Essais^ liv. I, ch
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rencontrer (je le crois bien, si tous évites la nâtre); et M* Sainte-Beuve, épousant cette tactique, dit aussi : a Entre ceux qui admettent le surnaturel et le miracle a et ceux qui ne l'admettent pas, il n'y a point à di$^ fi cuter : c'est à prendre ou à laisser. » Ainsi tranohent ces messieurs. Tout ou rien, et c'est rien qu'ils choisissent. Mais c'est là du fanatisme, et le fanatisme du néant. C'est le plus parfait éteignoir qu'on puisse poser sur l'esprit humain. C'est mettre le surnaturel et le miracle, et par conséquent la puissance qui les fait^ Dieu, hors la loi, hors la discussion. C'est y mettre par cela même la raison ; puisque vous n'avez pas l'évidence. Cette méthode est, en dialectique, ce que la Révolution est en politique. C'est la Révolution passée dans les procédés de l'esprit. La Critique est le tribU'^' nal révolutionnaire : la Religion est mise hors la loi ; et la loi des suspects est appliquée à la Raison, comme étant d'intelligence avec la Foi.
Si nous agissions ainsi à l'égard de notre foi, si nous interdisions d'en discuter les bases par cette fin de nonrecevoir d'indiscutabilité, que diriea-vous de notre faiblesse d'esprit? et c'est vous, philosophes, qui vous retranchez derrière elle, qui soufflez sur la discussion? Mais cette méthode est commode, et elle peut aller loin. Vous n'avez qu'à dire en toutes choses s a entra ceu^t « qui admettent l'affirmative et ceux qui admettent la a négative, il n'y a pas de discussion possible ; » et alors
nous ii'avons plus besoin d'enore ni de papier. Et ceux qui n'affirment ni ne nient? et ceux qui se réservent pour le résultat de l'examen consciencieux? et ceux qui offrent de déduire les raisons de leur affirmation et de la soumettre à la discussion : qu'en faites-vous? Pourquoi ne peut-on pas discuter philosophiquement la possibilité et historiquement l'existence du miracle? Nous pourrions le dire, nous, qui avons pour nous la foi universelle du genre humain. Mais nous ne le disons pas. Nous consentons à remettre, pour la millionième fois, en discussion, les fondements de nos croyances. Nous mettons notre enjeu : et vous, qui nous attaquez, qui engagez la partie, vous ne mettez pas le vôtre?
Car, encore, si vous vous absteniez, si vous vous défendiez seulement, au moyen de votre négation du surnaturel à jonon, vous seriez simplement déraisonnable. Mais vous attaquez; et par là vous le devenez doublement. Dé votre bouclier, vous vous faites une arme. De votre impossibilité théorique des miracles, vous tirez argument con trèfle fait des miracles de Jésus : et c'est là votre argument unique, la raison de toutes vos raisons. Toutes les preuves de la certitude évangélique que vous ne pouvez combattre en elles-mêmes, bien plus, que vous avouez, et qui, en bonne logique, devraient faire conclure l'existence des miracles, et de cette existence leur possibilité, vous les faites céder à l'unique préjugé de l'impossibilité des miracles; et lors-
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que nous voulons discuter ce préjugé, il revêt l'inviolabilité dogmatique d'une croyance, ou plutôt le fanatisme d'une superstition. Vous citez le genre humain à votre tribunal, et vous ne voulez pas l'entendre.
Cette méthode est intolérable, et la démasquer c'est la flétrir. Libre à vous, finalement, de ne pas croire, comme à nous de croire, aux périls et risques de notre conscience et de notre raison : mais ce que je ne saurais .admettre, ce contre quoi je m'élève de toute la force du droit et de la logique, c'est que vous érigiez votre incrédulité en principe lorsque je mets ma foi en question, et que vous vous abritiez lorsque je me découvre. Que si vous le faites, vous êtes jugé.
Voici, du reste, comment vous l'avez été par un des vôtres, par notre plus franc ennemi, M. Proudhon, qui s'explique ainsi sur nos deux méthodes :
« Dans ces derniers temps, une déclaration émanée « du Saint-Siège, en réponse à l'objection fameuse de « l'impossibilité de concilier la raison avec la foi, por- « tait expressément qu'il n'était pas vrai que la foi ca- « tholique eût par elle-même rien d'irrationnel; que les « dogmes fondamentaux, tels que l'existence de Dieu, « l'immortalité de l'âme, la nécessité d'une religion, se (( démontraient par la raison, en même temps qu'ils « étaient appuyés parla révélation; que les dogmes sec( condaires se déduisaient des premiers avec la même a logique et se confirmaient par les mêmcû témoigna-
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« ges; qu'en conséquence le reproche fait à TÉglise par (( un certain philosophe, de sacrifier la raison à la foi, <c était une franche calomnie.
« Des réclamations se sont élevées du côté de la phi- « losophie contre cette assertion du Saint-Père. On Ta « accusé lui-même de tergiversation et d'équivoque, « pour ne rien dire de pis. L'incident n'a pas eu d'autre (( suite. A mon tour je prends la parple, et je demande : « Qui trompe-t-on ici, et qui en impose, de la philosoa phie ou de l'Ëglise?
« Au risque de scandaliser les rationalistes et de pas- « ser pour faux frère, je dirai qu'à mon sentiment c'est « le pape qui a raison. Mais il faut s'entendre. »
Ici M. Proudhoii, envisageant la question par rapport à la science, dit que l'Église ne satisfait pas aux conditions de celle-ci, parce que les faits dont elle s'appuie ne sont pas des faits constants, mais des faits produits par exception, aperçus par aventure, signalés par des témoins privilégiés. — Nous répondrons pertinemment à cela en son lieu : notamment au chapitre des prophéties. Loin d'éluder l'objection, nous prions le lecteur d'en garder mémoire. Qu'il nous suffise de dire, quant à présent, qu'un fait constant pourrait difficilement être un fait miraculeux; — : et que néanmoins l'Auteur . de notre foi a trouvé le secret de nous donner à l'appui et en accompUssement de sa parole, dans les prophéties et dans l'Église, des faits miraculeux par leur constance
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même, des miracles universels et perpétuels. C'est ce que M. Proudhon lui-même va reconnaître dans ce qui suit :
« Que les nouveaux mystiques s'inclinent ici devant fi leur maîtresse et leur mèfe.
a Plus sage, en effet, que ses impertinents contrece facteurs, TÉglise n'a jamais prétendu, comme Fictite^ « Hegel, aller de rinconnu au connu, de Yen soi des a choses à leur phénomépalité ^ ; expliquer l'observable a par l'invisible, l'ordre de la nature par celui de la c< Providence, l'histoire parla théodicée, et, au rebours n de l'oracle de Delphes et de la méthode de Desoartes, a conduire l'homme à la connaissance de lui-même par (( la connaissance de Dieu*
(c L'Église a d'abord donné à sa foi mystique .une (( sorte d'empirisme : ce sont ses livres, @a tradition, « ses prophéties, ses miracles, et, jusqu'à un certain a point, h série des révolutions humaines, en un mot, (( l'ensemble de la révélation.
Cl La révélation, dans le véritable esprit de l'Église, a n'est pas l'identité du réel et de l'idéal, comme l'ena seigne la philosophie hégélienne ; c'est une portion a de la phénoménalité, créée tout exprë3 pour affirmer a ensuite la réalité ultra-sensible et le règne trajiscen- (^ dental de l'absolu,
i . Comme M. Havet va de l'impossibilité et du néant essentiel des miracles, c'est-à-dire de l'en soi des miracles, contre leur pbénomâQfLUté liistorique et évangélique,
« Et moi aussi j'ai mon expérience, dit FÉglise; expé- « rienoe antérieure et supérieure h toutes les expert* « mentations incertaines, éternellement sujettes à con'* « trôle, des savants*; expérience décisive qui me vient « de Dieu même, et à laquelle ont assisté mes auteurs ; « c'est la création du monde, dont la science ne rendra (L jamais compte ; c'est la formation de Thomme, que « la physiologie n'explique point; c'est sa première « éducation par les anges; ce sont les révélations, m^ a térées pendant une longue suite de siècles, d'Adam, « d'Hénoch, de Noé, d'Abraham, de Moïse, des Proa phètes, de Jésus^Christ.
« Sur cette expérience vénérable, dont le souvenir « s'est conservé chez tous les peuples, s'appuient ma « théologie et mon enseignement. Ni moi non plus je « ne crois à l'absolu métaphysique destitué de toute (( manifestation sensible : je le récuse, je le blâme, « comme la source de toute illusion. Dira-t-on que ma « révélation ne se renouvelant plus n*a d'autre garantie a que des témoignages? Mais j'existe, et mon existence (( k elle seule est uqe révélation incessante, un miracle « perpétt$el'*. »
Tout ceci revient à ce que nous avons cjit, que le
i. Ici M. Proudhon rend un complet hommage à la vérité contro ce qu'il a dit précédemment.
2. De la Jmiice dam la Bévoluiion et dam VÊgliie^ t. II , p. 309, 310, 311.
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Christianisme, l'Église, est un système de foi revêtu d'un appareil de preuves sensibles qui constituent la révélation, et que, conformément à la grande méthode rationnelle et scientifique, nous allons à la foi en partant de la révélation, en partant des phénomènes historiques et évangéliques, des faits et de toutes les preuves et témoignages qui les établissent; en partant, en un mot, de la raison; — alors que nos adversaires partent au contraire de l'incrédulité idéale pour aller, sans discussion, contre les faits, contre les preuves, contre l'expérience, et dès lors contre la raison.
Voilà qui est surabondamment établie
V. Mais ce qui reste à expliquer, c'est le pourquoi de cette conduite de nos adversaires. Et ici nous abordons le cinquième caractère de la méthode de la Vie de Jésus : son vrai fond, dans lequel elle se résume.
Car, enfin, cette proscription du surnaturel et du mi-
1 . Si je secoue longtemps mes adversaires sur ce procédé de leur méthode, c'est moins pour ce qu'ils sont que pour ce qu'ils représentent. En eux s'agite, en effet, l'esprit critique moderne qui, sous ses formes multiples de philosophie, d'histoire, de politique, de littérature et de roman, pourrait s'appeler Légion. Seulement, au lieu que l'Esprit de ce nom dans l'Évangile était exorcisé par la foi et par la prière, celui-ci l'est par la raison et par Id discussion. L'ombre du raisonnement le met en fuite. Il n'est hardi qu'à se retrancher derrière des affirmations sentencieuses, qui sont elles-mêmes autant de négations fastueuses. J'ai tenu à lui arracher ce masque d'oracle, d'oracle du néant. Ce qui suit va achever de le mettre à nu.
racle dont ils se font un principe, avec lequel ils écartent ou renversent tout, ne saurait avoir, de soi, ce caractère. Il n'a pas, en effet, la propriété d'un axiome, Yévidence; et il ne s'appuie pas sur un principe antérieur qui l'aurait. Ce devrait être une pure question d'expérience. D'où vient donc qu'ils en font une question de philosophie? Bien plus, d'où vient qu'ils ne veulent pas même en faire une question, et qu'ils veulent le mettre au-dessus et à l'abri de toute discussion, comme un dogme ?
M. Renan dit, il est wai, « ce n'est pas au nom de c< telle ou telle philosophie, c'est au nom d'une cons- « tante expérience, que nous bannissons le miracle de «c l'histoire ^ » Mais il Hiaise en disant cela; car dès qu'on en appelle à l'expérience et à l'histoire, il les écarte par cette raison d'impossibilité des miracles qu'il en fait cependant résulter. Et puis faut-il rappeler ce qu'il a dit antérieurement d'une façon si philosophique et si dogmatique : « Les lois de l'être ne constituent (t qu'un seul ordre de gouvernement qui est la nature. « Qui dit au-dessus et en dehors de la nature, dans « Tordre des faits, dit une contradiction, comme qui a dirait surdivin dans l'ordre des substances ^. )>
Quant à M. Havet, il professe ouvertement ce qu'il appelle, en des termes qui se repoussent et qui sont
^ . Vie de Jésus, introduction, p. n.