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TroisiCme lettre de la illonta,j'te

LA MÉTHODE. 35 aller plus loin, mais dont l'indication suffit pont moutrer que c'est eu s'adaptant à la nature de l'homme, eu la saisissant par toutes ses facultés et par tons ses iustincts, que le Christianisme le conduit, l'Cève au surnaturel et à la foi.

Je suis confondu, je l'avoue, lorsque je Ils dans M. llavet ces lignes : « Le philosophe part de la raid:on, « le croyant part de la foi. Pour lui', la foi u'a pas de « titres k produire, mais tout au plus à se d6fcndrc de « ceux qu'on pr6tcndrait produire coutre elle .... Pour « l'orthodoxe, l'Évangile est sacr6, et tout doit y trc « pr6sum6 vrai .... Il croit le prodige qui y est relat6, et « il exige qu'on le croie, et c'est lui qui demande qu'on « lui d6montre qu'on ne peut pas croire. Ces dmons- « trations à rcbou,'s ne sont pas et ne pcuveut pas être « toujours faisablcs ; mais quand elles se font, on  les « 61ude. On se tire d'nn mauvais pas par une entorse, « par une supposition ou par tout artifice, etc. « Ces sortes de liw'es peuvent satisfaire un lecteur « qni a la mëme foi que Fauteur et qui ne veut pas (, qu'on l'6branle; mais ils ne r6pondent pas aux véri- « tables libres penseurs s. »

M. llavet juge ainsi ces sortes de livres (nos apolo6-

1. Pour bti, est amphibologique ; M. Haxet a soulu dire : pour celui-ci, 2. 'l'ms ces on sont encm'e iitq amphii)ologiques. 3. let, ue des Deux Mondes, p. 570.

;3ti isus-culsT.

tiques) après avoir mentionné les beaux travaux de 11. Wallon et d6clar6 qu'il ne confrontera pas avec eux le liw'e de M. Renan, et que s'il n'entre pas dans cette discussion, ce n'est pas par d6dain pour l'autorit6 des personnes ou pour les preuves qu'elles ont donn6es dans ces livres; mais par l'impossibilit6 d'y entrer, sans accci;ter par cela mme une supposition inacceptable, celle que le surnaturel soit seulement possible. Nous ajournons l'examen de cette dernibre proposition. Seulement la tin de non-recevoir qu'en tire M. Ilavet contre nos apolo6fiques nous explique comment il ne les a pas lus, et la fausse opinion qu'il S'i[ les.avait ouverts, en effet, il aurait vu qu'ils ne (,nt pas autre chose que des démonstrations historiques, critiques ou philosophiques, et toujours eclusivement rationuelles, du christianisme. Il doit me surlire d'en appeler au public qui veut bien lire ces sortes de livres, contre le préjué de M. Itavet, qui ne les connait qu'à travers la couverture, sans que le titre mên arrête ses regards, et qui n'y voit que des entorses, des suppositions, des artifices, et surtout du surnaturel. Dans son excusable erreur, puisqu'il ne les a pas lus; et son inexcusable t6m6rit6, puisqu'il en parle, il confond la m6thode des croyants entre eux et la m6thode des croyants vis-h-vis des philosophes. Ces deux méthodes, qui ont toujours 6t6 employ6es dans la soci6té

LA MÉTilODEo ,'-}Ç chrétienue, ne se sont jamais mëlées '. De uos temp seulement, la m6thode rationnelle a tellement prévalu, qu'elle a presque entièrement banni la m6thode croyante, et que la raisou et la philosophie sont montées jusque dans les chaires, et ont relégué la foi derrière l'autel. Qui ne connait les immortelles conf6rences du . P. Lacordaire, dont la Te de Jésus de M. lenan a reçu h l'avance les coups terribles, dans la lïe d«Jésus du docteur Strauss ? Si on peut leur reprocher nne chose, reproche qui tombe encore plus sur leurs imitations, c'est d'être restées en deç.à du mouvement de foi qu'elles ont produit, et d'avoir laissé le prédicateur plus philosophe que l'auditoire.

Je parle des prédicateurs; qu'est-ce donc des écrivains, et des écrivains laïques? ç)u'il me soit permis de dire, pour mon compte, que je crois avoir, quant h la méthode, justifié le titre d'Études philosolkiq,«es donné h tous mes écrits, mëme h ceux, j'en demande bien pardon à I. Havet, qui ont pour sujet r YEar: M  ¢; et j'espère lëprouver sur lui-même bieut6t. Dans tous ces travaux, les apologistes partent toujours de la raison, et n'arrivent h la foi que par de bonnes preuves, logiquement déduites. L'exposition, l'observatiol, la discussion historique ou philosophi-

I. Leur distinction apparalt dans la grande Somme de saint Thomas, e! sa Somme contre le.

que, et la foi sorant à la fin, comme le fruit mûri de la raison, vvilà notre marche. Nous ne disons pas, comme se l'imagine M. llavet, le livre est sacré, dow il est vrai; mais nous établissons d'abord qne le livre est vrai, et rions ajoutons ensuite que le caractère qu'il porte est sacré. Nous prenons un texte, ou un fait, ou un principe, abstraction fiùte de son caractère on de ses conséquences surnatnrelles, et rions 6prouvons sa xéril6 historiqne ou rationnelle, cotonne de tout autre fait, de tout autre principe humain. Nous jugeons tout, et ne pr6jugeons rien.

« Pour le croyant, dit 5I. Ilavet, la foi n'a pas de « litre h produire, mais tout au plns h se d6fendre « çontre ceux qu'on prétendrait produire contre elle. »  Comment.'? nous ne produisons pas de titres ? Et que faites-,ous donc depuis dix=huit siècles? que eombatlez-vous, si ce ne sont nos tilres, nos Eeritures, nos prophéties, nos Évangiles, nos miracles, la personne de notre divin fondateur, notre établissement et notre histoire : titres inviolables, que çol[aire appelait spiri= tuellement et jnstement & dossier & & partie adverse, et que nous n'avons cessé de vous opposer, dont nous n'avons eessé de vous accabler, sans que vous ayez jamais pu en diminuer nne pièce ?

« La foi se défend tout au plus contre les titres qu'on « prétendrait prodnire contre elle I » --J'aime bien cet on prdtendrait produire; il est modeste et pru-

LA MÉTHODE. 39 dent; son caract/re conditionnel sied à merveille. Il manque, eu effet, une certaine condition à la production des titres de lïncrédulité contre la foi, c'est qu'elle en ait jamais eu. Je l'ai déjà fait observer, et la conséqtmuce est décisive. Jusqu'à nos jours, l'incrédulité, non-seulement n'a jamais produit aucun titre qui vint faire échec aux u5tres, mais elle s'est abstenue de se risquer dans la moindre explication du gland problème historique doltt nous seuls tenons la clef. Elle a élnd le Sphinx, dont nous sommes restés les seuls OEdipe. Aujomd'hui seulement, M. lenan se risque, dans sa ie de Jésus. Il produit nnc explication, enfin, et à l'appui, des titres. Et ces titres, quels sont-ils? Les nStres, rien que les nôres. Nos Évaugiles avoués ou déuaturés, voilà vos titres !

Reste donc que notre méthode est la grande méthode rationnelle, ne partant pas du surnaturel et de la foi, ne les supposant pas mëme, mais aussi ne les écartant pas ; et ne les admettant iiualement que lorsque nous ne pourrions les rejeter sans désavouer la raison même. Mais tout ceci va devenir plus clair par l'examen de la méthode de nos adversaires. Il vont, en effet, nous ,'enge" eux-mêmes surabo)damment de leurs fausses imputations.

CIIAPITI{E IV

LA MÉTHODE

( i.A LEUI)

M. Renan a une méthode que nous n'aurons pas i,sain de déduire de son livre ; car il l'ax'oue, il la professe et il l'afliche. Cela nous dégage d'une grande difliculté - celle d'être cru et de ne pas être taxé de malveillance. M. Schérer et M. llavct, ses panégyristes, ser,nt d'ailleurs, au besoin, nos garants.

Le moyen, en effet, de faire croire, sans leurs propres déclarations, que, dans une 1Te de Jés«s, oit on s'est proposé de nous donner le véritable Jts s, et de renverser tout l'édifice religieux, moral et social fondé sur l'Èvangile, on ait banni systématiquement la preuve, la discussion, la certitude, et on se soit armé seulement de la supposition, de l'allégation et de l'ò peut près?

Ce n'cst pas que l'auteur de la Iïe de désus n'ait pas entrew la difficulté qu'il y avait à faire surgir, au bon t de dix-huit cents ans, un nouveau Jésus, et à le faire accepter à la place de celui qu'adorent les siècles, et

cela sans aucun document historique, contre tous les documents historiques : non, il ne se dissimule pas que c'est là une grosse entreprise. Mais il a des procédés à lui. Ces procédés sont au nombre de cinq- uous allons les passer en revue.

I. « Dans un tel effort, dit-il, une part de divb,a- « tion et de conjecture doit être permise t. » Une pa't : c'est déj beaucoup, surtout lorsque nous verrous combien M. lcnan se la fait grande. Eh bien! ou regrette encore, pour l'honneur de M. llenan, que ce ne soit qu'une part, et que tot ne soit pas simplement de l'a divination et de la conjecture dans son oeuw'e; car, ce qu'il y a de plus, nous le verrous, est bien pis. De la divination et de la conjecture : voilà donc ce qu'il y a de plus rationnel et de plus avouable dans la méthode de M. Renan.

De la divination : qu'est-ce à dire ici? C'cst-à-dire une manière d'imaginer, de créer un personnage ou un événement, abstraction faite des faits, de l'événement réel, de la certitude historique; à la guise de la conception idéale que s'en fait l'écrivain. Ce n'est pas une figure réelle, qui fait son moule dans l lnstowe, comme Jscs dans l'Évangile; c'est une figure imaginaire que l'écrivain moule sur son concept. C'est un

t. lïe de Jss, introduction, p. LV.

Jésus selon Renan. Figurez-vous donc M. Renan avec toutes les garanties d'impartialité que vous savez, et qu'il exhibe lui-même quand il nous dit que, pour faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire d'y avob" cru et (le n'y plus croire, figurez-le-vous, dis-je, se dt, unant les coudées franches, fermant les yeux sur l'histoire, ou ne les y entr'ouvrant qu'à demi, et tirant un .16sus de son imagination et de sa pensée, comm,, une création de sa fantaisie et de son art, pour ne pas dire (te son impidté et de sa haine.

Il l'avoue lui-même : « lne grande vie est un tout « ,rganique qui ne peut se rendre par la simple aggh,- « reCation de petits faits. Il faut qu'un sentiment pro- « fond embrasse l'ensemble et en fasse l'unité. La rai- « son d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact « exquis d'un (;cethe trouverait à s'y appliquer. La « création de l'art est de former un système vivant dont « toutes les parties s'appellent et se commandent. Dans « les histoires du genre de celle-ci, le grand signe qu'on « tient le vrai est d'avoir réussi à combiner les textes « d'une façon qui constitue un récit logique, vraiseIn- « blable, où rien ne détonne. Les lois intimes dela vie, « de la marche des produits organiques, de la dégra- « dation des nuances, doivent être à chaque instant « consultées , car ce qu'il s'agit de retrouver ici. ce

t. V»ilà de ces phrases soufflées comme il y en a tant dans

LA iiÉTltODE 43 « n'est pas la circonstance matérielle, impossible à « contrS|er, c'est l'âme même de l'histoire; ce qu'il « faut chercher, ce n'est pas lapetite certitude des mi- « mortes, c'est la justesse du sentiment général, la « rité de la couleur... Ce sentiment d'un organisme « vant, on a pas hésité à le prendre pour guide dans « l'agencement général du récit . »

Traduit en français pratique, cela veut évidemment dire : on n'a pas tenn compte des faits, il ne s'est pas agi de retrouver la réalité historique, et on ne s'est pas préoeeupé de la certitude. Petitesse, minuties que tout eclal On avisé uniquement h une création de l'art. -- Et en traduisant ainsi, on le verra dans un instaul, nos sommes g6néreux encore.

Voilà pour la divination.

Et maintenant, la conjecture.

La conjecture occupe une grande place dans la tk Jésus, et joue un grand r61e. Tout le récit en est tissu : ce sont des peut-ètre, il semb& que, sans doute, il est prob«b&, it-on, on est porté à croire, il se peut, il est wisonblable, il est impossible de décider si, et aulres locutions de ce genre.

M. Renan, qui jouenl l'effet aux yeux des lecteurs. Grande langue fl'ançaise de l)acal et (le Bossuet, qu'as-tu fait. de la netteté et de la clarté? )lais il est rai que la clan'té est la bonne foi des philosophes, a (lit Vauvenarguesl . Vie de Jésus, introduction, p. v.

•  J ÉSUS-{IIRIST.

On a lieu de s'étonner de cette manière timorée et réservée de s'exprimer, dans une entreprise de la nature de celle de M. Renan, et on se demande comment, puisqu'il se permettait l'invention, il ne se passait pas dcla conjecture. Mais on revient de cet étonnement et on se retrouve, lorsqu'on vient h remarquer que la conjecture dans la Vie de .h;s«s est plus téméraire encore que l'in- ention, et que l'une et l'autre coucourcnl parfaitement h la manœuvre. En effet :

M. Renan, sous peine de se borner h dire avec Jos5phe et avec Tacite « que JÉscs fut mis à mort par « l'ordre de Pilate h l'instigation des prêtres, )) ou d'avouer ouvertement que son livre n'Cait qu'un pur roman, voulant paraitre faire une vie de JsLzs, devait recourir aux Eangfies. C etatt pourlui une n6cessit6 qu'il explique à la page XLVnt de son introduction, et dontil « prie les personnes qui trouveront qu'il a accord6 une « confiance exag6r6e à des r6cits en grande partie 16- « gendaires, de tenir compte. »

Partant de là, il devait paraitre se servir beaucoup de uos Évangiles, unique terrain hislorique de son r6cit et de son cr6dit; et il devait, en r6alit6, s'en affranchir, puisque son but 6tait de les d6truire.

C'est ce qu'il a fait par le double proc6d6 de la divination et de la conjecture.

A ne voir que les indications qui sont au bas de ses pages émaill6es de renvois, tout son récit porte sur les

LA IIÉTHODE. 43 Évangilcs : on ne voit autre chose que Martin., Luc, Marc, Jea. niais, dans ces mmes pages, il dmne ses imainations pour des réalilés de la vie de Jscs, en dénaturant les faits, en y mlant des inventions tout à [ait gratuites, et en laissant ou faisant croi,'e qucles Évané;iles eux-mê,nes autorisent ces imaginations et ces in- ,'entions. C'est là la part de la di,ination : il s'y livre hardiment.

Iais comme, après lui avoir ainsi servi sur ce point, ces mmes Évangiles l'embarrassent sur les autres, et qu'il ne peut les rejeter ouvertement sans discréditer son propre récit qui -ient de s'y appuyer, alors il les dissout par la conjecture. Il y glisse le doute et y insi- ,me la décomposition. Il ne nie pas, par exemple, que Judas en proie au remords se pendit : ce serait démentir sans fondement l'Évangile dont il -ient de s'autoriser; mais il dira « ]»eut-être, retiré dans son champ de « Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, « pendant que ses anciens amis conquéraient le monde « et y semaient le bruit de sou infamie. Peut-ëtrc « aussi l'épouvantable haine qui pesait sur sa tête « aboutit-elle à des actes ,iolents où l'on vitle doigt du « cieP. »

Ainsi, quand il s'agit de ses propres inventions, pas de preu'es, et cependant pas de doute, pas de coniec-

!. Vie de J(:sus, p. 43g.

46 Jsus-ouusT.

tures: la divination, colorée de l'Évangile, suffit pour les autoriser. Mais s'agit-il des faits évangéliqucs, alors le doute surgit, la conjecture arrive, et l'Évangile disparait sous l'estompe de llt critique, qui mële les jours et les ombres dans un vague équivoque d'ittpartialité. Par la divinatiou il fait son Jésus, et par la conjecture il se défait du véritable.

Voilà un des premiers procédés de ht m61hode employée dans la Vie de Jésus. C'est ce fant5mc, qu'ou avoue t'll'e fait qne de dixiuation et de conjecture, éclos aujourd'hui du cerveau de 51. Rcnan, qu'on veut substitucr au Je:sus de l'Éxaugile, à cevivant Jsvs, à ce VEE t)v. VlV. que nous avons ouï, que rous avoues vu de os yeux, que nos mains ot touclé, et que uous entcudons, voyons et touchons encore daus l'Évangile et dans l'Église par le témoignage des Aptres et le h'ajct historique de la tradition. En vérilé! c'est donc là, messieurs, l'Évangile de votre incrédulité? C'est sur ce beau fondement que vous ne croyez pas et que vous tt,us proposez de ne pas croire?

Ah! si nos Évangiles étaieut ainsi faits, comme w« auriez beau ieu de les traiter de légendes! Mais tout est assez bon pour ne pas croire à l'Évangile; mëmc de croire au plus grossier roman.

II faut dire aussi que nos critiques en prennent cavalièrement leur parti, du moins pour ce bon public qu'ils se flattent de gagner à la libre pensée, lls ue se conten-

rt iTnO»W. 41 tent pas, en effet, de le tromper, ils vont jusqu'à lui dire en face qu'ils le trompent, et qu'ils lui en donnent pour ce qu'il vaut.

Écoutez, à cet égard, M. Schérer, qui nous a vanté la beauté achevée et classique de roeuwe :

« Il n'y a que deux manières d'écrire rhistoire de « Jésus. -- Le parti /e plus digère serait peut-être de « recomaitre qu'une biographie proprenlent dite est « impossible . Dans l'absence d'informations authen- « tiques sur tant de points importants, ou se bornerait « strictement à ce qu'on sait, etc. » M. Schérer trace ici cette première manière un peu sévère et un peu nue, puis il reprend :

« L'autre manière serait plus agréable et plus vive. « L'auteur ferait u,e lnr/epart d la cojectuve. Il cher- « cherait à reproduire, non pas tant les doculnents que « l'impression qu'ils ont laissée dans son esprit. A de.'- « /aut de la 'éalité littérale qui nous manque, il nous « dirait comment il a compris les choses. La divba- « tion de l'artiste SUl»plée'ait à l'insu/fisance de l'lis- « toire. Ou plutôt nous anrions une histoire d'un genre « plus élevé, dans laquelle la vraisemblance remplace- « rait la vérité. On ne serait pas p'dcisémet s'r de « tenir l'original , mais on aurait du moins l'esprit « général des faits, l'une des laçons dont ils ont pu I. (:'est le parti, comme nous t'avons déjà (lit, qu'axait prudemment adopté jusqu'à nos jours l'incrédulité, et pour cause.

JÉSU S-(HIIST.

arriver 1. Ajoutons que la conjecture a«'ait bcat être c'vonc'e, clic n'en aurait pas moins son «vantage " Le public n'aime pas le doute : il se résigne difticilement à cette forme suprême de la science savoir qu'on ne sait rien. Celui qui 'oudra écrire l'histoire de Jésus, ne s'emparera de l'imagination de ses lecteurs, il ueproduira sur eux un effet certain, profond, qu'à la condition de produire à leurs yeux une personnalité intelligible et distincte. L'analyse des témoignages, le balancelnent des preuves, l'aeu de l'insuffisance des renseignements, tout cela peut aller à des savants, lnais tout cela ne fait pas l'affaire du public. M. Ienan en a jugé ainsi. 11 a 'econstruit  de toutes piSces le Christ que l'histoire lui refusait. 11 n'g pas craint de derouler de'ant rions jusqu'aux années de jcunesse et de sliencieuse préparation, jusqu'à cette charmante idylle de Nazareth, que pe'sonue encore n'aait eu l'idée d'écrire. Il a cru pouvoir distinguer plusieurs époques dans la carrière du grand réformateur, celle de l'enthousiasme naïf et de la grandeur inconsciente; celle ensuite de l'action, de l'espoir, du succès ; celle enfin de la passion et de la

!. L'tne des façons est curieux.

2. De mieux en mieux; mais ce qtti suit est ineffable : je renonce à le souligner.

3. Ce re est éx idemment (le trop : ce Christ-là, dans la pensée de M. Schérer, n'a. an! jamais existé.

LA. hlÉTHODE. 49 « lutte. L'auteur a ainsi pr(té à son livre, non-seule- « ment une forme palpable, une unitA, un corps, mais « aussi un intérêt dramatique. 11 eu a fait une oeuvre « d'art, c'est-à-dire quelque chose d'infiniment plus « durable et plus universel que l'oeuvre de science pure. « -- M. Renan, d'ailleurs, a donnë ces hypothèses pour « ce qu'elles sont.-- « On observe, dit-il, la réserve des « tours de phrase dont nous nous servons quand il « s'agit d'exposer le progrès des idées de Jésus. Le lec- « teur petit, s'il le préfbre, ne voir dans les divisions « adoptées à cet égard que les conpcs indipcnsables à « l'exposition méthodique d'une pensée profonde et « compliquée. ))- Ainsi entendu, le système adopté - « ne peut guère donner lieu à des objections sérieuses ; « ainsi averti, il ne reste plus au lecteur qu'à se laisser « aller au charme de cette interprétation délicate, plau- « sible, élégante des énigmes dont la vie de Jésus res- « tera sans doute éternellement entourée'. ,, Après cet aveu, nous l'avouons à notre tour, la Iïe de ,lésus ne petit pas donner lieu à des objections sérieuses; et nous dcvrions poser ici la plmne. Que "oulons-nous prouver en effet? Que la l)'e de Jésus n'est pas une œuvre digne, sérieuse; une œuvre de science, une œuvre sincère ; que ce n'est qu'un roman ieté eu pâture au public qui demande des livres de cette sorte, mais !. Fin du deuxième article de )1. Schérer sut" la Vie de Jdstts de M. Rcnan, journal le Temps, 1 juillet t863.

50 JÉSUS-CiIRIST.

qui ne saurait aller aux savants et aux critiques? On nous l'accorde. Bien plus, M. Schérer, dans sa naïve sincérité, en avertir le pnblic lui-même. Il l'estime ou le méprise assez pour lui dire une telle vérilé. -- Oui, des deux mani5res d'écrire sur Jésus, M. lenan, dit-il, a choisi la mois digne, mais la ph«s agréable;- à défaut de la rdalité, il s'est jeté dans la conjecture, et il lui a fait une large part ; au lieu de l'histoire il a fait le roman ; -- mais qu'imporle ? La co»jecture aurait beau être erronée, elle n'en aurait pas moins son avantage. Lequel? Celui d'amuser le publie aux dépeus de la science et de la vérité;--la vérité, en effet, c'estle doute, [orme suprême de la science; mais le public naime pas le doute; il faut s'emparer «le son imagination et produire à ses yeux un personnage; -- l'analyse des tdmoignages, le balancement des preuves, l'aveu de l'insu[fisance des renseignements, tout cela peut être bon comme méthode de la vérité, et peut aller à des savants; niais tout cela ne [ait pas l'affaire dupublic, ui de l'auteur et du libraire. M. Benan en a ugéaiîsi. Or, ainsi averti, le lecteur n'al)lus qu'à se laisser aller au charme du roman de Jésus.

Nous nous efforçons, dans le travail que nous avons entrepris, de prendre nos adversaires au sérieux, et de les soutenirà la hauteur d'une discussion, par la valeur que nous prêtons à leurs attaques. Mais il fauteonvenir qu'ils nous rendent la tâche bien difficile. Cependaut

LA MÉTHODE. 5 nous ne la déserterons pas. Ce serait trop le compte de l'impiété. On dirait, en effet, qu'elle a spécul sur deux sortes de mépris : celui qu'elle se permet pour le public, et celui qu'elle espère qu'on aura pour elle-même; se flattant, h la faveur de celui-c i, de pouvoir exercer librement celui-lb. Eh bien! uon : uous ne la mépriserons pas; nous continoerous h lui faire honneur; par honneur, par amour, par int6rt pour la vérit6 de notre foi, qui consacre ses ennemis pur son triomphe.

Continuons.

I!. La l'le de J«',s«s est donc nn romau, en ce seus qu'elle n'est pas une cenw'e vraie. Mais ce serait trop accorder que d'admettre qu'(lle a au noins la x'aleur d'un roman. Non, c'est un libelle : second caractbrc de let méthode qui y a prdsidé.

Ou couçoit, eu effet, le romau comme la fiction de circonstances vraisemblables, dolmant un corps à une individualité historiqt, e qui les informe de son caract5re, et qui y revit sous nos yeux. C'est uncccuvre d'arl, dont le but est de plaire, d'instruire même; et dont première de toutes les règles est le sirnplex duntaxat et um«m de la poétique d'ltorace.

M. Rcnan ne s'est pas proposé l'art, mais l'impiét6. Il a sacrifié même celui-là à celle-ci. Ou a dit des romaus de Walter Scot! qu'ils tticut plus vrais que l'histoire ; on peut dire de la rte «le Jds«s de M. Dtcilall qu'elle ct

52 ,1ÉSUS-CnRIS'/'.

plus fausse que le roman et moins intéressate que l'Évangile. Un souffle aride y a desséché toutes les flenrs, 5teint tous les rayons, effacé tous les sublimes ou touchants caractères de la naissance, de l'enfance, de la vie et de la mort du S ,v v E v n; et leur a substitué cette fade idylle de Nazareth qui serait le contre-sens moral et historique le plus ridicule et le plus dissonant, s'il n'était la moquerie la plus insultante et la plus sacrilége. lqc. préoccupation jalouse, un calcul misérable, je dirfis presque une obsession satanique s'y font sentir à roules les pages : le besoin de dégrader Jsts de sa di- iuité et d'empoisonner à ce dessein jusqu'à l'Coge, de faire de l'hymne un blasphème. C'est quelque chose comme la tentation de Jsvs dans le désert, où le diable, l'Cevant au pinacle du temple, lui dit: Je te domierai tous les royaumes de la terre et leur gloire si, te prosternant, tu m'adores! Ainsi lq. Renan n'élève J  s v s au pinacle de l'humanité que pour humilier sa divinité dans l'àme du lecteur, etpour faire adorer l'humanité dans Jsts lui-raCine; que pour nous tenter d'idolâtrie et d'apostasie. Je donnerai à votre Js v s tous les honneurs et toutes les grandeurs de la terre, nous dit-il, si, adorant l'homme, vous reniez le Dieu. l)essein mauvais qui, pour ceux même en qui la foi ne vibre pas, imprime à la Vie de Jds,«s un caractère repoussant de conjuration contre la vérité et de tentation contre la conscience, et lui enlève celui d'une oeuvre d'art.

LA IÉTIIODE. 53 Mais ce qui elève stu'tout ce dt, rnicr caractère, c'est le défaut de simplicité et d'unité commandé par ce but ilnpie. M. Benan, en effet, a dû s'y livrer à une man,ï, uvre de duplicit6 et de contradiction qui met le lecteur à la torture. Ne oulant exalter JÉ se s que pour le ravaler, il arrive qu'il nous le représente tour à tour comme le premier et le dernier des êtres, comme un sage et un fou, un homme divin et Ull charlatan, nu crd«teu" de la religion gter)elle de l'humanitd et un jeune villageois qui te voit le monde qu'à traeo's le ?».isme de sa nai,etg, ou un ge?mi sombre qu'me soc'te de pre.çsentiment grandiose jetait de phts en pbts hors de Fh,tmanitg; et cela d'un bout à l'autre de son ouvrc. De lb ce qu'il y a de plus contraire à une wuvre d'art, telle que lui-même ['a définie quand il a dit que ce devait 6tre : ton tout organique,  m s?lstème vivat dot toutes les l)a'ties s'appellent et se comnadent. --,m r&it logiq,«e, vraisemblable, oh 'ien ne détonne, et oh les loi.ç de la ddgradation des nuances doivent être à chaque instant constltges. On a cela au suprême degré dans les Évangilcs, qtli seraient l'oeuvre d'art par excellence s'ils n'étaient l',uvre unique de la vérité. La divine figure de J  s  s, quoiqne présentée sous des jours différents, y est toujours semblable h elle-même, et toujours ineom parable, non-seulement dans chaque Évangile, mais dans les quatre Évangiles, qui pour cela sont FÉeangile. Nous n'avons qu'un J  s v s dans ces quatre

5, sus-cnnls'.

vies, et dans l'unique Vie de Jé.us de M. Renan nous en avons plusieurs, et plusieurs qui se henrtent, qui détonnent, qui jurent, qui violent les lois de Fart et de la poétique; parce qu'ils violent celles de la logique et du S¢11S moral.

!II. Aussi, pour les concilier, M. llenan a-l-il élé entraîné à ériger cette violati(,n dit sens moral et dit sens commnn eu principes de sa méthode et de sa critique, et c'eu est là le troisième caractère. Voici en effet, en morale, les principes qu'il a dû professer dans sa Vie «te Jésus :

« Tourte idée perd quelque chose de sa pureté dès « qu'elle aspire à se réaliscr.

« On ne réussit jamais sans que la délicatesse de « l'âme éprouve qnelques froissemets.

« Telle est la faiblesse de l'esprit humain, qne les « meilleures causes ne sont gagnécs d'ordinaire que « par de mauvaises raisons'. »

Puis cette page, qui retombe sur son auteur de tout le poids de la conscience humaine qui la lui renvoie : (( L'histoire est impossible, si l'on n'admet haute- « ment qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures .... « Toutes les grandes choses se font par le peuple ; or « on ne conduit le peuple qu'en se prëtant à ses idées. « Le philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche

t. Vie de Jësus, p. 258.

LA ÉTHODE. 

« dans sa noblesse, est hautement louable. Mais cehli « qui prend l'humanité avec ses illusions, et cherche à « agir sur elle et avec elle, ne saurait être bimé. César « savait fort bien qu'il n'était pas fils de ¥énns; la France « ne serait pas ce qu'elle est, si l'on n'avaitcrn mille ans « à la sainte ampoule de Reims. Il nous estfacile à nous « autres, impuissants que nous sommes, d'appeler cela « mensonge, et, fiers de noire timide, honn(teté, de « traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans « d'autres conditions la lutte de la vie. Quand nous au- « tons fait avec nos scrupules ce qu'ils firent avec leurs « mensonges, nous lutons le droit d'ëtre pour eux sé- « vères .... Au moins faut-il distinguer profondément « les sociétés comme la nôtre, où tout se passe au plein « jour de la réilexion, des sociétés naïves et crédules, « où sont nées les croyances qui ont dominé les siècles. « Il n'est pas de grande fondation qni ne repose sur « une légende. Le senl coupable en pareil cas, c'est « l'humanité qui veut 5tre trompée '. »

Ainsi, selon M. Renan, non-seulement JÉsu s-Ch R t ST a menti, mais il a dû mentir ; le mensonge a été la condition licite de son œuvre, comme il a été le caractère de toutes les grandes choses de l'humanité.

Nous nous bornons ici à dénoncer cette théorie; nons la jugerons ailleurs.

!. Vie de Jésus, p. 23, 254.

Nous verrons, en particulier, combien il est absurde autant qu'odieux de l'appliquer à J É su s-C H n t S T, de qui nos soci6tés modernes tiennent précisémeut ce haut senliment lnoral de sincérilé qui la repousse. Ptmr le moment, ie me borne à constater que cette théorie ilnmorale est [iii des procédés de la méthode employée dans la Vie de Jés'us.

.le dois dire qne M. enan en a seul la responsabilit6 et que tous ses pan6gyristes la d6clinent. Mais nous vertons l'impossibilité oh ils se trouvent d'arriver sans elle h la n6gation de la divinité de JÉSus-CHIST, et ce ue sera pas une des moindres preuves de cette divinité. Ce nëtait pas assez de la th6orie de l'imposture; M. Renan devait y joindre celle de la folie, et elle ne lui 6tait pas moins u6cessaire pour commettre son dessein. !1 le fait surtout dans la page suivante, digne pendant de celle que nous venons de citer.

Après avoir présenté la saintetd comme synonyme d'e«travagance, il dit : -- « Gardons-nous donc de lnU- « tilcr l'histoire pour satisfaire nos mesquines suscep- « tibilit6s. Qui de nous, pygm6es que nons sommes, « pourraitfaire ce qu'a fait l'extravagant François d'As- « sise, l'hystérique sainte Thérèse? 0ue la médeciue « ait des noms pour exprimer ces grands 6carts de la « nature humaine; qu'elle soutienne que le g6nie est « une maladie du cerveau; qu'elle voie dans une cet- « taine délicatesse de moralit6 un commencement d'é-

LA IIÉTHOI)E.

« tisie; qu'elle classe l'enthousiame et l'alnour parmi « les accidents ner'ceux, peu importe. Les mots de sain « et de malade sont tous relatifs. Qui n'aimerait mieux « être malade comme Pascal que bien portant comme « le vulgaire ? Les idées étroites qui se sont répandues « de nos iours sur la folie égarent de la façon la plus « gra'e nos jugements historiques dans les questions « de ce genre. Un état off l'on dit des choses dont on « n'a pas conscience, off la pensée se produit sans que « la volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un « homme à être séquestré comme halluciné. Autrefois, « cela s'appelait prophétie et inspiration. Les plus belles « choses du monde se sont faites à l'Cat de fièvre; « toute création éminente entraîne une rupture d'équi- « libre, un état "dolent pour l'être qui la tire de lui '. )) Telles sont, sur le sens commun comme sur le se»s moral, les théol'ies que M. Ienan a dû se faire pour écrire sa Vie de Jésus. Je lui fais l'honneur de croi'e que, pour son usage personnel, il les réprouve, et quc, comme le dit M. Sainte-Beu'e, il ne s'en est pas plus tiré à sa satisfaction propre qu'à celle de ses lecteurs. Mais, comme incrédule, il ne pon'ait pas procéder autrement. Si on ne lui passe pas ces théories, si on lui oppose les éternels principes de la raison et de la conscience, son œuvre ne peut pas se soulenil'.

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