CHAPITRE V
RoMXHitre du curé de Saint-Fflijus.
Je ne savais pas alors que toat ce qae Je lisais de beaxi dans V Emile était emprunté au Christianisme, maistoata ces vérités faisaient sur moi une grande impression. Ces pa rôles allaient à mon cœur. J'étais rentré dans la vie. Chofli remarquable! Voltaire, avec ce qu'il disait devrai, avai fondé sur moi son autorité, et cette autorité une fois étabU avait servi ensuite à me pénétrer de ses funestes erreurs Rousseau ne me fit que du bien , parce que ses contradie tions m'apparurent au premier coup-d'oeil.
Je ne pouvais concilier avec son scepticisme ce que dit k vicaire savoyard à Emile : « Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos pères , suivez-la dans la sîncériti de votre cœur , et ne la quittez plus. Elle est très-simple d très-sainte , je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre celle dont la morale est la plus pure , et dont la raison se contente le mieux. »
J'avoue que je ne partageais point de semblables idées. Je médisais que si le Christianisme était vrai, je l'embrasserais à Tinstant; mais que si je n'y trouvais pas les caractères d'une religion divine , rien ne me le ferait adopter.
Le goût des lettres m'avait lié avec le jeune homme dont j'ai parlé. Nous faisions ensemble de longues promenades i lisant les auteurs anciens et modernes. Un jour que noos étions sur les bords de l'Isère , un livre à la main , nous passâmes devant un ecclésiastique occupé à dire son bréviaire, et nous ne remarquâmes pas un moment après qu'il noos suivait. Nous étions dans ces riantes prairies arrosées pir risère en face de Tlle- Verte et de nos belles montagues coovertes de neige. Nous nous arrêtâmes tout-à-coup près d'une machine à rouir le chanvre, ne sachant ni l'un ni Taotreâ
HISTOIRE BUNË âMË. 9^
qael usage elle âervait. Le bon vieillard , qui nous avait suivis , s'approcha de nous d'un air bienveillant, et voyant notre embarras , il nous expliqua ce qui attirait notre attention. Puis , continuant la promenade avec nous, il se jsiêla à notre conversation , et prît parti dans nos discussions littéraires. Tout respirait en lui la candeur et la simplicité. Son aspect était vénérable, sa physionomie pleine de douceur et de gravité. Son presbytère , entouré de berceaux de vigne et rempli de fleurs , s'élevait sur les bords de la rivière, il nous proposa d'y entrer. Nous fûmes en un*4nstant fort à notre aise avec lui , et il connut bientôt la disposition de nos esprits.
Nous revînmes souvent chez lui; sa conversation était douce et variée. Il parlait de la religion de manière à prouver que son cœur était touché. Il avait Tair calme et heureux. Nous faisions souvent quelques lectures devant la porte de son jardin, au pied de nos Âlpes. Toutes les fois que je me rappelle ces promenades le long de l'Isère , le commencement de rOctave de Minucius Félix me revient â la mémoire. Permettez-moi de vous rappeler ce charmant passage, qui prouve comment presque toujours le calme de la nature sert à préparer le Calme de Famé : a Nous nous dirigions un matin, dès le point du jour, vers la mer, en suivant le rivage pour respirer un air frais et pur. De petites vagues , qui venaient mourir doucement sur le sable, semblaient l'aplanir pour la promenade. La mer ne cesse pas d'être un peu agitée, lors même que les vents se taisent; elle ne poussait point alors vers ses bords des ondes blanches et écumeuses ; c'était plutôt des vagues doucement émues. Nous goûtions un plaisir extrême à voir leurs détours venir nous mouil* 1er lorsque nous étions au bord de l'eau , et que le flot tantôt se jouait à nos pieds, et que tantôt replié et revenant sur lui-même il allait au sein de la mer. Nous avancions â pas tranquilles, trompant la longueur de la route par le charme des récits. » Le bon curé me prêta Fénélon , Boâ-
suet et la Bible , que je voulais lire pour Juger si elle roéri* tait les mépris de Voltaire.