CHAPITRE VIII
C'est une triste tâche que celle que nous remplissons : triste pour la foi, mais bien plus triste pour la raison. Si la foi est offensée en effet de l'œuvre que nous discutons, elle en profite ; et c'est sa gloire, comme dit Pascal, d'avoir pour ennemis des gens aussi déraisonnables; c'est sa démonstration vengeresse, que ceux qui l'attaquent perdent ainsi le sens. Mais la raison! quel humiliant spectacle que celui de cette misère où elle est réduite par l'impiété ! Il nous semble que nous faisons ici un cours de clinique intellectuelle, où nous n'instruisons nos semblables qu'en exposant les infirmités de l'esprit humain. L'ironie même que nous sommes trop souvent condamnés à manier, pour mettre la déraison dans tout son jour, redouble en nous cette tristesse, par l'opposition de la complaisance qu'elle suppose, avec la pitié profonde dont nous sommes pénétré.
Mais il le faut. Pour mieux accomplir l'opération que nous avons entreprise, nous continuerons à refouler l'émotion qu'elle nous cause. Dans la mesure de la vé-
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rite qui Texige, nous humilierons pour instruire, nous blesserons même s'il le faut pour guérir.
Nous voici au fort de l'incrédulité, au surnaturel et au miracle. Ici point d'aveu : toute résistance. Point à'à'peU'près : néant essentiel^ comme dit M. Havet. On se retranche dans le naturel et on nous dit : Prouvez le contraire. On élève un mur d'impossibilité, d'inflexibilité scientifique, et on ne veut pas même parlementer et admettre de discussion : c'est à prendre ou à laisser.
Eh bien, cette exclusive et intraitable résistance n'est qu'un témoignage de faiblesse et de désespoir. Jamais il ne fut plus facile d'en avoir raison. Je crois pouvoir dire que nous sommes absolument maître de la situation. Ce fort du miracle est à nous ; et l'incrédulité y est prise : tellement prise, que tous ses efforts pour en sortir ne feront que resserrer le cercle de raison qui l'y retient et qui l'y assiège , par ses propres arguments retournés. Une seule ressource lui restera, comme d'ordinaire, c'est de se précipiter par-dessus la raison et d'aller se briser contre la conscience; M. Renan du moins, qui est toujours hardi dans l'absurde, car M. Schérer et M. Havet auront le bon instinct de ne pas le suivre; mais resteront prisonniers de la vérité.
Cette partie de notre travail demande une particulière attention, non par obscurités mais parce que la clarté en est nouvelle : qu'on veuille bien nous suivre pas à pas.
Ce n'est pas trop prétendre d'abord, croyons-nous, que de tirer, de prodiges certains et avérés, un simple préjugé d'admissibilité d'autres prodiges qui sont en- . core en question. C'est aller en effet du connu à l'inconnu et procéder par analogie.
Si un être extraordinaire, aussi extraordinaire que, de l'aveu de tous, est Jésus -Christ, a fait deux ordres de prodiges dont nous voyons l'un et dont nous ne voyons pas l'autre * : l'ordre de prodiges que nous voyons devra recommander à notre attention celui que nous n'avons pas vu, mais qui repose sur le témoignage. Qu'est-ce donc, si entre ces deux ordres de prodiges il n'y a pas seulement rapport d'analogie, mais rapport de présupposition, rapport de moyen à effet !
Or, c'est ce que nous avons dans Jésus et dans son Évangile.
U est dit dans l'Évangile qu'il commandait à la nature, rendait la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques, et qu'il ressugcitait les morts. Nous n'avons pas yu cela. Mais il y est rapporté qu'en même temps il disait à des bateliers pris dans le limon de la Judée, à un Simon, à un Jacques, à un Jean : Vous serez désormais pêcheurs d'hommes : et nous voyons que comme il l'a dit, il l'a fait. Nous lisons
encore qu'il a dit : Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tout à moi: et nous voyons que comme il Ta dit il Ta fait. Nous lisons qu'il a dit : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église , et les portes de r enfer ne prévaudront point contre elle : et nous voyons que comme il Ta dit il Ta fait. Nous lisons enfin qu'il a dit : Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre, comme j'ai été envoyé je vous envoie; allez donc, instruisez toutes les nations, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé, et assurezvous que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des siècles : et nous voyons que comme il l'a dit il l'a fait. Je me borne à ces prodiges entre beaucoup d autres. Prodiges doubles, prodiges de fait et prodiges de prédiction. Nous les voyons, ils se déroulent et grandissent encore après dix-huit siècles sous nos yeux. Nous sommes nous-mêmes ces prodiges. Il n'est pas besoin d'une commission pour les constater. Le tiionde était païen et le monde a été fait chrétien. Comment? Par une croix. Le monde est resté chrétien contre tous les soulèvements de l'enfer, et il est encore conservé chrétien. Par qui? Par le successeur du premier Pierre. Nous voyons cela; et cela est un prodige. Le Christianisme est un miracle, le plus grand des miracles, comme l'appelle M. Proudhon ^
1. « Ajoutez cet établissement prodigieux de l'empire, la plus a grande des merveilles, avant que le christianisme fût devenu le
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Or, je dis que ce plus grand des miracles, que nous voyons, doit prédisposer notre créance aux moindres miracles évangéliques, que nous n'avons pas vus ; et que le grand Lazare du genre humain, ressuscité et marchant encore devant nous, doit nous être un bon gage du Lazare de Béthanie que nous ne voyons que dans le témoignage de rÉvangile.
Je pourrais dire même que nous voyons celui-ci dans celui-là, et que le monde converti sans miracle serait un plus grand miracle. Mais je me borne, et j'aborde plus directement la question.
Je rencontre d'abord l'objection d'impossibilité^ et je commence, avant tout raisonnement, par lui opposer le gros bon sens, ce bons sens gaulois de Montaigne : c( C'est une sotte présomption, dit-il, d'aller dédaignant (( et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas « vraisemblable : qui est un vice ordinaire de ceux <c qui pensent avoir quelque suffisance oultre la com- (( mune. Condamner ainsi résolument une chose pour « fausse et impossible, c'est se donner l'avantage d'a- (( voir dans la tête les bornes et limites de la volonté c< de Dieu et de la puissance de notre nature , et il n'y a
a pte grand des miracles, » (De la justice dans la Révolution et dans VÉglise, t. III, p. 133.)
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« point de plus notable folie au monde que les ramener « à la mesure de notre capacité et suffisance. Quand a nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques « de saint Hilaire, passe; son crédit n'est pas assez grand <( pour nous ôter la licence d'y contredire : mais de a condamner d'un train de pareilles histoires, me sem- « ble singulière impudence... C'est une hardiesse dan- « gereuse et de conséquence, oultre l'absurde témérité « qu'elle traisne quand et soy, de mépriser ce que nous « ne concevons pas : Car après que, selon votre bel ence tendement vous avez estably les limites de la vérité (( et de la mensonge, et qu'il se trouve que vous avez « nécessairement à croire des choses où il y a encore « plus d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous (( êtes déjà obligé de les abandonner K »
i. Essais, liv. III, ch. xi, Des Boileux, — Ce hauf et spirituel bon sens fait plaisir. La tradition française en est perdue, grâce aux extravagances de la libre pensée, — Ce n'est pas que Montaigbe fût un esprit faible, tant s'en fautl «Je suis lourde et me « tiens un peu au massif et au vray semblable, dit-il dans ce « môme cbapitre. Je vois bien qu'on se courrouce, et medeffend- « on d'en douter sous peine d'injures exécrables : nouvelle façon « de persuader ! Pour Dieu mercy, ma créance ne se manie pas « à coups de poing. A tuer les gents, il fault une clarté lumi- « neuse et nette ; et est notre vie trop réelle et essentielle pour « garantir ces accidents supernaturels et fantastiques. » —Pascal, à ce sujet, fait cette réflexion : « Que je hais ceux qui font les « douteux des miracles! Montaigne en parle comme il faut dans « les deux endroits : on voit en l'un combien il est prudent, et « néanmoins il croit en Tautre, et se moque des incrédules. » — Ainsi feront tous les g«Jis sensés.
Maintenant raisonnons serré.
De quelle impossibilité veut-on parler? qu'on s'explique. Est-ce une impossibilité de principe, une impossibilité philosophique? ou bien est-ce une impossibilité de fait, une impossibilité d'expérience, le miracle non constaté?
Une impossibilité philosophique et de principe? M. Renan n'ose pas le dire ouvertement, et même il s'en défend. Ce serait l'athéisme. Nous l'avons démontré dans notre chapitre IV. Mais le dirait -on, comme M. Havet, outre l'absurdité de l'athéisme d'où il faudrait d'abord se tirer, nous opposerions le fait, et nous en appellerions au témoignage. Nous répondrions comme il fut répondu à ce philosophe qui niait le mouvement : par le fait, par le miracle attesté. Nous dirions comme l'aveugle-né, à la guérison duquel les pharisiens opposaient que Jésus était un pécheur : « Je ne sais si c'est « un pécheur, je sais seulement que j'étais aveugle et c( qu'à présent je vois. » Jamais un prétendu principe n'a pu fermer la bouche à un fait. Si le fait est vrai, si le miracle est constaté, eh bien ! le principe est jugé ; et c'est un préjugé dès lors contre le principe que de s'opposera la [constatation du fait. Jésus- Christ, qui s'annonçait comme le Principe, se soumettait au fait, en appelait au fait, au grand fait de ses miracles. Nul ne peut, plus que lui, s'autoriser d'un principe pour s'affranchir du fait.
Que si ce n'esi pas une impossibilité de principe qu'on nous oppose, mais une simple impossibilité d'expérience et de fait , alors la difficulté s'aplanit et s'efface, il n'y a plus d'impossibilité proprement dite. M. Renan en convient : a Nous ne disons pas, dit-il, le « miracle est impossible. Nous disons : il n'y a pas eu (( jusqu'ici de miracle constaté. » En ce cas, répondons-nous, procédons à la constatation, à l'enquête, à l'appréciation des preuves et de tous les éléments de conviction. Entendons le témoignage des Évangiles dont vous avez reconnu le caractère direct d'authenticité et de crédibilité.
Nullement, réplique-t-on, ce témoignage est évidemment faux, quoique vrai d'une manière générale ; faux de toute nécessité, par cela seul qu'il y est question de miracle, et que le miracle a contre lui non pas une impossibilité de principe, mais une impossibilité, d'expérience constante : rinflexibilité du régime général de la nature. c< Ce n'est pas d'un raisonnement, en « effet, mais de l'ensemble des sciences que sort ce ce grand résultat : il n'y a pas de surnaturel. La notion c( du surnaturel, avec ses impossibilités, apparaît du « jour où naît la science expérimentale de la nature. » Chercher à expliquer légendairement les Évangiles, <c ce n'est donc pas mutiler les faits au nom de la <« théorie, c'est partir de l'observation môme des faits, » c'est partir de la grande expérience, partir du fait, mais
d'un fait si universel, si constant, qu'il s'élève à la hauteur d'un principe. « Nous maintiendrons donc ce ce principe de critique historique, qu'un récit surnaturel « ne peut être admis comme tel; qu'il implique tou- « jours crédulité ou imposture; que le devoir del'his- « torien est de l'interpréter et de rechercher quelle part « de vérité, quelle part d'erreur il peut receler*. »
Voilà l'objection qu'on nous oppose, la fortification derrière laquelle on se retranche. Nous croyons l'avoir fidèlement exposée. Nous avons tenu même à la poser dans tout son aplomb.
Ëh bien, ce n'est là que le plus pauvre des sophismes. Il va ne falloir qu'un souffle pour le renverser. Mais auparavant, laissons-le debout un instant, et montrons que, fût-il aussi vrai qu'il est faux, il ne serait pas insurmontable au témoignage des Évangiles.
Pour l'être, en effet, il faudrait que ce régime général de la nature fût absolu. Mais, selon vous, il n'est que général^ que constant^ n'étant pas le principe, mais de simple expérience. Or, si rare, si extraordinaire que soit le miracle par rapport à ce régime général, il rC est pas impossible^ vous l'avez dit, et vous ne pouvez pas ne pas le dire sans vous enfoncer dans des difficultés bien autrement graves. C'est donc un fait à apprécier dans ses témoignages. Or, encore, la vérité d'un fait n'est pas en