Vie de Jésus, iniroduction, p. l
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mort, s'il est eu^tré depuis trois jours, et 8*il sent mauvais, sa parenté, ses voisins, sa ville valent bien un chimiste qui ne Fa jamais connu; et l'odorat d'un vilain vaut bien celui d'ua critique. Je pense comme Voltaire : « qu'une compagnie de grenadiers me dise unani- « mement : nous venons de voir un miracle, et je « croirai au miracle.» La commission toute seule, renfermée dans sa salle, me serait suspecte, je le dis franchement. Ne connatt*on pas les préventions dee savants contre les choses qui les dépassent? Combien de vérités courent le monde, et qui n'ont pu forcer encore les portes de l'Institut pour y entrer ! que serait-ce donc pour en sortir? M. Renan, du reste, nous donne par avance la mesure de ce qu'il en serait. Ne vient-il pas nous dire que, le cadavre bien choisi par la commission, la mort reconnue bien réelle, la salle désignée, et tout le système de précautions nécessaires pour ne laisser place à aucun doute bien réglé, si, dans de telles conditions, la résurrection s'opérait , une probabilité seulement serait acquise (sans doute parce que la résurrection d'un mort peut être affaire de chance), mais que le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu, sans assigner le nombre de ces expériences, au bout desquelles, le caractère du miracle affaibli par la fréquence, on ne manquerait pas de dire, avec M. Schérer, que c'est un phénomène naturel.
Jusqu'où rincrédulité ne peut-elle pas faire extravaguer la raison ! Il n'en est pas ainsi du peuple, qui sera toujours le grand réservoir du bon sens. C'est pourquoi le Christianisme a toujours voulu l'avoir pour témoin, sans exclure les savants et les témoins de choix. Toute la famille humaine a pu assister aux miracles de la bonté de son Dieu. C'est dans les champs de la Judée, par les chemins et dans les places, au grand jour du ciel et de la publicité, que Jésus faisait ses miracles, et c'est à tort que M. Proudhon a dit qu'ils n^ont eu que des témoins privilégiés : ceci ne va qu'à l'adresse de M. Renan. Il y a eu des témoins choisis par Jésus, il est vrai, pour consigner et publier au loin ces merveilles; mais ils s'appuyaient sur le grand témoignage des multitudes qui en avaient été l'objet.
Dans ces conditions, et ainsi modifiée, nous souscririons à la commission de M. Renan.
Mais qui ne voit qu'elle ne serait plus alors qu'une superfétation de la commission évangélique et apostolique, et que, jusqu'à nouvel ordre du moins, nous devons nous en tenir à celle-ci? Car enfin, saint Luc vaut bien son confrère M. Littré, saint Matthieu et saint Marc nous offrent autant de garantie que M. Schérer et M. Havet; et quant à saint Jean, quoiqu'il n'ait pas renié son Dieu, quoiqu'il ait blanchi dans la charité et qu'il ait usé même le martyre, il peut bien compter pour M. Renan, Qu'est-ce donc si nous venons à y
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joindre saint Pierre, saint Paul, saint Jacques, saint Jude, saint Etienne, et tous les apôtres, et tous les disciples, et tous les confesseurs, et tous les martyrs, dont les lettres, dont les actes, dont la yie et la mort sont autant de témoignages des miracles, sont autant de miracles ! Et les peuples, et les ailles, et le monde, convertis, retourués du culte de Sérapis et de Vénus à celui de la Croix ! Et l'univers romain devenu l'univers chrétien à coups de miracles, ou ce qui serait plus miraculeux sans miracles ! Et l'Église, enfin, sortie de ce miracle des miracles et le perpétuant depuis dix-huit siècles par le prodige de la plus* grande faiblesse usant toutes les forces de la terre et de l'enfer, et faisant éclater par là celles du ciel ! Quelle masse de miracles et de témoignages du miracle! Que devient auprès de cela le projet de commission de M. Renan? Une salle de l'Institut n'aurait pas suffi à de telles expériences : il a fallu la terre, il a fallu les cieux.
Aussi M. Renan n'y résiste-t-il pas, et, accablé, poursuivi par l'évidence, il va se réfugier dans un expédient qu'on ne devinerait jamais, et dont M. Schérer, touché de son embarras, vient lui ouvrir charitablement l'issue.
Lui qui nous a tant opposé l'inflexibilité du régime général de la nature, la science expérimentale de la na-
ture, excluant jusqu'à la possibilité du miracle, il en vient à faire plier ce régime et cette expérience, jusqu'à y faire entrer le miracle, comme un acte purement naturel.
Nous l'avons vu, en effet, après avoir prétendu que la prédiction de la ruine du temple par Jésus- Christ serait tellement miraculeuse par sa précision, que, de toute nécessité, elle a dû être faite après l'événement, ne pouvant soutenir cette dernière assertion en face de la date des trois Évangiles qui rapportent cette prédiction, il ne voit plus alors dans celle-ci qu'un acte dépure clairvoyance. Bien plus, les prodigieuses prophéties de l'Ancien Testament, qui anticipent de deux, cinq, huit et même vingt siècles la vue nette des événements les plus inimaginables, s'expliquent naturellement pour M. Renan « grâce à une espèce de sens prophétique qui « rend par moments le sémite merveilleusement apte « à voir les grandes lignes de l'avenir. » Généralisant cet expédient, M. Scherer invite M. Renan à ne pas se donner tant de mal avec les miracles, et à s'en tirer par.cette présomption que, jusqu'à preuve du contraire, la cause de tout phénomène soi-disant miraculeux, sans en excepter la résurrection d'un mort, doit être tenue pour naturelle.
Ainsi, au fait du miracle, tant qu'ils croient pouvoir le contester, ces messieurs opposent hardiment l'inflexibilité du régime général de la nature. Mais le miracle
vient-il à être prouvé, alors ils échappent à son carac-
tère surnaturel par la flexibilité de ce même régime, qui s'ouvre, pour ainsi dire, comme une soupape, par où le plus grand miracle disparaît. Vrais magiciens, la nature, ainsi, leur obéit, en devenant exclusive ou capable des plus grands miracles, au gré de leur intérêt.
M. Renan comprend toutefois que ce peut être là une ressource pour les cas extrêmes, mais qu'on ne saurait en abuser; et qu'il faut savoir, une fois au moins, aborder hardiment le miracle, et se mesurer avec lui sur son propre terrain : l'authenticité de l'Évangile.
C'est ce qu'il tente de faire par l'explication de la résurrection de Lazare, au grand effroi de M. tiavet et de M. Schérer, qui se désolent de le voir s'y exposer. «Ce « passage du volume de M. Renan, dit M. Schérer, va « devenir, on peut le prévoir, le point de mire des dé- « clamations. Les ennemis de l'auteur ne manqueront « pas de triompher d'un procédé qui leur semblera « porter atteinte à la sainteté de l'histoire sacrée *. »
Comment M. Schérer, qui juge ce procédé cotnme nous, et qui prévoit que nous le jugerons comme llii, et qui n'est pas assurément t ennemi dé Fauteur^ impute-l-il à cette inimitié personnelle ce même jugement de notre part ; et comment appelle-t-il déclamation en tious, ce qui est conviction en lui? Comme si la sainteté de r histoire sacrée nous était moins chère qu^à lui, et
i. Journal le Temps du 14 juillet 1863.
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que ce ne fût que par haine préconçue contre M. Renan que nous fussions sensible à Thonneùr de Jésus- Christ! Quant à triompher de Tîncrédillîté, nous y sommes Irop habitué pour en abuser dans cette circonstance. Nous serons généreux, en ne faisant que citer, avec accompagnement de quelques courtes annotations. A moins que ce ne soit être ennemi de l'auteur que de le citer. Mais son ennemi, en ce cas, c'est luimême ; et nous convenons qu'il ne saurait en avoir de plus cruel. Mais avant, qu'on lious permette cette simple observation que, pair cette explicaliotl d'un tniracle de l'Évangile, comme spécimen de tous les autres, M. Renan fournit un genre de preuve que nous désirions depuis longtemps, à savoir : de montrer par la contre-partie de la vérité des faits évangéliques, que cette vérité est telle, qu'elle ne laisse à celui qui refuse de l'admettre d'autre parti que les incroyables puérilités et les misérables indignités qu'on va voir.
c( Jésus revint à son séjour chéri de Béthanie, où se t< passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin c( de sa vie des conséquences décisives. Fatigués du « mauvais accueil que le royaume de Dieu trouvait dans « la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand ce miracle qui frappât vivement rincrédulité hiéroso-^ a lymite *. La résurrection d'un homme connu à Jéru-
1 . Où noire critiqué a-t-il pris cela? De près ou de bin, y a-t-11
i< salem dut paraître ce qu'il y avait de plus convaiacc cant. Il faut se rappeler ici que la condition essentielie a de la vraie critique est de comprendre la diversité c< des temps, et de se dépouiller des répugnances ins- « tinctives qui sont le fruit d'une éducation purement « raisonnable *. Il faut se rappeler aussi que dans cette (c ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était « plus lui-même. Sa conscience, par la faute des homc( mes et non par la sienne, avait perdu quelque chose <c de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé à bout, a il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, « et il obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours <c dans les grandes carrières divines, il subissait les mi- « racles que l'opinion exigeait de lui bien plus qu'il ne ce les faisait^. A la distance où nous sommes, et en prérien qui y ait rapport dans rÉyangile, môme en solliciiant les textes doucement ou violemment?
i . Aveu naïf 1 La condition essentielle de la vraie critique est de se dépouiller des répugnances instinctives du sens commun : précaution réclamée par ce qui va suivre.
2. Toutes ces cauteleuses insinuations sont assurément plus révoltantes que le but où elles arrivent : que Jésus était un imposteur. Mais, tout sentiment d'indignation tombe devant cette réflexion, que le Jésus dont il s'agit ici n'est pas celui de l'Évangile, mais celui de M. Renan, lequel ne peut être capable que d'imposture. A cet égard, il suffit de se rappeler, comme il dit, ce qui précède dans la Vie de Jésus. Quant à celui de l'Évangile, vous n'avez qu'à prendre le contre-pied de celui-là pour le retrouver. Si quelque chose est saisissant, en effet, dans le miracle de la résurrection de Lazare, c'est la calme, touchante et divine initiative de la bonté de Jésus, dans l'inintelligence et l'abattement
« sence d'un seul texte offrant des traces évidentes d'arec tifices de composition S il est impossible de décider « si, dans le cas présent, tout est fiction, ou si un fait t( réel arrivé à Béthanie servit de base aux bruits ré- (( pandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de « la narration de Jean a quelque chose de profondéce ment différent des récits de miracles éclos de Tima- « gination populaire, qui remplissent les synoptiques. c( Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une (( connaissance précise des relations de Jésus avec la « famille de Béthanie, et qu'on ne comprendrait pas « qu'une création populaire fût venue prendre sa place « dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est (( donc vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne « fut pas un de ces miracles complètement légendaires (( et dont personne n'est responsable. En d'autres ter- « mes, nous pensons qu'il se passa en Béthanie quelque tt chose qui fut regardé comme une résurrection*.
de tout ce qui l'entoure. C'est peu^étre le seul miracle qu'on ne lui ait pas demandé, loin qu'on le lui ait imposé, le miracle le plus personnel, et si j'ose ainsi dire, le miracle de Tamitié. Oh I qu'une âme qui travestit ainsi le divin en ignoble est malheureuse !
i. M. Renan, qui s'y connaît, voit partout des artifices de composition : comme un homme à bonne fortune voit partout des vertus fragiles.
2. En dPautres termes^ j'aurais bien voulu pouvoir nier le miracle, mais force m'est de le confesser, et je n'ai plus que la ressource de l'expliquer.
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a La renommée attribuait déjà à Jésus deux oli trois il laits de ce genres La famille de Béthanie yui être a amenée presque sans s'^ douter à Tacte important
. " «c qu'on désirait. Jésus y était adoré. // semble que
a Lazare était malade, et que ce fut même sur un mes- <c sage des sœurs alarmées, que Jésus quitta la Périe.
: ^ ^ « La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie.
« Peut-être aussi Tardent désir de fermer la bouche à tt ceux qui niaient outrageusement la mission divine a de leur ami entratna-t-elle ces personnes passionnées (( au delà de toutes les bornes. Peut-être Lazare, pâle « encore de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes c< comme un mort et enfermer dans son tombeau de face mille. Marthe et Marie vinrent au-devant de Jésus et « sm^ le laisser entrer dans Béthanie^ le conduisirent « à la grotte. L'émotion cju éprouya Jésus près du tom- « bequ de son ^mi, qu'il croyait mort, put être prise (( par les assistants pour ce trouble, ce frémissement c( qui accompagnait les miracles ; l'opinion populaire a voulant que la vertu divine fût dans l'homme comme a un principe épileptique et convulsif, Jésus (toujours a dans l'hypothèse ci-dessus énoncée] désira voir ente core une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant « été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la
i. La renommée ici, c'est rËvangile, aussi digne de foi dans saint Matthieu, dans saint Msirc et- dans saint Luc que dans saint Jean.
« tête entourée dun suaire^. Cette apparition dut na- « turellement être regardée par tout le monde comioe c< une résurrection*. La foi ne connaît d'autre loi « que l'intérêt de ce qu'elle croit vrai. Le but qu'elle « poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se « fait aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments (( pour sa thèse, quand les bons ne réussissent pas. Si « telle preuve n'est pas solide, tant d'autres le sont!... « Si tel prodige n'est pas réel,^tant d'autres l'ont été! . . . « «justement persuadés que Jésus était thaumaturge, La- « zare et ses deux sœurs purent aider un de ces mi- « racles h s'exécuter^. Comme tant d'hommes pieux « qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont « cherché à triompher de l'obstination des hommes, « par des moyens dont ils voyaient bien la faiblesse *... a Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint c< Bernard, que saint François d'Assise, de modé-
1 . M. Renan oublie de dire que Lazare avait poussé la plaisanterie jusqu'à rester quatre jours dans le tombeau, et à sentir déjà mauvais, Jam fcstet, quatriduanus est enm,
2. Tout le monde est naturellement si niais, hors les chimistes, les physiciens, les physiologistes et les critiques... et Lazare, qui, à lui seul, se trouvait avoir plus d'esprit que tout le monde !
3. Admirez le raisonnement 1 Jésus étant pour eux un vrai thaumaturge, dut être aidé à faire le miracle. Le purent aider suppose en effet le durent aider.
4. M. Renan, on le voit, est passé maître dans l'art d'enseigner la fraude pieuse et de l'excuser.
tt rer l'avidité de la foule et de ses propres disciples (c pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, allait dans a quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'ar- « racher aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque « jour devenait plus exigeant, plus difficile à soute- « nir^ »
Ainsi, lecteur, dont la foi à l'Évangile est encore hésitante, vous voici en situation devons prononcer. Pour que le miracle de la résurrection de Lazare n'ait pas eu lieu (et dans ce miracle vous pouvez voir tous les autres miracles évangéliques), il faut admettre que les choses se sont passées comme vous venez de le voir. Lisez cette page de l'Évangile ; je vous y invite et vous le devez : relisez ensuite celle de M. Renan, et choisissez. C'est sans doute après avoir lu une de ces pages de M. Renan que le vieux bon sens de M. Delécluze s'écria: a Le con- « traire doit être vrai! »
M. Renan, après avoir dit au commencement de son explication que la conscience de Jésus avait perdu quelque chose de sa limpidité^ pour nous préparer à le voir complice de l'imposture, ne lui fait jouer cependant qu'un rôle inconscient. Mais en disant à la fin, pour l'excuser, qu'il n^ était pas maître de modérer l'avidité de la foule pour le merveilleux, il l'accuse manifestement de s'y être prêté.
\. Vie de Jésus, p. 359-363.
Ici se dresse Técueil où l'auteur de la Vie de Jésus devait venir se briser : l'imputation d'imposture à Jésus. De quelles précautions, de quelles insinuations, de quelles évasions n'a-t-il pas usé pour amortir le choc. Mais il n'a fait par là que se montrer plus coupable, en faisant voir qu'il avait toute la conscience de son méfait sans en avoir la franchise , en pratiquant lui-même la fraude qu'il prêtait à son héros; plus que cela, en la professant. Avant d'en venir là, il essaye d'abord de plusieurs expUcations.
La première est de présenter son Jésus comme la première dupe de la crédulité dont ses miracles étaient l'objet. « Le merveilleux n'était pas pour lui l'excep- (( tionnel; c'était l'état normal*. Nulle idée des lois de ce la nature ne venait, dans son esprit ni dans celui de « ses auditeurs, marquer la limite de l'impossible... Il a n'y avait pas pour lui de surnaturel, car il n'y avait « pas de nature ^. Il n'avait pas la moindre idée d'un « ordre naturel réglé par des lois. La faculté de faire a des miracles passait alors pour une licence régulièrece ment départie par Dieu aux hommes, et n'avait rien « qui surprît^. »
On comprend combien cette première explication était insoutenable, lorsque à chaque page de l'Évangile
\. Vie de Jésus, p. 41.