LES ÉVANGILES
quel M. Renan rejette, admet, rapproche, combine et sollicite ainsi les textes évangéliqucs? Car enfin, bon ou mauvais, il faut un criterium. Eh bien, M. Renau est au-dessus de cela. Il juge sans jugement, il ne s'engage à rien vis-à-vis de qni que ce soit, ni même vis-àvis de lui.-même. Une chose n'est jamais vraie, douteuse, ou fausse en soi, pour lui : elle le devient, selon qu'elle est favorable ou contraire à ses vues. Le vrai et le faux n'ont pas de limites et de caractères, ils sont comme des coulenrs sur sa pMettc, qu'il prend, écarte, reprend, mélange, nuance surtout, selon la fantaisie de son pinceau. Ainsi, où prend-il que les discours de Js çs ne sont pas vrais dans saint Jean, et que la partie narrative y est digne d'une confiance hors ligne? Nulle part que dans l'intérêt qu'il a à se défaire des témoignages de la divinité de JÉsus qui éclatent dans ces discours. C'est le cynisme, on peut le dire, de l'arbitraire et de l'intér¢:t : tellement que, portant l'arbitraire dans l'arbitraire même, il va donner créance à ces mêmes discours et démenti à ces mèmes faits, selon l'occasion, sans tenir compte du jugement, arbitraire déjà, qu'il en a porté en sens inverse.
Mais, direz-vous, cela n'est vraiment pas érieux. Cela est sérieux, vous répondrai-je, autant que l'incrédulité peut l'être. Car, en détinitive, M. Renan s'en est mal tiré ; mais qui est-ce qui s'en est tiré mieux que lui des autres incrédules, du moment qu'ils ott tent6 d'ex-
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hiber les raisons de leur incrédulité? Pour tre plus pesant, Strauss en est-il moins répudié par le sens commun et par la science? Et M. Schérer, et M. llavet qui, après avoir exalté l'oeuvre de M. lenan dans l'ensemi»le la désavouent et la répudient dans le détail, que mettent-ils de mieux à la placet Nous l'avons déjà vit ; nous le verrons encore.
Ici, ils sont d'accord avec nous et avec tout le monde, pour laisser au compte de M. lenan sa théorie de l'à peu l»'ès .
Disons d'abord que rien ne résiste plus à cette théorie que le caractère propre des Évangiles. Aucune histoire sous ce rapport ne leur est comparable. Y'out se tient en Jt:sJs, dit Bossuer, sa v&, sa doctrine, ses miracles. L'Évangile est un tissu sm'é dont on ne peut détacher un fil, un iota. La morale, la éoc-
t. M. Larroque, qui, dans une incrédulité trop notoire, a gardé une conscience qui l'en fera, nous l'espérons bien, rexenir, dit à ce sujet : « Je confesse que je n'entends plus rien à rien, si l'on « me démontre que je me trompe en déclarant que cet art de « substituer à la vérité nue la vérité de la couleur, de combiner « les textes avec goùt, de les solliciter doucement, jusqu'à ce « qu'on les ait amenés à dire ce qu'on eut qu'ils disent, est le « renversement (tes règles de bonne et sévère critique admises « jusqu'à ce jour; c'est l'art (les interprétateurs passés, présents « et futurs, et, certes, on ne devait pas s'attendre à le oir en- « seigné par un homme d'une aussi grande autorité en fait d'dru- « dition que .I. Renan. »
(Opiniot des dëistes rationalistes sur la Vie de Jésus, de ilt. Itena'n.)
LES ÉVANGILES, ' 8"/ trine et le récit s'y entrelacent d'une manière indissoluble. Le miracle y est le plns souvent l'occasion du précepte, et le précepte l'intention du miracle : pour tout dire, le fait n'y est antre chose que la morale eu action et la doctrine en résultat. C'est Jsvs qui fait le miracle, mais c'est la foi du fidèle qui l'obtient et c'est à notre foi qu'il profite, pour nous persuader la morale. Morale, miracle, doctrine coulent ainsi d'nne mme source vers un mme but, et la solidarité qui les entre- Face est telle, qu'il faut rejeter ou accepter le tout à la fois. L'l;;vangile est comme la robe du CnnsT, sans co«ture : on ne saurait le partager. On peut encore dire de lui cette grande parole de saint Paul sur J s vs, qui retombe comme un anathème de la conscience sur M. Renan : « En lui n'est pas oui et o; mais en lui « est un oc[ immuable . » C'est l'exclusion, la malédiction de l'à ]euprès.
Cela est si vrai, que M. Renan lui-m4me, pour ne pas avoir rejeté l'Évangile tout entier, se trouve pris en quelque sorte dans l'authenticité qu'il lui a reconnue, sans que ses réserves puissent l'en dégager. L'Evangile se colle pour ainsi dire à lui comme une autre robe de lesus, dont il ne peut se déprendre sans déchirer en quelque sorte la ruison ; comme il y parait à sa discussion du miracle de Lazare.
. Il« Corinth. I. 18-19.
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C'est pourquoi M. Schércr et M. Havct, se croyant mieux avisés, le gourmandent à ce sujet.
Rien n'est plus instructif que leur critique. Écoutons d'abord M. Schérer.
« (U ne peut ab«rder la vie de Jésus, dit-il, sans « trouver au seuil une grosse question, celle de la va- « leur historique des livres qui sont les documents de « cette histoire. Il y a à cet érjard de,ex oies «' s«it,re. « ()n pe,«t d'un c6té, eu s'attachant aux renseigne- « ments que nous dt)nnent les plus anciens Pères de « l'Eglise, chercher à éailir que les évangiles sont « bien les ouw'ages des écrivains dont ils portent au- « jourd'hui le uom ; que les uns émanent des ap6tres, « les autres des disciples des apbtres, et que tOUS, par « conséquent, ont l'autorité d'un témoignage très- « ancien, très-direct, très-compétent.- )lais ilpo«r- « rait se tab'e, d'un autre côté, que la critique trouve « les renseignements des Pères eux-mêmes obscurs ou « incertains, qu'elle les regarde comme iusuffisants « pour établir l'identité de nos évangiles, avec ceux « dont cette haute antiquité a eu connaissance, et, en « désespoir de canse, qu'elle renonce à ces stCiles re- « cherches sur la paternité des livres dont il s'agit, pour « ne regarder qu'au contenu de ces écrits, et décider « de leur valeur par la seule cohérence interne et la « vraisemblance de leurs relations.
« Les conséquences de ces deux manières de voir
« seront nécessairement très-diverses. En effet, si l'on « regarde les évangiles, les trois premiers du moius, « comme une uvre en quelqne sorte impersonnelle, « comme une espèce de dép6t sédimcntaire laissé par « la tradition ; comme une formation graduelle, popu- « laite, et dans laquelle la légende a su se ménager « une place considérable,- si, dis-je, on raisonne « ainsi, rien n'empêche plus de mettre les récits mer- « veilleux, incroyables, sur le compte de cette origine « même. Nous avons devant nous nn t6moignage Alas- « tique qui se plie à tous les doutes, à toutes les con- « jectutes, et qui ne se brise jamais entre nos mains « parce que nous ne lui demandons jamais que ce qu'il « peut nous donner.
« 3lais il n'en est plus ainsi du moment que l'on « s'imagine avoir devant soi des témoins oculaires de « l'histoire évangélique, les r6cits des propres compa- « gnons de Jésus, ou seulement les souvenirs des dis- « ciples de ses disciples. La position du critique est dès « lors complétement changée. Il a affaire à des récits « de prodiges, à des histoires de flots apaisés et de « morts rappelés la vie, et ne pouvant plus expliquer « ces relations par les habitudes bien cotonnes de la « tradition, se trouvant face à face d'un écrivain qui « vous dit:j'ai vu et j'ai entendu, l'historien se voit « contraint de recourir à la supposition de quelque « fraude. Les swurs de Lazare l'auront fi, it passer
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« pour mort. Jésus lui-même se sera, bien q.ue mal- « gré lui, prté à des supercheries. On voit maintenant « comment M. Itcnan a été conduit, par ses vues sur « l'authenticité des évangiles, à des hypothèses qui « n'ont pas seulemeut scandalisé les fidèles, mais qui « ont, c'est ma ferme persnasion, gratuitement mé- « connu la naïveté et la pureté du prédicateur de la « t;alilée. »-- « Voilà les reproches que les admirateurs « du livre de M. llenau ne peuvent s'empêcher de lui « faire. »
Cette citation n'aura pas été trop longue si je puis en dégager tout ce que j'y vois d'instructif.
Il faut féliciter d'abord M. Schérer de rompre ouvertcment avec M. Renan snr la complicité de fraude que celui-ci prête à Jsus dans la résmïection de Lazare; et dans notre prochain chapitre des nb*acles, nons reviendrons sur cette félicitation. Mais pour tout le reste de sa critique, j'avoue ne plus comprendre 51. Schérer : ou plutbt je crains de le trop bien comprendre. M. Renan, dit-il, s'est vu contraint de recourir à une supposition de fraude, pour expliquer le niracle de Lazarc, du moment qu'il a reconnu l'authenticité et l'autorité de l'Évangile qui rapporte cet événement. Donc, selon vous, il n'aurait pas dù reconnaltre cette authenticité; il aurait dû prendre l'autre des deux voies à suivre à l'égard de la ,alenr historique des Évangiles, savoir, de ne pas les rapporter aux écrivains dont ils
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portent le nom, et de n'y voir qu'm dépôt sédimenttaire laissé par la tradition, témoignage élastique qui se plie à toutes les conjectures sans embarras. Mais il me semble qne le tort que vous lui reprochez à l'issue de la voie qu'il a prise, vous le prenez à l'entrée de celle que vous lui conseillez. Ce parti d'éviter de reconnaître la véracité des Evandes, n'est pas lnoins grave que celui, cette véracité étant rec(unue, d'ch venir à méconnaitre la naïveté et la pureté du prédicateur de la Galilée. Il est mëme plus g:'avc, en un sens, parce qu'il ne fait auculle part fi la x'érité, et qu'il la nie ds le principe.
Cette grosse question de la valeur historique des Évangiles, qui se dresse au seuil de toute vie de JÉsv s, ne serait-elle donc qu'une question de tactique, et non de critique? Le parti pris d'icrédulité serait-il tel chez vous, messieurs, que la vérité sur ce point (selon vous cependant décisif), fût indifférente, ou m)me qu'on ne dùt la connaître qne pour mieux l'évit«r???
Il y a à cet égard de,ex voies à s«iw'e, dites-vous o peut d'un côté reconnaitre que les Évangilcs ont l'autorité d'un témoignage tres-aacien, très-direct, compétent (et c'est meme là votre opinion pel'SOlmçllc exprimée à l: fin de votre a'.icle du 28 juillet 1863) ; mais o pourrait d'un autre coté, dites-vous, n') voic qu'une légende, et vous insinuez à M. Rcna qu'il aurait dù suivre ce chemin. )lais si la vérité est quelque
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chose dans lllle question où elle doit tre tout, il me semble qu'on ne peut pas ad libit«m, et par manière de s'y prendre, suivre l'une ou l'autre voie, et surtout laisser la "craie pour la fausse. Il ne peut y en avoir l,'unc c'est la vraie; et c'est celle-là précisément que ,tous conseillcz d'éviter. Mais je félicite bien plus M. Renm d'èIre cuire dans cette unique 'oie par l'a-«eu de l'alhenticit5 des Évangiles, que je ue vous félicite de n'en ,couloir pas sortir avec lui par l'outr.ge au carac- Ièrc de J;:ss. Car, en défiuitive, il a été maladroit à ses dépens, et vous tes adroit aux dpens de la vérilé.
Mais non, il n'a ni le mérite ni le tort de cette maladresse; car ni vous iii lui ne pouvez contester l'authenticité, l'autorité historique des Évangiles; et croyez bien que celui qui n'a pas reculWdevant l'outrage à la personne, n'aurait pas reculé devant le procès à l'hisloire de ass-Ci,,is, s'il eùt été soutenable. Le sstème de la légeMe a été détinitivement enlerré avec son auteur, avec Strauss. Cela ne fait plus question. M. ltenan en sait pins que yons là-dessus. Et si son autorité ne vous suffit pas, écoutez encore M. Salvador, à qui sa double hostilité d'israélite et de rationaliste u'empêche pas de reeolmaîlre que: « aamais « ces hpothèses ne tiendront devant le Rous'eau Tes- « rament. » « Le langage orienlal et souvent sublime « de ces livres leur donue un cachet général d'authen-