SCENE VI Les Mêmes, LE CAPORAL, TIRLAN
Tous deux entrent chargés comme des baudets. Tirlan porte sur son épaule un énorme sac, dans 1 autre main, il a un calot plein de sucre et son mouchoir rempli de sel. Le caporal porte le bouteillon avec des conserves et le couvercle avec le café.
LE CAPORAL
Eh là! les gars, faudrait voir à ne pas tomber
complètement dans l'amour et laisser les autres se débrouiller, du système D, j'en ai assez I
LEDRU
C'est pas de notre faute si t'as voulu devenir cabot, ce sont de petits agréments qui vont avec le grade,
LE CAPORAL
Tout de même si on n'était pas là, faudrait souvent tirer la langue.
TIHLAX, posant toute sa charge avec soulagement.
Ouf! voilà tout le fourbi, c'était rien lourd, pour les autres fois, faudra voir pour s'arranger.
RLAIZEL, conciliant.
Oui, oui, on s'arrangera.
BOUDEPIPE.
Et puis, quoi, c'est bien ton tour, je me demande même comment on a pu te ramasser pour la corvée.
LE CAPORAL
Attention, va falloir une place pour mettre tous les trucs en attendant la distribution. (Tirant au fur et à mesure, chaque article.) Voilà le singe pour demain, le café, le sucre, le sel, dans le sac il y a les boules et au fond la bidoche. J'ai touché aussi un poireau pour faire la soupe pour l'escouade, quant aux patates on n'a pas pu en trouver.
TOUS, en chœur avec explosion.
Et le pinard?...
LE CAPORAL
Minute, vous croyez que ça va si vite que çà, les distributions ? Manois attend près de la voiture de ravitaillement avec les deux seaux, c'est chacun son tour.
BOUDEPIPK.
Pour sûr qu'il l'aura encore salement baptisé avant d'arriver ici.
LE CAPORAL, tirant des paquets de ses poches.
J'ai aussi autre chose à distribuer, chacun un paquet de cartouches.
LEDRU
Des cartouches ?
LE CAPORAL
Eh bien, oui, des cartouches, c'est de la réserve.
BOUDEPIPE, naïvement.
C'est donc toujours la guerre?
BLAIZEL.
Mon Dieu, on finit par ne plus savoir à quoi elle sert.
LE CAPORAL, gravement.
Elle sert à faire la guerre à la guerre. Est-ce que vous voudriez arrêter alors que nous sommes prêts à toucher le but?
BLAIZEL.
Eh! pour ça, non !...
LE CAPORAL
Nous nous battons, nous, gens du front, pour un idéal qui est et qui sera plus tard, l'orgueil de no-
tre pays et de l'humanité toute entière. Nous nous battons pour la Liberté ! pour les libertés du monde ! (uno pauss.) Nous Hous battons pour tuer à jamais le fléau épouvantable. Nous nous battons pour délivrer ceux de « chez nous » qui là-bas dans les régions envahies, endurent les pires souffrances et attendent stoïquement, courageusement. Tout leur espoir est en nous!
r. F. nnu, sounlement.
J'suis sans nouvelles des miens depuis près de quatre ans.
LE CAPORAL, continuant.
Nous nous battons pour venger nos morts, nos bons camarades de l'escouade qui ont peiné et lutté avec nous, ceux qui, après les rudes assauts, les feux de barrages, les vagues, les bombardements, se retrouvaient parmi nous au fond de la sape, heureux de pouvoir nous conter leurs projets, leurs espérances. Ils nous ont légué un testament de gloire, soyons-en fiers et soyons-en dignes, i'^otre escouade, dont l'amitié est scellée par le sang et la boue glorieuse des tranchées, est une grande famille, nous devons toujours être en communion d'idées. Les sacrifices faits jusqu'ici doivent servir à quelque chose. Pour l'honneur de notre race, pour l'honneur de notre pays : la France (Baissant la voix.) en souvenir de nos morts, nous devons aller jusqu'au bout I
LEDim.
Oui, jusqu'au bout, pour l'écrasement de la barbarie et le triomphe de la civilisation.
LE CAPORAL
Mais assez de philosophie, les camarades, revenons aux réalités de l'heure présente, ce n'est pas parce qu'on est au repos, qu'il faut oublier de préparer à manger.
Plusieurs se sont assis dans un coin, sur la paillo, 1 un fait une lettre, l'autre arrange sa pipe, un autre recoud ses effets avec du fil de fer, un quatrième lime une bague, Tirlan a de nouveau tiré sa lettre et la relit encore une fois, tout absorbé dans des pensées lointaines.
BLAIZEL.
La soupe sera bientôt faite puisqu'on n'a pas donné de patates.
LK CAPORAL, sérieux.
Elles doivent arriver demain.
BOUDKPIPE.
Après la bataille.
LEDRU
Il est vrai que nous avons un poireau pour donner du goût.
LE CAPORAL, regardant le fagot apporté par Manois.
Le cuistot a pensé au bois, mais a-t-il pensé à la marmite, faudrait voir?
BLAIZEL.
En tout cas, il pense un peu trop à soigner le pinard qui n'arrive pas.
BOUDEPIPE.
Pourvu que c't animal-là ne trébuche pas en route comme les autres fois.
LEDRU
Il faut bien que de petits avantages marchent avec les fonctions de cuistot et puis quand il fallait apporter le jus ou la pitance sous le feu faut dire qu'il était là aussi.
LE CAPORAL
Allons ne vous désespérez pas, je crois que le voilà.
BOUDEPIPE, regardant.
En effet (solennel.) voici l'homme!