‹ La doctrine de DanteChapitre 4 sur 10 · DE VULGARI ELOQUIO · texte numérisé non relu

DE VULGARI ELOQUIO

On convient généralement que l'Alighieri incarne le moyen âge et que la Divine Comédie, rangée parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, est le seul poème épique de Tère chrétienne. Mais l'admiration se comporte en face du livre prodigieux comme à l'aspect des grandes cathédrales : on s'extasie sur la majesté du monument, sur les proportions admirables, on fait la génuflexion et on passe, sans regarder ni les vitraux pleins d'évocations symboliques, ni les chapiteaux historiés de figures satiriques.

Parmi les plus enthousiastes de la statuaire grecque, qui se doute

de l'idéogrammatisme de la Vénus de Milo ou du sens si pessimiste de ces poupées funéraires que nous appelons des Tanagras ?

La Divine Comédie littérairement plane sur l'imagination universelle:

spirituellement elle dresse son énigme sans que nul Œdipe s'aventure à l'expliquer. On trouvera peut-être quelque intérêt à feuilleter ésotériquement les trois ouvrages où Dante a laissé voir sa très secrète pensée.

Le traité de VElocution vulgaire est probablement de 13 19 ou 1320, antérieur d'un an ou deux à la mort du poète. De nombreux commentaires ont été faits, par des régents qui ne virent qu'un art poétique, une sorte de philologie mêlée de prosodie dans ce traité de cryptographie ou de stéganographie.

Les professeurs officiels n'hésitent pas à écrire: «En lisant le traité de l'Eloquence vulgaire, on apprendra au prix de quels savants et consciencieux travaux s'est formée cette langue de bronze qui, mise en

fusion à la flamme du génie, reçoit de la pensée une empreinte fidèle et indestructible. »

En d'autres termes, le Traité de VEloquence vulgaire serait un traité d'éloquence, une rhétorique, la rhétorique de Dante ! Les patentés ontils lus cette institution oratoire ? Ils sont docteurs ès lettres, et naturellement ils n'y ont vu que des mots.

I. — Pourquoi ce traité de la langue vulgaire est-il en latin, puisque Dante prétend s'adresser, non seulement aux hommes, mais aux femmes et aux enfants ?

Le poète promet de leur faire boire un suave hydromel, verbo aspirante de cœlis.

Comment accommoder ce langage emprunté à celui du ciel avec cette destination ? Ce serait déjà trop présumer des hommes d'élite.

En outre, il définit le langage vulgaire, « celui que les nourrices apprennent à l'enfant, dès qu'il peut distinguer les mots ».

« L'autre langage où peu de gens parviennent est appelé grammaire

par les Grecs»; et de celui-là, Dante ne s'occupera pas.

Les anges ni les animaux ne parlent. Les pies imitent la voix de l'homme, qui seul est doué de la parole. Tandis que les intelligences célestes se pénètrent, le mortel ne peut échanger sa pensée que par le langage.

Adam parla avant Eve. « Nulle personne dont l'esprit est sain ne saurait hésiter sur la première parole qu'il prononça, je ne doute pas que ce ne fût«Elieou Dieu.» Or cette parole est, à la fois, une façon d'interrogation ou de réponse.

Avant la prévarication de l'espèce humaine, tous les discours commençaient par a gaudio ; depuis ils commencent tous par heu !

On verrait à tort, sous ce symbole biblique, une intention historique. Dante noie sa pensée dans un flot de citations et de souvenirs scolastiques, non qu'il sacrifie à la mode de son temps, mais il masque ainsi son intention. Il est pédant comme Rabelais est comique, pour la même raison : et il ne faut pas

trop s'étonner de son obscurité, et de nos peines à la percer. Elle devait résister à la perspicacité, autrement aiguë que la nôtre, des révérends inquisiteurs qui certes, avec deux lignes d'un homme, se chargeaient fort bien de le faire brûler, ad majorent Dei gloriam.

Dante recherche quelle fut la langue primitive ? « La maternelle est si naturellement chère à tous que chacun est prêt à soutenir qu'elle fut la langue d'Adam ? Le latin aurait-il cet honneur, le latin parlé à Pietramala, ville amplissima sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, et du reste, patrie de la majeure partie des enfants d'Adam?

Non, la première parole fut hébraïque : Eli ! Ensuite Dante raconte l'histoire de la tour de Babel et comment les langues se sont séparées selon les métiers, et comment, ô singularité! ce furent les ouvriers de Tordre le plus élevé qui choisirent l'idiome le plus barbare.

Ceux qui gardèrent la langue sacrée n'étaient pas là et ne comman-

daient pas : ceux-là, peu nombreux, étaient de la race de Sem .

Dante ne croit pas que les hommes aient été dispersés lors de la confusion des langues. Radix bumance propaginis in oris orientait' bus sit plantata. La racine de la lignée humaine fut plantée en Orient. Notre race poussant des rejetons de différents côtés, multipliciter palmitas, elle s'étendit jusqu'aux confins de l'Occident et guttura rationalia, des bouches rationnelles, burent à quelques fleuves d'Europe. Soit que ceux-là fussent des étrangers, soit qu'ils eussent quitté l'Europe quoique y étant nés, ils y apportèrent un triple langage : idioma trifarium attulerunt.

Les uns affirment par oc, les autres par oil, les derniers par si.

Mais, remarque le gibelin, tous disent de même : Dieu, ciel, amour, mer, terre, vivre, mourir, aimer, et d'autres mots encore.

« Si nous examinons attentivement nos autres œuvres, nous nous découvrirons plus différents de nos

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aïeux que des étrangers nos contemporains : aussi j'affirme que si les anciens papienses ressuscitaient, ils parleraient un autre langage que les papiens d'aujourd'hui. Seuls des hommes peu différents des brutes croient qu'on a toujours parlé le même langage, dans une même ville.

« L'art de la grammaire, cette inaltérable conformité de manière de parler, est réglé d'un commun accord et n'est soumis à l'arbitraire de personne. La langue d'oil l'emporte ; pour sa facilité, elle peut revendiquer tout ce qui a été traduit et Arturi régis pulcherrimce ambages ; la langue d'oc; plus parfaite et plus douce comme vulgaire éloquent ; la langue de si s'appuye davantage sur la grammaire commune. Le gibelin compte quatorze dialectes italiens ! Celui des Romains est le plus honteux (turpissimum) de toute l'Italie et il n'y a pas à s'en étonner : leurs mœurs et leur manière de vivre, dans sa difformité, dépassant tout ce qu'il y a de plus fétide ! Presque tous les

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Toscans sont obtus dans leur vilain langage : in suo turpiloquio sint obtusi. Bologne seule pourrait avoir la palme du langage, quoique les Bolonais du bourg Saint-Félix et ceux de la Grande-Rue ne parlent pas la même langue. Celle des Siciliens est la plus honorable parmi toutes celles que Dante a passées au crible. Les gens d'Apulie barbarisent honteusement, à cause du voisinage des Romains.

Après, des citations de mots divers de chaque prétendu dialecte, Alighieri déclare que l'idiome vulgaire est celui qu'on rencontre dans toute l'Italie, sans qu'il soit plutôt dans une ville que dans une autre, quoiqu'il puisse exhaler plus d'odeur ici ou là, comme le fait la plus simple des substances qui est Dieu ; l'idiome vulgaire vraiment illustre, cardinal, aulique et courtisan, est celui d'après lequel il faut mesurer, peser et comparer tous les dialectes.

Illustre, illuminant et illuminatumprcefulget, il remplit un sublime ministère (sublimatum est magis-

tratu et potestate). Sa puissance est telle qu'il peut changer le cœur des hommes les amener à vouloir ce qu'ils ne veulent pas, comme il a fait et comme il fait encore. Ceux qui le cultivent l'emportent en honneur sur roi, marquis, cardinal, et sur les autres grands.

Cardinal, il est le gond qui entraîne la porte, il sème et greffe sans cesse de nouvelles plantes.

La curialité n'étant qu'un pesage des choses qui sont à faire, tout ce qui est bien pesé s'appelle curial... Quoique nous n'ayons pas de curie en Italie, puisqu'on entend par là seulement celle du roi d'Allemagne, il serait faux de dire que nous autres Italiens nous n'avons pas de curie, mais elle est dispersée corporellement et ses membres ne sont reliés entre eux que par la gracieuse lumière de la raison.

L'idiome illustre ne convient pas même aux meilleurs poètes ; il veut des hommes qui lui soient assimilés, consimiles viros ; il faut savoir proportionner l'ornement à la matière et ne point parer d'or et de

soie une femme hideuse à moins qu'on ne sache séparer au besoin l'ornement du sujet, car, la séparation faite, ce qui est vil apparaît plus vil encore.

Quel sujet convient à l'illustre idiome ? Aliud dignum, aliud dignius, aliud dignissimum, car il y a dans l'homme trois esprits et il va par trois chemins à l'utile, à l'agréable et à l'honnête. Rien de plus utile que le salut, de plus agréable que l'amour, de plus honnête que la vertu, armorum probitas, amoris accensio, directio voluntatis. Bertrand de Born a chanté les armes, Arnand Daniel l'amour, Cino da Pistoie la droiture.

Quiquid versificamus sit cantio.

Les chansons ont plus de noblesse que les ballades, parce qu'elles font elles-mêmestoutce qu'elles doivent, sans aucun besoin d'accompagnement. L'art tout entier ne se trouve que dans les chansons ! En elles seules sont descendues à leurs lèvres les plus hautes pensées des poètes.

Pour qui met quelque doctrine dans ses œuvres le mode tragique s'im-

pose dans le chant du salut, de l'amour et de la vertu. Pour réussir en style convenable, il faut un art consi tant et être versé dans les sciences.

Le vers est celui de onze syllabes, celui des docteurs de Languedoc et de Provence^uperbissimum carmen.

« On appelle construction la combinaison d'après certaines règles. Il y a des constructions congrues et d'autres incongrues, de très pleines d'urbanités et d'insipides. ».

Dix chansons sont citées comme exemples.

Le choix des mots est puéril, féminin ou viril.

Parmi les virils il y en a de sylvestres, d'urbains, de peignés, de coulants, de hérissés, de boursouflés, ceux-là qui résonnent inutilement.

Peignés sont les mots de trois syllabes ou de deux, qui font éprouver à qui les prononce une certaine douceur, tels : amore, donna, diçio, vittute, donare, leti^ia, salute, difesa.

La chanson est l'assemblage tragique de stances égales, sans dialogue, dont une sentence sera le but final.

La stance, vaste chambre, est le réceptacle de tout l'art.

Ce qui suit semble vraiment prosodique : l'ouvrage du reste ne nous est pas parvenu complet ou n'a pas été achevé, Je l'ai résumé tel que chacun peut le lire en sa littéralité : j'essayerai maintenant de le traduire, de lui attribuer son véritable sens. Le lecteur sait au moins que Dante n'était ni un maniaque de la tabulature, ni un esprit ingénu.

Lorsqu'il nous paraît ridicule, c'est qu'il se moque de nous et son obscurité,forte à dessein, cache toujours une idée nette. Dante comparut devant l'inquisiteur, on l'avait dénoncé comme hérétique et il fut exilé par le parti romain. Le vrai titre de ce traité serait : De la libre pensée en langue vulgaire, en ayant soin de remarquer qu'au xme siècle le libre penseur s'écartait seulement de l'orthodoxie, tandis qu'aujourd'hui il ne pense rien, simple négateur sans doctrine.

Tout homme a besoin de communier avec ses semblables, c'est-

à-dire avec ceux qui croient, aiment et espèrent comme lui et même les femmes et les enfants (néophytes).

Combien, semblables à des aveugles par les rues, se trompent sur l'ancienneté et la légitimité de certaines institutions (anteriora posteriora putantes) ! Dante aspirant le Verbe des cieux va le leur communiquer, en leur enseignant à s'entretenir librement dans leur langue maternelle. Il n'est question du serpent de la Genèse et de l'ânesse de Balaam que pour arriver à atteindre les pies (les pieux) imitateurs de la voix humaine et de l'homme raisonnable. Or, la raison varie d'individu à individu et ses opérations constituent la liberté de la pensée.

Pour le premier mot prononcé par le premier homme: eli, faut-il le lire, avec Aroux, Enrico Luxemburghere Imper ator ? Le gibelin nous avertit que eli est un mot de question ou de réponse, c'est-à-dire de reconnaissance. Dans le Paradiso, Adam dit seulement I, première lettre d'Imperator ou dixième lettre hébraïque, le jod sacré ?

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L'évocation de la Tour de Babel s'applique à un événement du temps, extermination des Albigeois et des Templiers peut-être. Avant la prévarication, les discours commencent par a gaudio, il faut traduire ou par Gault, d'où vint Gothique, et ensuite Goliard ou Gouliard, ou par gaudium, et malgré soi on pense au papegay (perroquet des maçons) et au gay savoir ou gaie science, l'art des Galls ou coqs.

Pietramala (mauvaise pierre), Rome, est amplissima et patrie du plus grand nombre des hommes. Cela est clair. L'initiation vint d'Orient, apportée par des étrangers juifs, maures, sarrasins, ou rapportée par les Croisés ; et cette initiation donnait aux mots un triple sens. Aussi Dante ne s'occupe que des langues romanes, provençal, languedocien et italien. L'identité des mots cités correspond à une identité d'idée ; car l'exemple du c. VII du L, fournit : Amour, donne désir y vertu donne re (roi), joie, salut, sécurité, défense.

Si un professeur vient dire que Dante ne prétend que citer des mots peignés, trisyllabiques, vel vicinissitna trisyllabitatiy on priera ledit professeur de commenter cet autre mot servi par l'Alighieri pour les naïfs : sovramagificentissimamente .

Le temps, maître des changements, amène plus de différences que réloignement. Dante s'entendra plutôt avec un kabbaliste d'Asie qu'avec les papaux d'autrefois, et les papaux d'autrefois, s'ils ressuscitaient, n'admettraient pas la Papauté d'aujourd'hui. Il faut être presque une brute pour croire que l'œuvre des apôtres se retrouve dans l'œuvre des papes et nommément de Clément V. « Notre race » veut dire race latine, mais s'étend au spirituel ; notre communion, celle des gosiers raisonnables qui n'avalent pas les assertions comme pâté et qui jugent d'abord la nourriture morale qu'on leur propose. Le mot « palmites » correspond singulièrement aux Palmieri de la Vita Nuova9 pèlerins ou croisés de Syrie qui rapportèrent ce langage à triple

sens. La grammaire de Dante, cçtte inaltérable conformité de manière, doit s'entendre de penser autant que de parler. L'oil a eu la traduction de la Bible, c'est-à-dire la mise en critique des livres sacrés et en plus les ambages de la Table Ronde et ceux, si divers, du Saint-Graal. En effet, cette grammaire est commune à la France et à l'Italie.

Ce que dit le gibelin sur la pureté du langage de Bologne, sur la honte de celui de Rome s'applique à la doctrine. Sans cela, on ne comprendrait pas que le parler de la ville éternelle fût turpissimum ; les mœurs dépassant ce qu'il y a de plus fétide désignent le pouvoir temporel. Comme Bologne, la Sicile est louée pour sa libre pensée, manifestée par l'empereur Frédéric et son digne fils Manfred, qui, tant que la fortune leur fut propice, répudièrent l'abrutissement : et en l'espèce l'abrutissement est l'obéissance à Rome. In suo turpiloquio sunt obtusi Toscani ne peut pas s'appliquer au dialecte florentin ou siennois, mais à l'orthodoxie de ces

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villes. Après nous avoir amusés de citations patoises et avoir loué et blâmé les cités pour leur dialecte, l'écrivain nous déclare que l'idiome vulgaire in quodlibet redolet civitate, nec cubât nulla. Redolere équivaut à exhaler une odeur, odeur de roussi, odeur de bûcher, antithétique à odeur de sainteté.

Un idiome, qui change le cœur des hommes et les amène à vouloir ce qu'ils ne veulent pas, ne peut être que le langage conventionnel d'une société secrète. Cet idiome arrache les ronces et les épines de la forêt italique, il sème, il greffe ; c'est la gracieuse raison qui unit sa curie, corporellement dispersée.

Comment mieux spécifier la maçonnerie de ce temps et sa doctrine rationaliste ?

L'idiome ne doit être employé que par les affiliés; il ne convient pas au simple poète : les sujets, au nombre de trois, ne correspondent guère à la notion commune de la poésie « fiction de rhétorique mise en musique ».

Vraiment ce traité ne servira à

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personne pour se former une langue de bronze. Il était destiné, dans l'esprit de son auteur, aux lettrés de sa communion, pour leur apprendre à bien lire le Can^oniere et àgénéraliser la chanson maçonnique comme moyen sûr d'exprimer les idées de la secte, sans éveiller les soupçons de l'inquisiteur.

Libre aux universitaires de prendre encore ce manuel de cryptographie pour un art poétique. On leur demandera seulement d'expliquer comment l'Italien de Bologne obtient la palme de la pureté, tandis que celui de Rome est tenu pour le pire, si vraiment Pietramala désigne le bourg toscan et papienses les habitants de Pavie. Pour M. Labitte, « Dante prend sa langue splendide à tous les patois italiens qu'il émonde et qu'il transforme, par un habile et souverain éclectisme ». On peut relire aussi l'étude de W. Schlegel, l'oracle de la critique allemande, cette critique tellement surfaite et qui n'impose qu'à des gens du monde.

Nous avons vu que le premier

mot du premier homme pouvait signifier Henri de Luxembourg Empereur et aussi les éloges profonds décernés à Frédéric de Sicile, à son fils Manfred;nous savons que le parti des noirs ou gibelin est celui de l'empire. Abordons la politique de Dante avec une estimation déjà précise de ses idées.

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