CHAPITRE XXI
De ma volonté et de mes affections.
Pendant ce travail de mon intelligence qui l'absorbait tout entière, que devenait la partie active de moi-même? Où était ma volonté ? Quels étaient mes sentiments ? Quel était le mobile de mes actions?
Outre le désir invincible de connaître, désir qui existe dans l'homme , il y a en lui un besoin irrésistible d'être et d'aimer'. La raison doit tout conduire en nous; mais pour qu'elle conduise, il faut qu'elle ait elle*méme une règle, et cette règle est dans la parole, dans la volonté de Dieu, dans la religion. La religion ne pouvait pas régler mon intelligence, puisque mon esprit lui demandait compte de ses titres. La religion dirige tous les mouvements de l'âme, les sentiments, les agitations qu'elle éprouve, comme Tamour, la haine, la crainte, l'espérance, le désir, les passions enfin. Mais quand la religion ne domine pas Tintelligence , la raison n'est plus souveraine, et Fâme ressemble à un vaisseau flottant au gré des vents et des flots, sans boussole et sans gouvernail.
« Ni créateur, ni créature, dit le grand poète de 11 talie, n'ont existé sans amour. Le cœur, créé pour aimer vite, se dirige vers tout ce qui lui plaît ^ Timagination nous retrace l'objet réel, et nous en développe tellement le charme, que l'esprit est captivé et se porte tout entier vers cet objet. Ce sentiment devient une nouvelle nature. De même que le feu s'élève en haut, et tend à monter toiyours, ainsi l'esprit conçoit un désir qui est une continuelle aspiration, et il ne s'arrête plus qu'il n'ait obtenu ce qu'il veut. La raison doit repousser les affections coupables ; elle doit conseiller, diriger, et garder la porte de nos pensées. » Mais quand la raison cherche elle-même des bases , elle ne peut
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plos servir à dirîeer les stntîcif nts et les actions ; voilà poarqaoi, pendant que mon e<prit cherchait la vérité, mon cœar était complètement li^ré a Ini-méme.
>'ou5 avons tous le désir d'être htrnreux, noos éprouvons tous le besoin d'étendre rotre existence par les richesses oa par lopintoii des homn^es; la fortune ne me tentait pas, mais la ^rloirc. c'e^t-a-dire le sentiment de Timmortalité . seduisait mon imai'inatloD. Les lettres m en parurent le moyen. La volonté s'attache à ce qui nous paraît un bien. Cet éclat de la réputation me parais.sant un bien réel, mayoionté inclinait de ce côté. Je ne songeais pas alors que ces idées de gloire ne reposent sur rien de solide.
C'est de la vérité que dépend notre destinée éterneTle ; tout le reste passera , et cette vérité ne passera point. Les sciences en elles-mêmes honorent Dieu , paisqpi elles s'occupent de ses ouvrages; elles honorent l'homme, puisqu'elles signalent l'énergie de ses facultés. Il en est de même d.es arts , dont notre imagination a fait l'ei-pèce de création que Dieu a vouiu permettre à l'homme, l'imifation des choses créées. Mais cette imitation n'est pas au-dessus des choses mêmes, et finira comme elles. Tous ces ornements d'un édifice périssable tomberont avec lui; et si l'homme, bercé par ses illusions, oublie la nature des choses, elles ne continuent pas moins à entraîner dans leur cours, vers un terme fnévitable, tout ce qu'il se plaît à éterniser dans ses chimères. Qu'importe que ceux qui ont chonto ie soleil et les mers , ou qui les ont transportés sur la toile coloriée, aient appelé immortels, dans leur langage d'un jour, ces fragiles monuments d'un jour! Où seront les chants et les couleurs, quand le soleil et les mers ne seront plus? Qu'importe que ceux qui ont représenté sur la scène les actions des rois et des héros se flattent d'une gloire aussi durable que celle de leurs personnages I Que deviendra cette scène de gloire , quand le grand théâtre du monde se sera lui-même éclipsé ? Enfm , qu'importe qu'un
Newton ait calculé les lois du mouvement des corps cc^Iestes , sans pouvoir soupçonner même la cause de ce mouvement? Que restera-t-il à Newton, quand tous ces corps innombrables et immenses rentreront dans le néant ^ ?
C'est cependant ce sentiment de vaine gloire littéraire qui m*a fait sortir de la belle vallée où je suis né , quitter ma famille, mes amis^ pour venir dans la capitale, où je ne connaissais personne.
Mais Dieu s'est servi de ce mobile pour m'amener dans cette grande ville où je devais être conduit jusqu'au sacerdoce.
Je ne savais pas pourquoi Dieu m'attirait à Paris : je rêvai la vanité , j'ai trouvé la vérité.
. La bonté de la Providence sur moi s'est manifestée sans aucune participation de ma raison, et j'ai été conduit pour ainsi dire à mon insu dans la voie où elle voulait me faire entrer, et ce qu'il y a de plus admirable , c'est que ma liberté a été entière , quoique mes plans ft mes projets fussent différents des résultats où je suis arrivé.
Je retrouve dans les Confessions de saint Augustin les mêmes réflexions quand il parle de son départ pour Rome :
« Ce fut par un dessein de votre Providence , dit ce grand bomme , que je me laissai persuader d'aller â Rome et d'y enseigner ce que j'enseignais à Carthage ; dans ces petites choses se découvrent la profondeur de vos conseils et votre miséricorde toujours présente pour nous secourir.
« C'était vous , mon Dieu , vous , mon espérance et mon partage dans la terre des vivants , qui , pour sauver la vie de mon âme, m'excitiez ainsi à changer de pays; c'était vous qui me faisiez si vivement éprouver ces dégoûts qui me poussaient en quelque sorte hors de Carthage ; vous encore qui me présentiez ces amorces par lesquelles je me sentais attiré vers Rome.
* La Harpe.
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c YoQS SHil, mon Di», ▼ou Mil sami 11 qniflle je paruis dîdpoar aller là. Votre eondut saas péril aa travers des floU jotqo'à celte dfli eaux vivifiantes de votre griee qaà devaient me de toutes mes aoniliares Tons avîes réoolQ de m*î mes passions ptf les passions même q/l m'entraînaient.