‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 6 sur 63 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

Des poings dressés. Furie. Rage. Tout vocifère.

Un seul cri, un seul mot, dans l'air passe et repasse^

En galop furieux chargeant la populace,

Un cri qui la fouaille en plein cœur : « Guerre I guerre I »

La ville insoucieuse est devenue la ruche

Qui vomit tout un peuple noir, des myriades

Bourdonnantes qui se bousculent et s'évadent.

Un terrible hallali de bêtes qui débuche

De tous les carrefours, d'entre tous les pavés.

Le peuple-roi, d'un bond rude, s'est soulevé!

Comme ils sont beaux, ces cous tendus, ces poings brandis,

Ces muscles décuplés et moites de sueur!

La cité bout. En un instant sort de Paris

Toute une incoercible et poignante rumeur,

En même temps qu'on voit jaillir au haut des pierres

L'étamine fripée des drapeaux populaires...

Aux armes! On s'embrasse. On crie, on pleure, on rit.

Les mères ont au flanc des tressaillements neufs

Gomme s'il procréait une seconde fois

Ces enfants destinés aux gloires du pavois.

Tous, même les vieillards, les veuves ou les veufs

Qui n'ont qu'un seul enfant à donner au pays

Semblent frappés de la démence du tumulte.

Et dès lors c'est à qui sacrifiera son fils!

On est fier quand on sait que le sien est adulte,

Et d'autres sont honteux de l'avoir eu si tard!

Inexplicable don des foules ! Surenchère

Du sacrifice! C'est la ville en grand départ,

Pareille au vaisseau plein qui s'arrache à la terre.

Lâchez tous les drapeaux, les cœurs et les amarres!

Détachez les canons! qu'ils courent sur le monde!

Lâchez Paris, lâchez son aile et ses tonnerres!

Qu'il n'y ait qu'un seul cri fulminant : Guerre! Guerre!

Car la race est debout, ce soir. Le peuple gronde.

La race est là, presque ébahie d'être en sueur

Héroïque, et d'avoir retrouvé sa stature,

LA JOIE ROUGE. ig

Elle est là, tout en muscle et rouge de fureur.

Subitement elle se rue, crachant l'injure,

La face révulsée et le couteau levé...

0 spasme de la gloire, ô vieux soleils civiques,

Vous voici donc 1 Ave, Gesar, Ave !

Je te salue, ô renaissance du tragique.

Toi, tes sombres ardeurs, tes jubilations

Et tes reniflements de sang dans l'horizon!

Ton souffle a rempli trois millions d'âmes saoules.

Nous frappons le sol des cités réincarnées,

Ensevelies dans leur poussière d'épopée!

Quoi donc? nous aurons vu ce temps et cette foule?

Et nous vivrons cela ! Ce jour est arrivé

Où la guerre a jailli comme un beau fruit d'été!

Les lèvres assoiffées s'ouvrent. Les cœurs se fondent.

L'ouvrier, l'artisan, les bourgeois, les rôdeurs,

La foule brune au flot moucheté de couleurs.

Le peuple du faubourg, les viveurs et les gueux,

Tout fraternise, s'entr'appelle, en des poussées

Irrésistibles, en des clameurs insensées.

Le bourgeron vous prend des tons de drapeaux bleus,

Le noir a déjà l'air d'être le noir du deuil.

Car de tous ceux qui crient « Guerre! Victoire! Joie! »

Combien reviendra- t-il? Et de combien de proies

Payerons-nous ce dieu rageur? Que de cercueils

Fangeux seront promis pour toute récompense

A tous ces gamins fous hurlant : « Vive la France ! »

Regardons bien passer ceux-là qui vont mourir,

0 mon âme! C'est beau à crier de plaisir!

Quel paysage intense ai-je là, devant moi?

Comme un éclair d'épée je vois briller la Seine.

Paris, Paris, que j'imagine avec effroi

Déjà cicatrisé par les balles prochaines,

Quelle aspersion d'eau lustrale te donna,

Subitement, sans même un tremblement, d'emblée,

A toi, hier encor beau démon délicat.

Ce visage de sainte ou de miraculée?...

Est-ce celui qu'un souffle heureux faisait pâmer

Ce peuple nonchalant, tout à coup transformé.

Qui se métamorphose et qui se multiplie

En bétails à wagons, en charrois pour tueries?

Est-ce toi, le pays du doute et du peut-être,

Qui braques tout à coup, indulgent aux ancêtres,

Tes canons maigrelets tout impatientés

Par leur désir novice et par leur puberté?

Oh! voir cela, s'en abreuver cl s'en repaître!

Oui, malgré le fléau qui s'abat sur le monde,

Malgré la trahison de la beauté, malgré

Tout l'engloutissement du juste et du sacré,

Comment ne pas sentir dans ce peuple qui gronde

Et qui se précipite en chantant aux abîmes,

Comment ne pas sentir la poigne du sublime

Vous prendre à pleine gorge et vous tordre le cœur?

Ce grand peuple inspiré comme il a bien compris

Ce qu'on attend de lui, — et qu'il perd en bonheur

Ce qu'il gagne en chimère!... Arrache avec des cris

Cette chimère-là de ton âme, Paris!

Paris, que l'on connut si rêveur et si blond,

Paris aux souples bras étirés vers la joie,

Paris, l'insomniaque et ravissant démon

Qui rêvait accoudé sur ses coussins de soie,

Et dont le grand tourment s'envolait en grand rire.

De quel poing formidable as- tu brisé le masque,

Pour l'épouvantement du monde, quel délire

Vient d'emporter ton âme, au fond de la bourrasque.

Voluptueux péché de l'Europe alanguie.

Vieille Tadmor du Luxe, impudique Ecbatane,

Vers qui, depuis toujours, les songes s'expatrient

Et du plus loin du ciel partent en caravane?

J'ai vu comme un symbole expressif, tout à l'heure.

Ton peuple entier bondir, en brandissant sa haine.

Aux pieds d'un dieu dansant que des femmes soutiennent,

Dont le brasier charnel le stimule et l'effleure,

Et qui tournoie, fouetté par un désir fanlasqiie,

Éperdument, au bruit de son tambour de basque...

Sous le mur où Carpeaux sculpta cette musique

Vient battre, en écumant, le grand flot populaire,

Et ce jeune Apollon ivre et chorégraphique

Paraît scander la rage et danser la colère!...

Il rythme la mesure immense du destin,

Et fait signe à la mort avec son tambourin 1

Et j'ai frémi, croyant, sous mes yeux, grande ville,

Voir le dernier élan de ta valse arrêtée, —

Car, Paris, tu dansais, quand la bataille est néel...

Mais aujourd'hui, là-bas, sur une des deux piles

De l'arc par où passa tant de gloire en tumulte,

On entend retentir un autre écho de pierre,

Un cri, poussé par tout le pays, et que sculptent

A nouveau des marteaux dont le génie sut faire

Vociférer le marbre et hurler le silence.

Car depuis quarante ans ce bâillement farouche.

Cloué à son pilier, exorcisait la France.

Mais ce n'est qu'aujourd'hui qu'un cri sort de la bouche

Marmoréenne, et qu'on l'entend, et que ce cri.

Répercuté par tout le ciel, n'a pas mentil...

Enfin nous l'écoutons la sombre prophétesse !

Elle ne rugit plus en rêve. Elle se dresse.

Nous nous reconnaissons dans la gueuse qui braille,

Le gosier desséché par la soif des batailles.

Nous sentons bien, ce soir, que la pierre s'ébroue,

Et le vent de sa marche a souffleté ma joue!...

Là-bas s'éteint un dieu dionysiaque. Ici

Bondit le dieu du grand idéal ressaisi,

Le dieu mortel par qui l'homme va mourir libre 1

Ainsi, Paris, Paris, j'entends ton sombre écho

Qui monte, qui surgit, submerge tout, et vibre,

Et fait trembler le ciel comme un grand miroir d'eau I

Paris! ton être entier, tout, passé, avenir.

Hier et demain, la flûte agile et son duo

Avec le clairon d'or, semble aujourd'hui tenir

En ces deux effigies et leur double attitude :

La danse de Carpeaux et le départ de Rude!

Jadis, s'étant traînée au delà de ses rives,

A travers les forêts et les courants d'eaux vives.

Mourut une sirène. Et des hommes passèrent

Qui voulurent donner une place où dormir

A la voluptueuse enfant de l'onde amère.

Au lieu du sable rose et chaud, on dut choisir

Un rivage de fleuve, au milieu d'une plaine.

Et plus tard les enfants de ces hommes, au dire

De l'histoire, docilement conduits, bâtirent

Une ville sur le tombeau de la sirène.

Les villes sont toujours bâties sur des tombeaux.

C'est le champ de la vie sur le champ du repos;

Et les fils de nos fils ont au fond de leurs veines

Une goutte du sang de l'Ancêtre. A jamais

Le ferment primitif dans leurs corps développe

L'ivresse des vertus ou des destins mauvais...

On dit qu'on l'appela du nom de Parthénope.

Mais bien que les amants de la race latine

Assurent que la ville est encore debout,

Dans un golfe frangé par l'écume argentine.

Qu'on prononce Sorrente ou Naples ou Gorfou,

Moi j'ai toujours pensé que la verte sirène

Etait, comme un vaisseau, venue à travers brume,

Mêler son corps gracile aux nymphes de la Seine.

NonI son tombeau n'est pas où l'homme le présume!

Aux bords lutéciens le voyage a pris fin.

LA JOIE ROUGE. a5

La morte harmonieuse a nourri ma cité!

Un monde inépuisable est sorti de son sein,

Un monde fait d'amour et fait de volupté.

Sans cela serions-nous, — répondez — serions-nous

Les enfants de la douce et blonde capitale.^

D'où nous viendrait cette âme étrange et musicale,

Et la langueur du sang qui bat à notre pouls?

Et cet insurmontable amour, d'où viendrait-il ?

Il faut à notre souche un miracle pareil

Pour expliquer ce charme exquis et volatil

Qui surpasse celui des pays du soleil.

Nous n'avons pas menti au destin de l'Ancêtre.

Nous eûmes des sursauts d'histoire et de colère.

Des éclipses qui balayèrent la lumière,

Mais toujours notre ciel obscur la vit renaître,

Douce et baignant de sa beauté le front des femmes,

Brûlante comme un feu tombé des profondeurs...

Dans ce baiser lascif qui vous pénètre l'âme.

Qui mêle à la pensée un goût de volupté.

On ne sait quel parfum du cœur inexprimable,

J'ai reconnu la chair de ces vertes Gircé

Qui dansaient dans la mer ou chantaient sur le sable.

Même encore à l'instant j'évoquais leurs fantômes

Et la fatalité de leur survie en nous

a6 LA^ DIVINE TRAGÉDIE.

Par la transmission docile des atomes.

En sorte que ce dieu, tout nu jusqu'aux genoux, Et dansant au-dessus d'un peuple furibond, Parmi l'affolement des veilles de bataille, Semblait à mes regards bien plus qu'un Apollon Dont la danse exaltée s'échevèle et défaille : Le symbole frappant de notre descendance Toujours obéissante aux ordres de la Voixl... Et voyant ce tumulte écarter cette danse Je songeais : u 0 sirène atroce à qui je dois Notre ensorcellement caduc, ici s'arrête Ton pouvoir. Nous allons recommencer la vie, Une vie héroïque, après les jours de fête, Une vie où notre âme entière répudie Jusqu'à la tendresse, et saccage même l'art, Une vie sans pareille où tu n'as nulle part. La vieille ensorceleuse est défunte à jamais. »

Eh bien, ce n'est pas Vrai, eh bien, je blasphémais!

Je n'avais pas compris le mythe tout entier.

Car j'entendis la Voix lointaine s'écrier :

u Crois-tu donc qu'on renie ainsi l'antique charme.^

Crois-tu donc qu'il finisse avec le bruit des armes !

Que le chant du départ ait vaincu notre chant!

Nous adoptons cette chimère débraillée,

Liée à son pilier ainsi qu'un Prométhée

Qui rugit l'idéal dans le soleil couchant.

Nous acceptons ce cri. C'est celui du supplice.

Hommes! Pensez à nous. Souvenez-vous d'Ulysse!

Notre histoire est tragique et passe notre charme.

Souvenez-vous de la défaite des Sirènes !

Toute la mer épouvantée et son vacarme,

Les engloutissements de toutes les carènes,

Et nos torses cambrés dans le combat des lames.

L'argonaute éperdu fuyant à toutes rames,

Tout vous dira que notre histoire est avec vous!

Toi qui connais ta souche et le sang de ta race.

Retrouve-nous dans la révolte et la menace.

Qu'ils partent, nos enfants! Nous baisons leurs genoux.

Qu'ils partent! Ils seront l'idéal que nous sommes!

Car nous sommes la lutte ouverte avec le ciel,

Et la chanson de l'impossible et du réel.

Nous sommes le récif où se brisent les hommes.

Les amazones du mystère, qui se meuvent

Dans une onde coupable, atroce et clandestine,

Des figures de proue ayant dans leur poitrine

Une soif d'infini qu'aucun désir n'abreuve!

Nous avons combattu tant de fois, — mais vaincu

Nous valons la bataille, et qu'on meure en nos bras. Et qu'importe, — si la chimère a survécu! Nous traînons les héros tombés dans ces combats Qu'entreprennent les flots, l'harmonie et le ciel. Aux armes I Nous vibrons de votre effervescence! Ecoute-moi. Je suis le mvthe essentiel.

Je me nomme : le châtiment de l'Espérance! »

ni

C'est juste! A cette voix intrépide et confuse, J'ai remonté le cours des siècles, d'âge en âge, Jusqu'à ce jour de sang, jusqu'à ces cris de rage, Cette révolte qui de toute part efTuse, Tournoie, puis peu à peu, flambe de place en place. Et j'ai bien reconnu le destin de ma race, Cette filiation profonde qui nous lie Au sort aventureux de nos sœurs d'harmonie!... Donc, en avant! Que croule un passé tout entier, Pourvu que l'idéal humain n'ait pas plié! Quo Yadis? Où s'en va ton essor éperdu Et vers quel châtiment sublime conduis-tu

LAJOIEROUGE. 29

Ces forêts de canons, ces peuples de drapeaux,

Dis, la prédestinée, qui vas demain mourir.

Dis, la France? Oui, c'est beau à crier de plaisir!

Espérance de l'inconnu, engloutis-nous!

Si nous devons périr, soit! mourons tous debout.

Et si nous devons vaincre... alors gloire aux chimères!

C'est l'heure : un grand afflux me monte jusqu'au cœur.

Le soleil pourpre au fond d'un ciel crépusculaire

Descend sous l'arc où repasseront les vainqueurs.

Comme un regard d'adieu, d'espoir, — comme un oracle.

Et moi, moi, fou de joie, d'orgueil, plein de délire,

Devant l'impétuosité de ce spectacle,

Parmi cette allégresse immense qu'on aspire,

A travers tous les cris jaillis de la cité,

Dans sa ruée, dans la mêlée de nos haleines

Et tous mes battements de cœur précipités.

J'entends chanter en moi le sang de la Sirène!

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