends pour la nuit tes jointures serrées.

LE SACRE DE LA iM O IV T . .'^17

A toi. le vieux, qui dors si seul, mon meilleur coin!... Rapprochez-vous. Vous aurez chaud, étant moins loin.. \ otrc sommeil n'a-t-il en moi rien qui l'opprime.^ Trouvez-vous votre lit bien fait? Je voudrais tant Vous apporter un bon sommeil réconfortant! Aimes-tu ta vallée? Préfères-tu les cimes? Tes muscles en tombant se sont-ils pas froissés ? Vous ai-je bien compris? et vous ai-je exaucés? Ainsi, mes fils chéris, je vous tiens tous en moi! Je vous absorbe tous et vous ensevelis. C'est un amour méticuleux qui vous reçoit. Venez ! La bonne hôtesse a préparé les lits ! . . . Vous qui croyiez que je m'appelais la Patrie, Qui vouliez que vos chairs alimentent mes veines, Vos mères d'autrefois vous donnèrent la vie, Mais vous, c'est vous, mes fils, qui me donnez la mienne! Aussi viens-je la nuit visiter les dortoirs Pour que pas un ne souffre et pas un ne se plaigne ! Ai-je bien fait? Vous sentez-vous heureux, ce soir? Je tiens à mon renom. J'ai souci de mon règne. Je ne veux pas, hosties dont la chair fut si tendre. Qu'un reproche tardif agite un jour vos cendres, Ni qu'un seul se lamente : « Oh ! que j 'ai mal dormi I (( Mère, fais-moi dormir... Etouffe en moi les rêves ! »

3l8 LA DIVINE TRAGÉDIE.

Que tous pensent : « Je croyais être au Paradis,

(( Du temps de votre Eden premier, aux beaux jours

« Aucun regret n'habite en moi. Je répudie

(( Tout ce que j'ai ch'ri et voulu dans la vie,

« Avant que je ir.ourusse, ô Mère, sur ton cœurl

« Ne plus revoir les cieux, ne plus sentir le vent,

(( N'être plus, ce n'est rien quand c'est pour toi qu'on a

Et je devine bien, mes chers ensorcelés, .

Que vous diriez cela, si vous pouviez parler.

Rien d'autre que cela : (( Mère 1 je suis content! »

Dormez, mes fils! dormez, sous mon aile funèbre! Je me sens renforcée de toutes vos vertèbres. Je vous ai revêtus de toutes mes essences. Vous avez tant voulu vous abîmer en moi. Et vous êtes si bien tombés, que je vous dois Mon amour sans limite et ma reconnaissance. Comptez sur moi. J'ai convoqué mes ouvriers, |

Je leur ai commandé vos tombeaux : « Travaillez! Absorbez bien mes morts, c'est un dépôt sacré. Leur ai-je dit. Prenez ce qu'ils vont vous donner. Toi, flanc de la montagne, et toi, flanc de la plaine, Empruntez-leur toute leur force souveraine. Puisqu'ils sont morts, tâchez de leur faire connaître

Tout leur nouvel empire à ces triomphateurs I

Forêt, qui mets ta grifle touffue sur Ifcur cœur.

Gomme un chien le ferait pour le corps de son maître,

Garde-les! Garde-les longtemps, puis, peu à peu.

Fais-les redevenir, ô bonne hamadryade.

Mes tertres les plus verts, mes ruisseaux les plus bleus -

Alors qu'ils soient lâchés, vivants, par myriades!

Qu'ils deviennent halliers, bruyères, saules creux!

Faites qu'ils soient un peu dans toutes les essences,

Qu'ils soient dans tous les flots, dans toutes les présences,

Rendez-les en ruisseaux, rendez-les en forêt!

Ne perdez rien! car leur moindre atome est sacré.

Travaillez ! C'est plaisir d'entendre vos mâchoires

Qui mâchent doucement mes morts, comme de l'herbe.

Comme paissent là-haut, sur tous mes territoires.

Les bœufs aux lourds fanons, couchés parmi les gerbes. . . »

Ghers fils, n'êtes-vous pas le souffle intérieur

Qui gonfle ma poitrine et nourrit mes mamelles.^

Je vous bois, je me fonds dans vos sèves nouvelles.

Vous, la chair de ma chair, douleur de ma douleur,

Qui n'avez pas voulu qu'on attente à mes rives,

Qui m'avez fouaillée d'un amour irrité,

Pour me donner après votre immortalité!

Vous serez mon dépôt fervent, mes œuvres vives.

0 fils passés, dormez! Je vous ferai renaître, Aux jours lointains où vous deviendrez les ancêtres, Renaître dans le Nombre, et l'Espace, et le Temps, Dans tous les fils futurs qui presseront mes flancs ! »

(Vinsi parlait l'aïeule. Ainsi parla la Mère, ^

En contemplant ses morts sur les champs foudroyés, On la voyait de loin faire son geste austère. Et son orgueil parlait plus fort que sa pitié...

Mais il me sembla bien pourtant apercevoir

Qu'elle dissimulait un plus grand désespoir.

Sa voix, qui, par moment, grave, baissait de ton,

Murmura tout à coup : « Pardon ! Pardon ! Pardon ! »

Et ce mot était dit comme l'eût dit le Christ,

Et je vis qu'un remords sans absolution

Faisait tomber des pleurs de sa paupière triste 1

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