Id„ ibid,, p. lv et lvi
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quel M. Renan rejette, admet, rapproche, combine et sollicite ainsi les textes é\angéliques ? Car enfin, bon ou mauvais, il faut un critérium. Eh bien, M. Renan est au-dessus de cela. Il juge sans jugement, il ne s'engage à rien yis-à-vis de qui que ce soit, ni même vis-àvis de lui-même. Une chose n'est jamais vraie, douteuse, ou fausse en soi, pour lui : elle le devient^ selon qu'elle est favorable ou contraire à son intérêt. Le vrai et le faux n'ont pas de limites et de caractères, ils sont comme des couleurs sur sa palette, qu'il prend, écarte, reprend, mélange, nuance surtout, selon la fantaisie de son pinceau. Ainsi, où prend-il que les discours de Jésus ne sont pas vrais dans saint Jean, et que la partie narrative y est digne d'une confiance hors ligne? Nulle part que dans l'intérêt qu'il a à se défaire des témoignages de la divinité dejÉsusqui éclatent dans ces discours. C'est le cynisme, on peut le dire, de l'arbitraire et de l'intérêt : tellement que, portant l'arbitraire dans l'arbitraire même, il va donner créance à ces mêmes discours et démenti à ces mêmes faits, selon l'occasion, sans tenir compte du jugement arbitraire, déjà, qu'il en a porté en sens inverse.
Mais, direz-vous, cela n'est vraiment pas sérieux: Cela est sérieux, vous répondrai-je, autant que l'incrédulité peut l'être. Car, en définitive, M. Renan s'en est mal tiré; mais qui est-ce qui s'en est tiré mieux que lui des autres incrédules, du moment qu'ils ont tenté d'ex-
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hiber les raisons de leur incrédulité? Pour être plus pesant, Strauss en est-il moins répudié par le sens commun et par la science? Et M. Scherer, et M. Havet qui, après avoir exalté l'œuvre de M. Renan dans Tensemble, la désavouent et la répudient dans le détail, que mettent-ils de mieux à la place? Nous l'avons déjà vu ; nous le verrons encore.
Ici, ils sont d'accord avec nous et avec tout le monde, pour laisser au compte de M. Renan sa théorie de Yàpeuprès^.
Disons d'abord que rien ne résiste plus à cette théorie que le caractère propre des Évangiles. Aucune his* toire sous ce rapport ne leur est comparable.
Tout se tient en Jésus, dit Bossuet^ sa vie, sa doctrine, ses miracles. L'Évangile est un tissu serré dont on ne peut détacher un fil, un iota. La morale, la doc-
1 . M. Larroque, qui, dans une incrédulité trop notoire, a gardé une conscience qui Ten fera, nous l'espérons bien, revenir, dit à ce sujet : a Je confesse que je n'entends plus rien à rien, si l'on « me démontre que je me trompe en déclarant que cet art de fi substituer à la vérité nue la vérité de la couleur, de combiner « les textes avec goût, de les solliciter doucement, jusqu'à ce « qu'on les ait amenés à dire ce qu'on veut qu'ils disent, est le fi renversement des règles de bonne et sévère critique admises a jusqu'à ce jour; c'est l'art des interprétateurs passés, présents a et futurs, et, certes, on ne devait pas s'attendre à le voir ena seigné par un homme d'une aussi grande autorité en fait d'érua dition que M. Renan. »
(Opinion des déistes rationalistes sur la Vie de Jésus, de M. Renan.)
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trine et le récit s'y entrelacent d'une manière indissoluble. Le miracle y est le plus souvent l'occasion du précepte, et le précepte l'intention du miracle : pour tout dire, le fait n'y est autre chose que la morale en action et la doctrine en résultat. C'est Jésus qui fait le miracle, mais c'est la foi du fidèle qui l'obtient, jet c'est à notre foi qu'il profite, pour nous persuader la morale. Morale, miracle, doctrine coulent ainsi d'une même source vers un même but, et la solidarité qui les entrelace est telle, qu'il faut rejeter ou accepter le tout à la fois. L'Évangile est comme la robe du Christ, sans couture: on ne saurait le partager. On peut encore dire de lui cette grande parole de saint Paul sur Jésus, qui retombe comme un anathème de la conscience sur M. Renan : « En lui n'est pas oui et non ; mais en lui a est un oui immuable ^ » C'est l'exclusion, la malé^ diction de Va peu près.
Cela est si vrai, que M. Renan lui-même, pour ne pas avoir rejeté l'Évangile tout entier, se trouve pris en quelque sorte dans l'authenticité qu'il lui a reconnue, sans que ses réserves puissent l'en dégager. L'Évangile se colle pour ainsi dire à lui comme une autre robe de Nessus, dont il ne peut se déprendre sans déchirer en quelque sorte la raison; comme il y paraît à sa discussion du miracle de Lazare.
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C'est pourquoi M. Schérer et M. Havet, se croyant mieux avisés, le gourmandent à ce sujet.
Rien n'est plus instructif que leur critique. Écoutons d*abord M. Schérer.
a On ne peut aborder la vie de Jésus, dit-3, sans « trouver au seuil une grosse question, celle de la va- « leur historique des livres qui sont les documents « de cette histoire. Ily a à cet égard deux voies à a suivre. On peut d'un c6té, en s'attachant aux rena seignements que nous donnent les plus anciens Pères a de rÉgUse, chercher à établir que les évangiles sont « bien les ouvrages des écrivains dont ils portent aua jourd'hui le nom; que les uns émanent des apôtres, a les autres des disciples des apôtres, et que tous, par a conséquent, ont l'autorité d'un témoignage trèsa ancien, très-direct, très-compétent. — Mais i/joowr- « rait se faire^ d'un autre côté, que la critique trouve «c les renseignements des Pères eux-mêmes obscurs ou a incertains, qu'elle les regarde comme insuffisants a pour établir l'identité de nos évangiles, avec ceux a dont cette haute antiquité a eu connaissance, et, en « désespoir de cause, qu'elle renonce à ces stériles re- « cherches sur la paternité des livres dont il s'agit, pour « ne regarder qu'au contenu de ces écrits, et décider (( de leur valeur par la seule cohérence interne et la c( vraisemblance de leurs relations.
tt Les conséquences de ces deux maniorfes de voir
a seront uécessairement très-diverses. En effet, si Ton « regarde les évangiles, les trois premiers du moins, K comme une œuvre en quelque sorte impersonnelle, a comme une espèce de dépôt sédimentaire laissé par ce la tradition; comme une formation graduelle, popu- « laire, et dans laquelle la légende a su se ménager ce une place considérable , — si, dis-je, on raisonne « ainsi, rien n'empêche plus de mettre les récits mer- « veilleux, incroyables, sur le compte de cette origine « même. Nous avons devant nous un témoignage élas- (( tique qui se plie à tous les doutes, à toutes les con- « jectures, et qui ne se brise jamais entre nos mains, (( parce que nous ne lui demandons jamais que ce qu'il « peut nous donner.
c( Mais il n'en est plus ainsi du moment que Ton a s'imagine avoir devant soi des témoins oculaires de « l'histoire évangélique, les récits des propres compati gnons de Jésus, ou seulement les souvenirs des disci- « pies de ses disciples. La position du critique est dès c( lors complètement changée. Il a affaire à des récits c( de prodiges, à des histoires de flots apaisés et de « morts rappelés à la vie, et ne pouvant plus expliquer « ces relations par les habitudes bien connues de la (( tradition, se trouvant face à face d'un écrivain qui « vous dit : j'ai vu et j'ai entendu, l'historien se voit « contraint de recourir à la supposition de quelque ce fraude. Lés sœurs de Lazare l'auront fait passer
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c( pour morl. Jésus lui-même se sera, bien que malce gré lui, prêté à des supercheries. On voit maintenant a comment M. Renan a été conduit, par ses vues sur <c Tauthenticité des évangiles , à des hypothèses qui a n^ont pas seulement scandalisé les fidèles, mais qui (( ont, c'est ma ferme persuasion, gratuitement méa i^onnu la naïveté et la pureté du prédicateur de la « Galilée. » — a 'Voilà les reproches que les admirateurs c( du livre de M. Renan ne peuvent s'empêcher de lui « faire. »
Cette citation n'aura pas été trop longue si je puis en dégager tout ce que j'y vois d'instructif.
Il faut féliciter d'abord M. Schérer de rompre ouvertement avec M. Renan sur la complicité de fraude que celui-ci prête à Jésus dans la résurrection de Lazare; et dans notre prochain chapitre des miracles^ nous reviendrons sur celte félicitation. Mais pour tout le reste de sa critique, j'avoue ne plus comprendre M. Schérer : ou plutôt je crains de le trop bien comprendre.
M. Renan, dit-il, s'est vu contraint de recourir à une supposition de fraude, pour expliquer le miracle de Lazare, du moment qu'il a reconnu Tauthenticité et l'autorité de l'Évangile qui rapporte cet événement. Donc, selon vous, il n'aurait pas dû reconnaître cette authenticité ; il aurait dû prendre l'autre des deux voies à suivre à l'égard de la valeur historique des Évangiles, savoir, de ne pas les rapporter aux écrivains dont ils
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portent le nom, et de n*y voir qu'un dépôt sédimentaire laissé par la tradition, témoignage élastique qui se plie à toutes les conjectures sans embarras.
Mais il me semble que le tort que vous lui reprochez à l'issue de la voie qu'il a prise, vous le prenez à l'entrée de celle que vous lui conseillez. Ce parti d'éviter de reconnaître la véracité des Évangiles, n'est pas moins grave que celui, cette véracité étant reconnue, d'en venir à méconnaître la naïveté et la pureté du prédicateur de la Galilée. Il est même plus grave, en un sens, parce qu'il ne fait aucune part à la vérité, et qu'il la nte dès le principe.
Cette grosse question de la valeur historique des Évangiles, qui se dresse au seuil de toute vie de Jésus, ne serait-elle donc qu'une question de tactique, et non de critique? Le parti pris d'incrédulité serait-il tel chez vous, messieurs, que la vérité sur ce point (selon vous cependant décisif), fût indifférente, ou même qu'on ne dût la connaître que pour mieux l'éviter???
Ily a à cet égard deux voies à suivre^ dites- vous : on peut d'un côté reconnaître que les Évangiles ont l'autorité d'un témoignage très-ancien, très-direct, trèscompétent (et c'est même là votre opinion personnelle exprimée à la fin de votre article du 28 juillet 1863) ; mais on pourrait d'un autre côté, dites-vous, n'y voir qu'une légende, et vous insinuez à M. Renan qu'il aurait dû suivre ce chemin. Mais si la vérité est quelque
chose dans une question où elle doit être tout, il me semble qu'on ne peut pas ad libitum^ et par manière de s'y prendre, suivre l'une ou l'autre voie, et surtout laisser la vraie pour la fausse. Il ne peut y en avoir qu'une : c'est la vraie; et c'est celle-là précisément que vous conseillez d'éviter. Mais je félicite bien plus M. Renan d'être entré dans cette unique voie par l'aveu de l'authenticité des Évangiles, que je ne vous félicite de ne vouloir pas en sortir avec lui par. l'imputation d'imposture à Jésus. Car, en définitive, il a été maladroit à ses dépens, et vous êtes adroit aux dépens de la vérité.
Mais non, il n'a ni le mérite ni le tort de cette maladresse; car ni vous ni lui ne pouvez contester l'authenticité, l'autorité historique des Évangiles ; et croyez bien que celui qui n'a pas reculé * devant l'outrage à la personne, n'aurait pas reculé devant le procès à l'histoire de Jésus-Christ s'il eût été soutenable.
Le système de la légende a été définitivement enterré avec son auteur, avec Strauss. Cela ne fait plus question. M. Renan en sait plus que vous là-dessus. Et si son autorité ne vous suffit pas, écoutez encore M. Salvador, à qui sa double hostilité de juif et de rationaliste n'empêche pas de reconnaître que : — ce Jamais « ces hypothèses ne tiendront devant le Nouveau Testa- « ment. » — a Le langage oriental et souvent subUme « de ces livres leur donne un cachet général d'authen-
« ticité et de sincérité ^ » — a Loin de trouver à re- « dire aux différences qui se rencontrent dans ce qua- « druple monument, ces différences en constituent la « vraie richesse ; elles l'agrandissent en y conservant (( l'empreinte involontaire et naïve des hommes et des « circonstances*. » — a Les traditions des quatre a évangélistes s'accordent avec toutes les œuvres des « apôtres, et avec la multitude secondaire des récits « apocryphes. Il est impossible, après un examen ré- « fléchi, de ne pas les adopter dans leur ensemble pour « des monuments véritables^. »
M. Renan a donc tiré tout le parti possible de la situation faite à l'incrédulité par la science, en gagnant le bénéfice d'un à-peu-près.
C'est cependant ce que M. Havet peut encore moins lui pardonner que M. Schérer : sans doute parce qu'il a, par-devers lui, de mîeilleures ressources.
Fort de sa confiance dans celles-ci, il se risque à raisonner juste : — c( A certains moments, dit-il, il plaît (( à M. Renan de croire qu'il entend Matthieu dans l'é- « vangile qui porte ce nom, et Jean dans le quatrième, * a et dans les deux autres, deux autres [sic] compa-
i. Jésus et sa doctrine, liv. lï, p. 492. — Préface, p. 8.