LA TERRE DU LYS
A nous! Ils ont voulu poignarder notre terre!
A moi, l'Anjou! A nous, Vendôme et Picardie!
Oh! le glaive insensé sur ma natale entière!...
Mais chaque blason crie sa devise hardie :
Là-bas c'est « Honni soit » , ici c'est « Qui qu'en grogne.
Vertdieu!... Mets ton fusil sur l'épaule, Bourgogne!
De l'Yser en Artois à Creus en Roussillon,
De l'Aquitaine au Boulonnais par la Limagne,
Par causses, par vallons, bocages et montagnes,
Il faut venger sa terre et purger sa maison!
Les marmiteux sont là qui grimpent et s'agrippent.
Ils ont voulu goûter de la Loire au cru frais,
Et s'entriper de belle Auvergne jusqu'aux lippes!
Ils ont voulu vider la Champagne d'un trait,
LA JOIE ROUGE. 3l
Se pourlasser dans tes foins verts, ma Normandie, Mettre toute la Bresse et le Maine à la broche, Faire tinter très haut et sans parcimonie, Gomme de gros ducats, nos îles dans leurs poches! Tes roses, croirais- tu que tu les amoncelles, Provence, pour les mettre en tas sous leurs aisselles? Et les lavandes du Languedoc? pour leurs bottes I... Et tout le vin clairet du Nord? pour leurs gosiers! Ah! vous voulez tâter de la France? Essayez!... Apprenez la chanson de la dame Grignotte : Elle vous mangera les foies, auparavant Que vous ayez léché ses maisons en croquant "^ Et tous ses beaux palais faits de sucre candi... Tel qui bâfre aujourd'hui jeûnera vendredi!... Déjà vous vous passez la langue sur les lèvres Pour avoir déposé votre giberne en Woëvre. Messeigneurs, flairez-moi l'air marin de Galais, Et vers l'Oise moussue tendez vos gobelets. Sires loups, aiguisez vos canines trop blanches. Jourdieul vous n'aurez pas chez nous vos repues franches! \ous charmer, loups?... A moins que vous rencontriez, Dans nos plaines, Orpheus, le doux ménétrier, Mieux vaut vous en donner sur L'œil une groignée, Yous laisser morfondus, fourbus, décerelévs,
Étripés, au milieu de nos lopins de blé,
Et que croissent sur vous la bouse et l'araignée,
Plutôt que d'essayer, loups, de vous adoucir!...
Restez là, face à nous, rugissant de désir.
Avec un peu de poil de la bête aux gencives...
J'en jure par ma France aux doux yeux, au col fin,
Sans vergogne et jusqu'à notre dernier lopin,
La terre défendra la terre! C'est un pacte
De sillon à sillon, de labour à labour.
Il nous faut notre France au grand complet, intacte.
Telle qu'enfants nous en tracions le beau contour.
En dessinant son corps, sa taille longue et mince
Bien ajustée dans son corselet de provinces.
Et comme si, pour nous, cette ligne tracée
Fut le trait de son galbe et celui de sa bouche.
Aujourd'hui — Honni soit, sires, qui mal y touche! —
Dans un cri furieux la terre s'est dressée!...
Et les petites sœurs charmantes et jumelles
Accourent, l'une avec son bonnet de dentelle.
L'autre avec son foulard, l'autre avec son hennin,
Leurs grands bonnets, leurs cols, leurs coiffes différentes.
Leurs ceintures dorées, leurs brassards et leurs mantes.
Elles accourent, comme au soleil de la foire.
Des grands marchés et de leurs fêtes patronales,
Mots de guipure au vent, linons, rubans de moire,
Et leur écusson porte : u Armes et Pastorales »...
Frétillantes ainsi qu'anguilles dans les nasses,
Fraîches comme des fruits ou babil de ruisseau.
Elles se sont levées d'une même menace,
Prêtes pour la ruée et prêtes pour l'assaut.
Du fond des siècles morts elles se sont dressées
De toute la grandeur de leur gloire offensée;
Et, levant haut le gantelet sur qui les souille,
Ce sont les filles du pays de la quenouille,
La quenouille d'ici, la quenouille de lin,
Celle, chère à Ronsard, « qui de Montoire vint »,
Notre quenouille palladienne et chansonnière.
Qui, lorsque Dieu le veut, sait partir pour la guerre!..
Aujourd'hui on entend des appels fatidiques.
Et ces quenouilles font une forêt de piques!
L'air frémit et s'emplit : « A nous! Toutes à nous!
({ Chantons la guerre rouge et la guerre des loups...
M Chevaux, piqueux, valets ! la bête est dans nos bois.
(( Chassez les loups! Chassez les loups! A nous, l'Artois!
u As-tu mal, Picardie.^ As-tu souffert, les Flandres .-^
(( On arrive! Attends-moi!... Hé! la vieille, là-bas.^
u Tes vaches sont crevées?... En avant... pleure pas!
i( On t'en redonnera des vaches à revendre.
(( Et des tas d'or à pleins calissons! Bonsoir, veau, vache (( Couvée!... Et vous? Laissez couler votre lessive, (( Gens du Camargue et du Quercy jusqu'en Thiérache; (( Du Lauraguais au Cotentinl Marche I On arrive! » Et c'est bien vrai qu'elles sont là, qu'elles se pressent Toutes les sœurs, au groupe uni, dont les espèces Forment la grande mère insigne, unique et tendre, La mère aux flancs d'argile, à la vaste mamelle. Qui berce sur son cœur tous les fils qu'elle engendre Et leur verse le lait d'une amour immortelle ! . . . Chacune est là, fervente et prête à la besogne. Car quand la France dit : « J'ai mal à la Bourgogne, Ce soir », c'est que ce soir toute la France est triste! Si l'on fait mal au Limousin, les Vosges saignent. Quand la Meuse est en agonie, l'Artois l'assiste. Des rocs de l'olivier aux chemins des châtaignes Tout souffre d'un amour paternel et vivace. Et la prairie se plaint à la lande, durant Que le mandarinier pense au sapin d'Alsace... De la mer roussillonne aux récifs d'Ouessant, Tout se tient par la main, chez nous, tout fait la chaîne. Et le rocher d'Agay, ce soir, rêve aux Ardennes, La parme de Toulouse aux jacinthes d'Argonne... Ce soir, la France entière a mal dans ses vertèbres.
Ce soir, c'est tout son corps qui s'agite et frissonne !
Vos baisers l'ont mordu Siu sein comme une lèpre.
La France saigne toute à chaque coup de dent...
Ah! c'est qu'ici on s'aime bien, on s'aime tanti
Le sol, apprenez-le, ne se partage pas.
Comment l'ignorez-vous. Allemands, Allemands!
Que le grand crime originel, c'est celui-là :
De déchirer la forme et l'esprit des patries,
Qu'elles ont leur dessin intégral et durable.
Que ce vol séculaire est un travail impie!...
La terre étend son grand tapis indéchirable.
Tandis que par-dessus c'est l'espace imprécis,
C'est toute l'étendue mouvante du grand ciel!
En bas, où nous vivons : la borne originelle.
Là-haut : les libertés dans un même infini!
Ah! laissez-nous nos champs, nos petites maisons,
Et nos étroits bonheurs sous nos grands horizons !
Pourquoi ce peu d'amour, voulez- vous nous le prendre P
La vie est difficile et précaire ; la vie,
Malgré l'effort humain, est sombre, bien que tendre.
Oubliez, oubliez ce qui vous fait envie
De nos bonheurs et du chatoiement des patries.
Elevez la prunelle et regardez là-haut!
Est-ce donc trop vouloir? Ahl ce serait si beau
36 LA piVINE TRAGÉDIE.
Qu'il y ait ici-bas, dans un berceau commun, Le ciel à tout le monde et la terre à chacun I
Il n'importe... Aujourd'hui jugulons l'espérance.
Rétracte avec douleur ton rêve, pauvre France !
C'est fini. A quoi bon espérer davantage.^
Il faut rouvrir le livre à la première page.
Les flambeaux sont courus si les lauriers verdissent.
Renie la charité, la pitié, la justice,
Rapprends la haine avec l'orgueil dur de la caste,
Les amours exigus et les fureurs néfastes.
Mais sois terrible au moins! Précipite à l'oubli
Tout ce qui n'est pas toi seule ! Gloria soli I
Redeviens seigneuries féodales, agrestes.
Rapprends le meurtre primitif, rapprends le Geste,
Celui de la chanson épique et paysanne,
Rempoigne ton ancienne et longue pertuisane,
Cours au combat contre les loups pouilleux. Égorge!
Sois chevalière, Geneviève, sois saint Georges.
Terrasse par le poing, par la lance et le pieu.
Ne jure plus que par la race et le sang bleu,
Par le petit Lire et le Loir argentin.
Le pays de Marie et du vert aubépinl...
Et vous, d'un cimier d'or ou d'un laurier coiffées.
Accourez donc, charmantes reines attifées, Vendôme, Maine, Anjou, Béarn et Languedoc! Votre cœur innombrable a bondi sous le choc. En rang, toutes I En rang, pour la gloire suprême ! Et du nord au midi, levez haut les emblèmes Que la France a toujours blasonnés sur son âme : La Quenouille, le Lys, le Glaive et l'Oriflamme!