‹ La divinité de Jésus-ChristChapitre 24 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lecture de Fénélon.

Je commençai par les Œuvres spirituelles de FénélOD.

Je ne connaissais de Tarchevêque de Cambrai que le Télémaque, les dialogues des Morts, les dialogues sur FÉloquence; et de Tévéque de Meaiix, que les Oraisons funèbres et le Discours sur Thistoire universelle , la première partie et la troisième j celle des empires; j^avais passé la seconde sur la religion , parce que Voltaire m^avait dit que Bossuet n'était là qu*un déclamateur.

La première lettre de Fénélon au duc d'Orléans me sembla faite pour la situation où je me trouvais :

« Je suis en ce monde , dit Fénélon , sans savoir ni d*où je viens , ni comment je me trouve ici , ni où je vais. Le véritable usage de la raison qui est en moi est de ne rien croire sans savoir pourquoi je le crois , et sans être déterminé à m*y rendre sur un signe certain de vérité. Mais ma raison est bien faible et ma volonté bien exposée aux pièges de Forguell et des passions. J'ai besoin d'une force d'en haut.

« Etre infiniment parfait 1 s'il est vrai que vous soyez et que vous entendiez les désirs de mon cœur, montrez-vous à moi , levez le voile qui couvre votre face, préservez-moi du danger de vous ignorer , d'errer loin de vous et de m'égarer dans mes vaines pensées en vous cherchant ! vérité I 6 sagesse, ô bonté suprême 1 s'il est vrai que vous soyez tout ce que l'on dit , et que vous m'ayez fait ponr vous , ne souffrez pas que je sois à moi et que vous ne possédiez pas votre ouvrage; ouvrez-moi les yeux, montrez- vous à votre créature ! » Cette prière, si pleine d'onction , répondait au besoin de mon âme. Je la répétai avec amour.

Je ne rapporterai aucun des arguments de Fénélon sur Tidée de rinfloi, sur l'existence de Dieu, sur la liberté de l'homme , sur Tâme et son immortalité. Rousseau m'avait laissé sans objection sur tous ces points ; ce qui m'importait, c'est la question que l'archevêque de Cambrai pose sur le culte extérieur. Aussi la réponse me frappa vivement. Toutes mes douleurs étaient venues de ce que je ne croyais pas à la nécessité d'un culte , et de ce que je regardais toutes les religions comme des inventions humaines dont Dieu n'avait pas besoin.

« Dieu 5 dît Fénélon , n'a pu créer les hommes avec une intelligence et une volonté qu'afin que toute leur vie ne fût qu'admiration de sa suprême vérité et amour de sa bonté infinie. Telle doit>être la fin essentielle de notre création.

« La religion n'est que l'amour de Dieu, et l'amour de Dieu est précisément cette religion. Dieu ne Veut point d'autre culte intérieur de son amour suprême. Nec colitur Deus nisi amando. Dieu n'a aucun besoin de nos biens. Il compte pour rien les choses visibles, lui qui remplit l'univers, ou pour mieux dire, dans l'immensité duquel l'univers n'est qu'un point. Il ne veut ni la graisse, ni le sang des victimes, ni l'encens des hommes profanes ; il veut non ce qui est à nous , mais nos cœurs ; il veut que nous le préférions à nous. C'est ce sacrifice qui coûte le plus cher à l'homme , et dont Dieu est jaloux.

« Mais ce culte d'amour doit-il être tellement concentré dans mon cœur que je n'en donne jamais aucun signe audehors?

« Dieu a mis les hommes ensemble dans une société où ils doivent s^aimer et s'entre-secourir comme les enfants d'une même famille qui ont un père commun. Il faut donc qu'il y ait entre eux une société de culte de Dieu; c'est ce qu'on nomme religion : c'est-à-dire que tous les hommes doivent s'instruire, s'édifier, s'aimer les uns les autres, pour aimer

9e6 mSTOIRE D'UNE Ua.

et servir le mtoe père. Le fond de cette religion ne consiste dans aucune cérémonie extérieure ; car elle consiste tout entière dans rintelligence du vrai et dans l'amour du bien souverain ; mais ces sentiments ne peuvent être sincères sans être mis comme en société parmi les hommes par des signes certains et sensibles. Ces signes sensibles du culte sont ce qu'on appelle les cérémonies de la religion. Ces cérémonies ne sont que des marques par lesquelles les hommes sont convenus de s'édifier mutuellement, et de réveiller les uns dans les autres le souvenir de ce culte qui est au-dedans. Voilà la religion inséparable de la croyance du créateur ! »

Il m'était impossible de ne pas reconnaître la vérité de ce que vous venez de lire. C'était un pas de plus que faisait mon esprit 9 car Rousseau n'établit pas la nécessité du culte extérieur. La vérité entre dans un esprit de bonne foi comme une douce lumière dans les yeux délicats : tant Tâme est véritablement chrétienne, comme Ta dit Tertullien I Sans doute le véritable culte est purement intérieur et se consomme tout entier dans l'âme. Adorer TEtre souverain , contempler ses perfections , s'unir à lui par les mouvements d'un amour pur, la louange, la bénédiction, l'action de grâces, c'est toute la religion du ciel , c'était celle de l'homme avant sa chute ; mais dans Fétat où nous sommes , il faut à notre culte des objets sensibles qui aident notre foi , qui réveillent notre amour , qui nourrissent notre espérance , et nous unissent à nos frères.

Une observation que je dois faire encore , c'est que Voltaire et Diderot m'avaient fait haïr et mépriser les hommes et nier le Créateur. Rousseau m'avait inspiré de l'amour pour Dieu , mais Fénélon me faisait aimer les hommes. Voltaire, Diderot, et même Rousseau, détruisaient pour moi mes rapports avec la tradition et la société ; je dédaignais tout ce qui avait vécu avant moi , je me croyais seul éclairé. Fénélon me mettait, au contraire, par la nécessité d'un culte public , en

EdSTOmS D'UNE ÀJMDE;. S6r

relation avec les hommes de tous les temps et de tons les pays.

Gomment me refuser aux conséquences de la nécessité d*nn culte développées ainsi par Fénélon !

« Puisque le premier être qui m^a créé, dit-il , a fait toutes choses pour lui, et qu*il demande des créatures' intelligentes un culte d'amour qui soit public dans la société , il faut qu^ll existe dans le monde un culte public , pour m'y unir et pouf Fexercer avec les autres hommes qui Texercent ensemble. Mais où trouverai-Je ce culte si nécessaire t Je jette donc les yeux sur tous les siècles et sur toutes les nations pour y découvrir ce culte pur du Créateur.

« Il me faut un culte qui soit digne du premier être et qui

purifie mes moeurs. Encore une fois où le trouverai-Je, ce

* culte qui doit être nécessairement sur la terre puisque ce n'est

que pour lui que la terre est faite et que les hommes n'ont

été créés que pour lui? »

Cette question était d'accord avec l'idée que je portais en moi-même et qui m'avait poursuivi de telle manière que,lors- . que j'avais cru qu'aucune religion sur la terre ne venait de Dieu, j'avais été jusqu'à ne pas croire en Dieu, tant il m'était impossible de penser que Dieu eût créé l'homme et qu'il ne lui eût pas parlé. Où était donc ce culte? L'idée que Dieu avait parlé à' l'homme répondait à tous mes doutes. J'écoutais avidement Fénélon :

« J'aperçois dans un coin du monde un peuple tout singulier. Tous les autres courent après les idoles , tous les autres adorent aveuglément une multitude monstrueuse de divinités vicieuses et méprisables ; ce peuple , qu'on nonmie les Juifs , n'adore qu'un seul Dieu , créateur du ciel et de la terre ; sa loi essentielle, à laquelle tout son culte se rapporte, l'oblige à aimer Dieu de tout son cœur , de toute son âme, de toute sa pensée et de toutes ses forces. Mais ce peuple attend un Messie qui doit renouveler le fond de l'homme , répandre la connaissance et l'amour de Dieu sur la terre.

« Il n'y a sur Ja terre , ajoute Fénélon, qae deux peuples, savoir , le Juif et le Chrétien, qui me montrent ce culte d'amour que je cherche partout pour Fembrasser. Il faut que je me fixe à le pratiquer chez Fun de ces deux peuples. Or , entre ces deux peuples , je ne puis faire aucune sérieuse comparaison. Le peuple chrétien a des traits de perfection qui sont infiniment au-dessus de tout ce qu'il y a de meilleur dans le peuple juif. La perfection n'est que dans ce peuple nouveau qui est uni à Tancien ; c'est là que j'aperçois du premier coup d'œil Tadoration en esprit et en vérité, en un mot, cet amour qui est seul la loi et les prophètes.

« Je trouve dans le peuple chrétien , composé de tous les peuples du monde connu, le peuple héritier des promesses,, qui ne fait qu'un même corps et une succession non interrompue depuis les patriarches jusqu'à nous. Parla je trouve ce que je cherche , c'est-à-dire ce culte d'amour qui doit être aussi ancien que le monde , et pour lequel le monde lui-même a été fait. Je le vois distinctement marqué dans tous les âges..

« La religion judaïque n'était que le commencement imparfait de l'adoration en esprit et en vérité qui est Tunique culte de Dieu. Retranchez de la religion judaïque les bénédictions, temporelles, les figures mystérieuses , les cérémonies accordées pour préserver le peuple du culte idolâtre, il ne reste que l'amour ; ensuite développez et perfectionnez cet amour , voilà le christianisme , dont le judaïsme n'était que le germe et la préparation. »

Ces réflexions de Fénélon ^m'expliquaient l'existence du peuple juif, elles changèrent toutes les idées que Voltaire m'en avait données. Je trouvais ainsi l'unité de Dieu , l'immortalité de l'âme, la nécessité d'un culte , objet d'une révélation spéciale qui remontait jusqu'à l'origine du monde. Non-seulement il y avait un Dieu , mais ce Dieu avait parlé à l'homme «t n'avait cessé d'être en relation avec lui. Toutes mes an-

goissçs étaient expliquées. Dieu a mis dans l'iiomme le besoin çle s'unir à lui : c*est cet instinct divin qui faisait mon supp^c^tant qu'il li'était pas satisfait

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