Vie de Jésus, introduction, p. lv
Où â lieu de s'étonner de cette manière timorée et réservée de s'exprimer, dans une entreprise de la nature de celle de M. Renan, et on se demande comment, puisqu'il se permettait l'invention, il ne se. passait pas de la conjecture. Mais on revient de cet étonnement et on se retrouve, lorsqu'on vient à remarquer que la conjecture dans la Vie de Jésus est plus téméraire encore que l'invention, et que l'une et l'autre concourent parfaitement à la manœuvre. En effet :
M. Renan, sous peine de se borner à dire avec Josèphe et avec Tacite « que Jésus fut mis à mort par ce l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres, » ou d'avouer ouvertement que son livre n'était qu'un pur roman, voulant paraître faire une vie de Jésus, devaitrecouriraux Évangiles. C'était pour lui une nécessité qu'il explique à la page xLvni de son introduction, et dont il « prie les personnes qui trouveront qu'il a accordé une a confiance exagérée à des récits en grande partie lé- « gendaires, de tenir compte. »
Partant de là, il devait paraître se servir beaucoup de nos Évangiles, unique terrain historique de son récit et de son crédit; et il devait, en réalité, s'en affranchir, puisque son but était de les détruire.
C'est ce qu'il a fait par le double procédé de la divination et de la conjecture.
A ne voir que les indications qui sont au bas de ses pages émaillées de renvois, tout son récit porte sur les
Évangiles: on ne voit autre chose que Matth.^ Luc, Marc, Jean, Mais, dans ces mêmes pages, il donne ses imaginations pour des réalités de la vie de Je su s, en déoaturaul les faits, en y mêlant des inventions tout à fait gratuites, et en laissant ou faisant croire que les Évangiles eux-mêmes autorisent ces imaginations et ces inventions. C'est là la part de la divination : il s'y livre hardiment.
Mais comme, après lui avoir ainsi servi sur ce point, ces mêmes Évangiles l'embarrassent sur les autres, et qu'il ne peut les rejeter ouvertement sans discréditer son propre récit qui vient de s'y appuyer, alors il les dissout par la conjecture. Il y glisse le doute et y insinue la décomposition. Il ne nie pas, par exemple, que Judas en proie au remords se pendit : ce serait démentir sans fondement l'Évangile dont il vient de s'autoriser; mais il dira : peut-être , a retiré dans son champ de « Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et ob- <( scure, pendant que ses anciens amis conquéraient « le monde et y semaient le bruit de son infamie. a Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait sur tt sa tête aboutit-elle à des actes violents où l'on vit le a doigt du ciel*. »
Ainsi, quand il s'agit de ses propres inventions, pas de preuves, et cependant pas de doute, pas de conjec-
J. Vie de Jésus, p. 438.
tures : la divination, colorée de l'Évangile, suffit pour les autoriser. Mais s'agit-il des faits évangéliques^ alors le doute surgit, la conjecture arrive, et l'Évangile disparaît sous l'estompe de la critique, qui mêle les jours et les ombres dans un vague équivoque d'impartialité.
Par la divination il fait son Jésus, et par la conjecture il s^ défait du véritable.
Voilà un des premiers procédés de la méthode employée dans la Vie de Jésus. C'est ce fantôme, qu'on avoue n'être fait que de divination et de conjecture, éclos aujourd'hui du cerveau de M. Renan, qu'on veut substituer au Jésus de l'Évangile, à ce vivant Jésus, à ce Yeube de vie que nom avons ouï, que nous avons vu de nos yeux, que nos mains ont touché^ et que nous entendons, voyons et touchons encore dans l'Évangile et dans l'Église par le témoignage des Apôtres et le trajet historique de la tradition. En vérité! C'est donc là. Messieurs, l'Évangile de votre incrédulité? c'est sur ce beau fondement que vous ne croyez pas et que vous nous proposez de ne pas croire ?
Ah! si nos Évangiles étaient ainsi faits, comme vous auriez beau jeu de les traiter de légendes! Mais tout est assez bon pour ne pas croire à l'Évangile; même de croire au plus grossier roman.
Il faut dire aussi que nos critiques en prennent cavalièrement leur parti, du moins pour ce bon public qu'ils se flattent de gagner à la libre pensée* Ils ne se conten-
LA METHODX. 47
tentpas, en effet, de le tromper, ils vont jusqu'à lui dire en face qu'ils le trompent, et qu'ils lui en donnent pour ce qu'il vaut.
Écoutez, à cet égard. M, Schérer, qui nous a vanté la beauté achevée et classique de l'œuvre :
c( Il n'y a que deux manières d'écrire l'histoire de <c Jésus. — Le parti le plus digne serait peut-être de « reconnaître qu'une biographie proprement dite est « impossible^. Dans l'absence d'informations authen- « tiques sur tant de points importants, on se bornerait « strictement à ce qu'on sait, etc, » ML. Schérer trace ici cette première manière un peu sévère et un peu nue, puis il reprend :
« L'autre manière serait plus agréable et plus vive. « L'auteur ferait une large part à la conjecture» Il cher- (( cherait à reproduire, non pas tant les documents que « l'impression qu'ils ont laissée dans son esprit. A dé- « faut de la réalité littérale qui nous manque, il nous « dirait comment il a compris les choses. La divina- « tion de l'artiste suppléerait à F insuffisance de rhis-- « toire. Ou plutôt, nous aurions une histoire d'un a genre plus élevé, dans laquelle la vraisemblance rem- « placerait la vérité. On ne serait pas précisément sûr a de tenir l'original^ mais on aurait du moins l'esprit « général des faits, Yune des façons dont ils ont pu ar*
1. C'est le parti, comme nous Tavons déjà dit, qu'avait prudemment adopté jusqu'à nos jours l'incrédulité^ et pour cause*
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« lÎTer^ Ajoutons que la conjecture aurait beau être « erronée j elle n'en aurait pas moins son avantage^. « Le public n'aime pas le doute : il se résigne difficile- « ment à cette forme suprême de la science, savoir « qu'on ne sait rien. Celui qui voudra écrire Thistoire a de Jésus, ne s'emparera de l'imagination de ses lec- <c teurs, il ne produira sur eux un effet certain, profond, « qu'à la condition de produire à leurs yeux une perce sonnalité intelligible et distincte. L'analyse des témoi- « gnages, le balancement des preuves, l'aveu de l'inc( suffisance des renseignements, tout cela peut aller à a des savants, mais tout cela ne fait pas l'affaire du pua blic. M. Renan en a jugé ainsi. Il a r^onstruit' de « toutes pièces le Christ que l'histoire lui refusait. Il a n'a pas craint de dérouler devant nous jusqu'aux ana nées de jeunesse et de silencieuse préparation, jusce qu'à cette charmante idylle de Nazareth, que personne « encore n'avait eu l'idée d'écrire. Il a cru pouvoir disa tinguer plusieurs époques dans la carrière du grand a réformateur , celle de l'enthousiasme naïf et de la c( grandeur inconsciente; celle ensuite de l'action, de a l'espoir, du succès; celle enfin de la passion et de la
* i . Vune des façons est curieux.
2. De mieux en mieux ; mais ce qui suit est ineffable : je renonce à le souligner.
3. Ce re est évidemment de trop : ce Christ-là, dans la pensée de M. Schérer, n'ayant jamais existé.
a lutte. L'auteur a ainsi prêté à son livre, non-seulemeût « une forme palpable, une unité, un corps, mais aussi <c un intérêt dramatique. Il en a fait une œuvre d'art, « c'est-à-dire quelque chose d'infiniment plus durable « et plus universel que l'œuvre de science pure. — a M. Renan, d'ailleurs, a donné ses hypothèses pour ce tt qu'elles sont. — a On observe, dit-il, la réserve des tt tours de phrase dont nous nous servons quand il <( s'agit d'exposer le progrès des idées de Jésus. Le lec- « teur peut, s'il le préfère, ne voir dans les divisions «( adoptées à cet égard que les coupes indispensables, (( à l'exposition méthodique d'une pensée profonde et « compliquée. » — Ainsi entendu, le système adopté « ne peut guère donner lieu à des objections sérieuses; ^ ainsi averti, il ne reste plus au lecteur qu'à se laisser « aller au charme de cette interprétation délicate, plau- « sible, élégante des énigmes dont la vie de Jésus res- « tera sans doute éternellement entourée*. »
Après cet aveu, nous l'avouons à notre tour, la Vie de Jésus ne peut pas donner lieu à des objections sérieuses ; et nous devrions poser ici la plume. Que voulons-nous prouver en effet? que la Vie de Jésus n'est pas une œuvre digne, sérieuse ; une œuvre de science, une œuvre sincère ; que ce n'est qu'un roman jeté en pâture au public qui demande des livres de cette sorte, mais
1. Fin du deuxième article de M. Schérer sur la Vie de Jésus de M. Renan, journal le Temps, 14 juillet 1863.
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qui ne saurait aller aux savants et aux critiques? On nous l'accorde. Bien plus, M. Schérer, dans sa naïve sincérité, en avertit le public lui-même. Il Testime ou le méprise assez pour lui dire une telle vérité. — Oui, des deux manières d'écrire sur Jésus, M. Renan, dit-il, a choisi la moins digne^ mais la plus agréable; — à déjfaut de la réalité^ il s'est jeté dans la conjecture et il lui a fait une large part; au lieu de l'histoire il a fait le roman ; — mais qu'importe? La conjecture aurait beau être erronée^ elle n'en aurait pas moins son avantage^ Lequel? Celui d'amuser le public aux dépens de la science et de la vérité ; — la vérité, en effet, c'esi le doute, forme suprême de la science; mais le public naime pas le doute ; il faut s'emparer de son imagination et produire à ses yeux un personnage ; — V analyse des témoi'gnageSy le balancement des preuves^ faveu de Vinsuf^ fisance des renseignements^ tout cela peut être bon comme méthode de la vérité, et peut aller à des sa-vants; mais tout cela ne fait pas l'affaire du public^ ni de l'auteur et du libraire. M. Renan en ajugéainsi^ Or, ainsi averti^ le lecteur ri a plus quà se laisser aller au charme du roman de Jésus.
Nous nous efforçons, dans le travail que nous avons entrepris, de prendre nos adversaires au sérieux, et de les soutenir à la hauteur d'une discussion, par la valeur que nous prêtons à leurs attaques. Mais il faut convenir qu'ils nous rendent la tâche bien difficile. Cependant
LA MBTHODA. SI
nous ne la déserterons pas^ Ce serait trop le compte de rimpiété^ On dirait, en effet, qu'elle a spéculé sur deui sortes de mépris : celui qu'elle se permet pour le public, et celui qu'elle espère qu'on aura pour elle-même ; se flattant j à la faveur dé celui-ci^ de pouvoir exercer libre» ment celui-là. Eh bieni non : nous ne la mépriseront pas; nous continuerons à lui faire honneur; par honneur, par amour, par intérêt pour la vérité de notre foi, qui consacre ses ennemis pour son triomphe* Continuons.
II. La Vie de Jésus est donc un roman, en ce sens qu'elle n'est pas une œuvre vraie. Mais se serait trop lui accorder que d'admettre qu'elle a au moins la valeur d'un roman. Non, c'est un libelle : second caractère de la méthode qui y a présidée
On conçoit, en effet, le roman comme la fiction de oirconstances vraisemblables, donnant un corps à une individualité historique qui les informe de son caractère, et qui y revit sous nos yeux. C'est une œuvre d'art, dont le but est de plaire, d'instruire même ; et dont la première de toutes les règles est le simplex duntaxat et unum de la poétique d'Horaco«
M. Renan ne s'est pas proposé l'art, mais l'impiété. Il a sacrifié même celui-là à celle-ci. On a dit des romans de Walter Scott qu'ils étaient plus vrais que l'histoire; on peut dire de la Vie de Jésus de M. Renan, qu'elle est
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plus fausse que le roman et moins intéressante que rÉvangile. Un souffle aride y a desséché toutes les fleurs, éteint tous les rayons, effacé tous les sublimes ou touchants caractères de la naissance, de l'enfance, de la vie et de la mort du Sauveur; et leur a substitué cette fade idylle de Nazareth qui serait le contre-sens moral et historique le plus ridicule et le plus dissonant, s'il n'était la moquerie la plus insultante et la plus sacrilège. Une préoccupation jalouse, un calcul misérable, je dirais presque une obsession satanique s'y font sentir à toutes les pages : le besoin de dégrader Jésus de sa divinité et d'empoisonner à ce dessein jusqu'à l'éloge, de faire de l'hymne un blasphème. C'est quelque chose comme la tentation de Jésus dans le désert, où le diable, l'élevant au pinacle du temple, lui dit : Je te donnerai tous les royaumes de la terre et leur gloire si, te prosternant, tu m'adores! Ainsi M. Renan n'élève Jésus au pinacle de l'humanité que pour humilier sa divinité dans l'àme du lecteur, et pour faire adorer l'humanité dans Jésus lui-même; que pour nous tenter d'idolâtrie et d'apostasie. Je donnerai à votre Jésus tous les honneurs et toutes les grandeurs de la terre, nous dit-il, si, l'adorant homme, vous le reniez Dieu. Dessein mauvais qui, pour ceux mêmes en qui la foi ne vibre pas, imprime à la Vie de Jésus un caractère repoussant de conjuration contre la vérité et de tentation contre la conscience, et lui enlève celui d'une œuvre d'art.
Mais ce qui lui enlève surtout ce dernier caractère, c'est le défaut de simplicité et d*unité commandé par ce but impie. M. Renan, en e£Fet, a dû s'y livrer à une manœuvre de duplicité et de contradiction qui met le lecteur à la torture. Ne voulant exalter Jésus que pour le ravaler, il arrive qu'il nous le représente tour à tour comme le premier et le dernier des êtres, comme un sage et un fou, un homme divin et un charlatan, un créateur de la religion étemelle de r humanité et un jeune villageois qui ne voit le monde quà travers le prisme de sa naïveté^ ou un géant sombre quune sorte de pressentiment grandiose jetait dé plus en plus hors de F humanité; et cela d'un bout à Tautre de son œuvre. De là ce qu'il y a de plus contraire à une œuvre d'art, telle que lui-même l'a définie quand il a dit que ce devait être : un tout organique^ — un système vivant dont toutes les parties s'appellent et se commandent^ — un récit logique^ vraisemblable y où rien ne détonne^ et où les lois de la dégradation des nuances doivent être à chaque instant consultées. On a cela au suprême degré dans les Évangiles, qui seraient l'œuvre d'art par excellence s'ils n'étaient l'œuvre unique de la vérité. La divine figure de Jés us, quoique présentée sous des jours différents, y est toujours semblable à elle-même, et toujours incomparable, non-seulement dans chaque Évangile, mais dans les quatre Évangiles, qui pour cela sont r Évangile. Nous n'avons qu'un Jésus dans ces quatre
vies, et dans Tunique Vie de Jésus de M. Renan nous en airons plusieurs, et plusieurs qui se heurtent, qui dé-» tonnent, qui jurent, qui violent les lois de Fart et de la poétique ; parce qu'ils violent celles de la logique et du sens moral«
III. Aussi, pour les concilier, M. Renan a-t41 été entraîné à ériger cette violation du sens moral et du sens commun en principes de sa méthode et de sa ori-* tique, et c'en est là le troisième oaractèrei
Voici en effet, en morale, les principes quil a dû professer dans sa Vie de Jésus :
«a Toute idée perd quelque chose de sa pureté dès a qu'elle aspire à se réaliser.
Il On ne réussit jamais sans que la délicatesse de « Vâme éprouve quelques froissements,
a Telle est la faiblesse de Tesprit humain, que les c( meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que <i par de mauvaises raisons S i»
Puis cette page, qui retombe sur son auteur de tout le poids de la conscience humaine qui la lui renvoie ; a L'histoire est impossible , si Ton n'admet hautes ^ ment qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures.,., a Toutes les grandes choses se font par le peuple ; or a on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées, a Le philosophe qui, sachant cela, s'isole et sç retranche