LE DERNIER JOUR
Chaque coup de canon fait s'effondrer des roses Sur la terrasse où les trois jets d'eau se sont tus. Il faut partir. Partir? Je n'y suis déjà plus! Le seuil est verrouillé, les persiennes sont closes. Depuis huit jours, l'oreille au vent, nous écoutions Approcher ce bruit lourd, dont s'émeuvent les choses, Avec l'accent traînant de ses pulsations. Ce fut, d'abord, un bruit très peu distinct encore Au dessus des forêts, — un remuement d'aurore... Ensuite tout le ciel trembla comme une toile Et, la nuit, sans dormir jamais, le cœur étreint, Nous soupirions : u Demain ! Ce sera pour demain ! . . . » Tant chaque coup faisait vaciller les étoiles!... Tous les soirs, dans la chaude et claire après-dînée Et l'éparpillement des roses effeuillées,
LA JOIE ROUGE. 3y
On se remémorait ce jour déjà lointain
Mais proche où le village écoutait le tocsin
Parmi ses blés fauchés et ses routes désertes,
Oiî des femmes pleuraient, presque à chaque croisée,
Et disaient leur chagrin aux grandes choses vertes
Dont les rameaux frôlaient leurs maisons ardoisées...
dieu, village obscur et dolent que j'aimais, Posé comme au milieu d'un golfe de forêts, Ou comme, sur le bord d'un lac plein de verdure, Rêverait un bateau sans rame et sans mâture I Je te dis mon adieu. Je ne vous verrai plus. Mes choses, mes amies 1 Dans un jour, deux ou trois, Sur votre cœur viendront s'écraser les obus. Car c'est au cœur qu'ils frapperont tous à la fois!... 0 ma maison, tuée sans doute à l'ennemi. Quand je te reverrai comme un amas de cendre Je me dirai : « C'est là pourtant que j'ai dormi, Aimé ! . . . C'est là que la vie se fît tendre Et qu'elle me donna tout son naissant amour A la becquée, dans un sourire, et jour à jour!... 0 ma maison, demain tu ne seras plus là! Je te regarde encore avec un tremblement Et je cherche la place où l'on te frappera
Ao LA DIVINE TRAGEDIE.
D'abord... Oh 1 oui.., d'abord!... Ici... sur ce mur blanc
Ou dans cet angle gris... Non... ce sera de face...
Le premier coup mortel, quelle sera sa place?
Je cherche et je voudrais la palper de la main...
Jamais je n'aurais cru que tu fus périssable.
Et déjà, ma maison, tu vas mourir demain!
Lutter? Ah! pauvre toi! tu n'en es pas capable!
Non, tu mourras du premier coup, je le devine.
Combien je la jalouse, à présent, la forêt.
Cette forêt qui te tenait sur sa poitrine,
Et dont chaque arbre mort se remplace ou renaît,
Sans rien perdre jamais de son éternité!
Toi, je ne te dis pas adieu, vieille immortelle!
Mais ma maison tremblante et son seuil déserté,
Ma maison que fuiront demain à tire d'ailes,
Derniers hôtes, les pigeons blancs du toit d'ardoises.
Disséminés sous mes étoiles villageoises,
Voilà l'adieu, dont je ne guérirai jamais!...
Je refoule un sanglot d'espérance et d'amour.
Il faut partir. L'obus craque sur les forêts,
Comme un grand vent désemparé lorsqu'il accourt
Pour tout déraciner. Que son bruit semble près!
Voici venir du fond des cieux le drame énorme
Dont je ne puis encore imaginer les formes
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Et dont je n'ai qu'à peine ébauché le problème, Mais auquel je voudrais, malgré tout et quand même, Opposer le dédain de l'immobilité.
Rêve impossible! Tous les instants sont comptés. Les voici! Ils sont là. Les voici!...
Père, père!
Vos enfants d'autrefois sont devenus des hommes. C'est votre sang dont le vieux sol se désaltère. Père, es-tu le témoin de l'acte, le fantôme Accouru du passé, qui, grave, vient juger Tous les éclairs du sabre et les feux du bûcher.^ Père! Ce sont vos fils qui vont se battre, et faire Crouler le ciel, à coup de rage et de colère! Et moi, l'humble, moi, de vos fils le plus petit, Il faut qu'à cet instant mortel je sois parti!... De désespoir, je vais, je cours à pas tremblés. J'imagine tous les cadavres dans les blés. Je regarde leur pose et j'écoute ces râles Qui peupleront la grande ligne horizontale Dont l'ondulation ployante, dont les houles Et leur beauté sereine, à mes pieds, se déroulent Comme un tapis bleuté, fait pour le pas des femmes! .. . Hélas! car c'était là, là que nous nous aimâmes, Là, que sous les arceaux des branches emmêlées
Je n'étais occupé que de dessins d'allées. Maintenant, dans ce parc d'amour, je m'ingénie A calculer tous les angles d'artillerie, Les trajectoires déterminées de l'obus... Je mesure les plis du terrain, les talus. Les vallonnements. J'organise la bataille. Je vois le projectile en feu; je vois l'entaille Que va faire l'épée à la toile de fond. J'ordonne tout, — et je dispose les canons, Dans les bois, ou derrière un tas de monticules... C'est ainsi que je vis mon dernier crépuscule !
Mon Dieu, mon Dieu, pourtant, demain ce sera ça !
Ça, cette horreur que mon angoisse devança
Et qui me tord le cœur si désespérément!
Tant pis ! Fuir I . . . Puisqu'il faut, puisque c'est le moment.
Arrachons-nous aux solitudes magnifiques
Qui ne sont plus qu'un plan vague et géographique
Où va se dérouler le choc de deux armées.
Adieu, ma très chérie, adieu, ma parfumée!
Je le salue encor, ce vieux morceau sublime
Dont la beauté, à mon appel, tremble et s'anime,
Une dernière fois, comme un diamant pur ! . . .
Je vois vibrer la feuille et miroiter l'azur.
Fléchissant sous le poids de mon amour navré, Je me baisse. Je prends une fleur dans le pré; Et je sens que sur moi mes larmes coulent, coulent ! . . . Tous mes souvenirs accourent vers moi, en foule. J'arrache ce morceau de France avec mes yeux, Et j'en emporte en moi autant que je le peux. J'emporte tout, clochers, toits, granges, fenaisons. Les ruisselets et tout leur bleu dans l'horizon. Les bords de la forêt avec toutes leurs branches. Et puis, dévotement, ardemment je me penche Et je baise la terre immense à pleine bouche!... Ah ! pour répondre à ma piété clandestine. Puisse la terre, à l'endroit même où je la touche, Dans quelque jour lointain, faire croître une épine!... Après, je me relève et me mets en chemin. Je tâte les issues et les fenêtres closes... Ma tête se détourne en pleurant. Bonsoir, choses. Mes pauvres choses ! Je vous confie au destin ! . . . Une femme m'apporte un suprême bouquet.
Le soleil merveilleux , se couche sur la plaine. Des piverts en criant transpercent les bosquets. L'air est chargé d'héliotrope et de verveine. Des bonds de truites sur Teau dessinent des bagues. Un ramier boursouflé marche. Un merle divague
Dans les massifs... Le vent se remplit de soupirs, De bruits d'ailes. Tous les oiseaux s'en vont dormir. Doux pays qui s'appuie à la vaste poitrine Respirante de la forêt quasi-divine Et dont le souffle frais, en ondes exhalées. Descend du vert coteau jusqu'au creux des vallées, Adieu I Mon être entier vous donne l'accolade. Un dernier pigeon posé sur la balustrade. M'a regardé. Dirait-on pas qu'il compatit?... Envole-toi ! Je n'ai rien pour toi, mon petit ! Rentre. Je pars. Dors bien... Ah! puis, voici le tour Des rainettes en haut du parc. Que je suis loin, Déjà, dans le passé!... J'ai froid... J'oublie le jour Qui tombe ici... La route est perdue dans les foins... Où vais je. ►^ Qui le sait? Vers quel destin ? J'ignore... Demain? Demain?... Ah! que je redoute l'aurore, Surtout celle que je laisse derrière moi... C'est fini!... Je me tourne encore. J'aperçois Ma maison effondrée au milieu du vallon, Et là-bas, où la brume a jeté son flocon, Dans un dernier rayon de soleil qui se pose. L'adieu des pigeons blancs sur le colombier rose!...
Vivières, septembre 1914.