CHAPITRE XIV
Ma rhétorique.
£n rhétorique, j'eus encore pour professeur un prêtre. Ce* lui-là s'irritait de mes objections , il discutait avec moi ; ses réponses ne me satisfaisaient pas. Je me rappelle qu'un jour il me dit en pleine classe : » Vous faites avec moi comme Voltaire avec le père Porée 5 voulez- vous être ainsi que lui un étendard dlncrédulité ? » J'étais alors plein de dédain et de mépris pour la religion. Je n'étais occupé que du désir de savoir, J'embrassai avec ardeur une multitude de connaissances. Je dévorai tous les ouvrages littéraires. Je suivais en outre des leçons de mathématiques , pour lesquelles je n'avais aucun goût. Un de mes professeurs qui m'enseignait cette science a eu cependant une grande inQuence sur ma vie par son départ pour Paris, où il entra au séminaire de Saint-Sulpice. C'est là un de ces soins mystérieux de ia Providence , imperceptibles d'abord ^ et plus tard plus visibles ! Je ne savais pas alors qu'en allant le voir à Saint- Sulpice je devais y rencontrer l'homme qui, après le curé de Saint-Ferjus , m'a rendu le plus grand des services, ^L l'abbé Teysseyre, celui qui .a guéri mon cœur comme le premier avait servi à guérir mon esprit , et à qui je dois peut-être 01a vocation pour le sacerdoce. Mais n empiétons pas sur l'avenir.
Au sortir de ma rhétorique , j'entrai à l'Ecole de Droit de Grenoble. Je ne fis pas de philosophie. J'ai complété plus tard
ces études à Paris ; elles ont remplacé mes études littéraires et affermi mon esprit contre l'incrédulité. C'est surtout pendant ma rhétorique et durant le temps que je passai à TËcole de Droit que se fit en moi le grand travail dont j'ai parlé. Je ne pris , du reste, aucun goût au droit , pas plus qu'aux mathématiques.
Mon esprit était occupé uniquement de littérature et de l'étude de la religion ; mais pendant que je clierchais les preuves du Christianisme, mon eœur qui n^était pas défendu par la religion se laissa prendre à Tamour de la gloire humaine; il fat tout entier aux succès des lettres. J'essayais de tout. J'apprenais les pièces de Racine, de Corneille et de Voltaire; je lisais sans cesse, je copiais les plus beaux ouvrages littéraires, pour les apprécier davantage. Mes jours , mes nuits se passaient dans ce travail. Aivais commencé un poëme sur la Colombiade ; j'avais vjlln faire une tragédie sur la mort d'Abel; je lisais alors |bs Mémoires de Marmontel^ et je me laissais séduire par le récit de son départ pour Paris , où il était allé chercher de la célébrité sous les auspices de Voltaire. Le jeune homme dont j'ai parlé , avec qui j'avais rencontré le curé de Saînt-Ferjus, m'entretenait dans ces idées de vaine gloire et me poussait à faire un voyage dans la capitale. Nous lisions ensemble tous les onvirages qui paraissaient alors. Il travaillait à uite pièce de vers dont l'Institut avait donné le sujet , en promettant un prix an meilleur ouvrage ; Je m'^ occupai aussi. Je me vois encore avec lui , lisant au bord du Drac la Lettre sur V Italie de M. de Chateaubriand à M. de Fontanes. Dans cette Lettre si remarquable , ce qui me frappa le plus cependant , c'est la prière de M. de Chateaubriand au milieu de cette petite chapelle de la campagne de Rome, pour c^t inconnn qu'il ne devait jamais revoir. Le sentiment religieux était toujours le plus fort en moi.
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CHAPTTREjXV.
Lecture de Bossnet.
J'étudiai alors le Discours sur VHistoire\universeUe,
En lisant Bossuet , je fus frappé de voir qae la même religion a toujours existé sur la terre y qu'Adam , les patriarches, Moïse et les prophètes , Jésus-Christ et les papes, ont enseigné le même culte ; que Jésus-Christ attendu ou donné a été dans tous les temps l'espérance ou la consolation des enfants de Dieu , et que le Dieu créateur et le Christ sauvèor sont la religion de Vhumanité.
Comme ces faits répondaient hien à toutes les pensées de mon esprit et à tous mes doutes I Quand j'avais pu un moment imaginer qu'il n y avait pas sur la terre une révélation divine , j'avais douté de Dieu ! Il me paraissait impossihle que Dieu eût créé l'homme sans se faire connaître à loi. Si Dieu n'a pas parlé à l'homme, Dieu n'existe pa^, répétais-je souvent; et je trouvais dans le catholicisme une religion aussi ancienne que le monde, continuée sans interruption, sans altération, et soutenue par la main de Dien même.
Je voyais le bonheur du premier état de l'homme après sa création , et je n'avais pu en effet, sans une faute primitive , le péché originel , concilier nos misères , nos faiblesses avec la bonté divine. Dieu n'a donc jamais abandonné Thomme,Dieu a toujours parlé à son esprit et à son cœur, et l'humanité et la divinité sont tellement unies , que Jésos- Chrîst est un homme-Dieu.
Je comprenais que tout s'explique ainsi par la religioo : la fraternité humaine est dans la Rédemption comme dans notre origine.
Je voyais toutes les traditions s'accorder avec les traditions de Moïse; toutes parlent d'une première faute, tontes
lisent que Thomme avait emporté l'espérance en sortant du Paradis terrestre. De la femme devait naître ce Messie par qui la tête du serpent serait écrasée.
Quand Tidolâtrie se répandit dans l'univers , Abraham fut choisi pour conserver l'unité de Dieu et la promesse du Sauveur.
Un peuple entier, sorti d*Abraham , exista au milieu de l'Idolâtrie universelle avec la croyance en un seul Dieu et la promesse du Messie. Moïse avait promis un prophète semblable à lui , et rhistoire du peuple juif a été la préparation au salut du monde.
Je voyais ce Messie prédit à Adam au sortir du Paradis terrestre, puis à Abraham, à Isaac, à Jacob. J'entendais David parler de sa naissance dans les splendeurs de Dieu , lors même qu'il le montre les pieds et les mains percés. Isaïe annonce sa génération éternelle et sa naissance d'une vierge. Michée indique le lieu de sa naissance , d'autres annoncent l'adoration des mages , sa fuite en Egypte, son retour, sa demeure dans la ville de Nazareth, ses miracles, sa mort, les outrages qu'il a rc;,çus, sa résurrection , son ascension , la réprobation des Juifs, la vocation des païens , FEglise établie sur les ruines de la Synagogue. J'ai vérifié toutes ces prophéties dans l'Ëcriture, elles sont toutes d'une exactitude frappante.
Les Juifs , dépositaires de ces prophéties , ne pouvant plus les expliquer, ont prononcé l'anathême contre ceux qui supputent les temps du Messie ; comme on voit , dit un Père , dans une tempête qui a écarté le vaisseau trop loin de sa rout;^ , le pilote désespéré abandonner son calcul et aller où le mène le hasard.
La religion s'est ainsi développée successivement comme toutes les œuvres de l'univers; à chaque chose son temps. Regardez les créatures. Voici d'abord une faible graine, puis nn germe ; de ce germe naît un arbuste, les rameaux et le
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feuillage s'étendent et se fortifient, Tarbre parait, les bourgeons se forment , la fleur se développe, et le fruit sort delà fienr. Ce fruit lui-même croit peu à peu , s*adoucit et aeqiiiert une saveur agréable. Bien dans la nature qui u^attende et ne reçoive sa perfection du temps.
Cette suite de l'histoire de la religion dans Bossuet répondait à toutes mes objections. Et je ne pouvais douter de Tauthenticité des livres saints et des prophéties, puisque l'ancien Testament est entre les mains d un peuple entier, des Juifs , ces aveugles portant en tous lieux un flambean qu*ils ne voient pas et qui éclaire le monde.
CHAPITBE XVI.
Retour sor iiHM^même.
De tout ce que je vous ai dit de mes combats contre Ve^ reur et de mes souffrances , il est impossible de ne pas conclure que nous sommes entraînés vers la vérité par une force irrésistible, que notre intelligence a besoin de vérité comme notre cœur de bonheur.
Quand je me rappelle les efforts de mon esprit luttant contre Tignorance; quand je me souviens de cette avidité desavoir qui cherchait à connaître tout ce qui est réellement, je ne puis pas douter que Dieu ne m'ait créé pour lui, pour la religion, qui établit entre lui et moi des rapports éternels.
Je n'ai jamais pu me contenter de cet oreiller du donte dont parle Montaigne , et les subtilités des sophistes et les déclamations des rhéteurs n'ont jamais établi complètement leur règne sur moi.
C'est un spectacle curieux que celui d'une âme au milieu d'une atmosphère d'incrédulité , écoutant tout, éproovant de cruelles douleurs quand elle reçoit des idées contraires à la religion , heureuse quand elle voit luire un raycm de vé-
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rite ; choisissant, comparant, d'après des sentiments qui sont en elle, sentiments d'ordre, de beauté, de justice, de raison , de vérité.
Notre raison est donc une particijpation d^une raison plus hante , de la raison divine ; notre lumière est un reflet de la lumière incréée.
Le vrai suicide moral consiste donc à détruire en soi le sentiment de Dieu, de Tordre, du beau , du bien , du mal, de la foi , de Tespérance , de Tamour. Ces notions primitives dominent notre intelligence, et repoussent sans cesse tout ce qui tend à les obscurcir ou à les détruire. Fonteuélle a eu raison de dire : << On croit reconnaître la vérité la première fois qu'elle nous est annoncée.
Oui , le sentiment de Dieu , de Finfini , est en nous ; car une belle nuit, la vue des Alpes et de la mer, produisent sur nous quelque chose qui ressemble à l'impression que Tidée de Dieu fait sur notre âme.
Il y a donc des premiers principes qui sont comme une ancre de salut pour rintelligence, et sans lesquels elle flotterait à jamais dans le vide.
Fendant longtemps je n'avais que deç idées vagues ou fausses, et je ne voyais que des préjugés populaires dans les vérités de la religion. J'avais beaucoup de ces demi-lumières qui font apercevoir les difficultés sans donner la force de les résoudre. Il est certain que la religion ne me paraissait que fanatisme, et que j'aurais voulu voir le sacerdoce disparaître de l'univers. Je regardais la religion comme une sorte de mythologie, une suite d'inventions fabuleuses, une chose surannée. La religion détruite à mes yeux , il n'y avait pluà de lien entre Dieu et moi. J'étais malheureux alors; je ne pouvais supporter la vie, La lumière avait cessé de luire dans mon intelligence.
A mesure que j'avançai dans la connaissance de la vérité, j'éprouvai l'émotion d'un voyageur qui, longtemps perdu
d;»ii9 les Hen bai et profonds des cHaetHbfs, cta^Rsa^oïT àk^ reiioiieéarefiionteraB9éîoordesvî?aBts,a|icrailtDiità-eoap dans le loîntain un point dontenz qni In WEÊÊÊàt moins sombre qoe le reste. D mardie, et le point grandit à mesore qa1l aranee : qoeiqoes pas de pins, c'est âne ctîneelle ; quelques pas encore , FétineeUe est on flambcan; il mardie toqfoors en laissant derrière lai les ténèbres j il mai^ die plos librement an milien des objets que Tanbe commence à blanchir, et ra tomber enfin à genoux à rentrée dn-gooffire inondé de lomfère par le soleil qnl rayonne dans tonte sa spleodeor an sdn do firmament
Quelle reconnaissance ne dois-je pas à Dieu , qoi n*a pas permis qaeje vinsse a Paris dans l'âge des passions, araat d*avoir affermi la vérité de la religion dans mon esprit ! Si J'étais arrivé dans cette capitale da monde sans connaître Jésus-Christ, J'aurais pu me perdre au milieu de la corruption de cette grande ville.