LA CHUTE D'ADAM
A. Le premier péché
Pour justiiier cette affirmation, on pourrait presque, à drfaiii de la loi, se contenter de l'expérience, et, suivant la métliode de saint Aug-ustin réfutant Pelage, invoquer « en Itmoignage la misère <la genre humain » (i i.
Cette misère, en effet, n'est pas seulement imperfeetion d faiblesse. Klle a quelque chose de monstrueux (2). Qu'on lédèehissc à cet aveuglement et à ces ténèbres étranges dont i es prit de l'homme est i-empli ; à cette impuissance })rodigieuse à faire le Imcu, et à cette inclination \ iolente à faire le mal; à •cette cruelle tyrannie des jiassions qui l'enti-aînent e-n tant d'excès et tant de désordres ; à cette honteuse nécessité de j'ougir des actions les plus naturelles, lors même qu'elles sont permises; et enfin à cette infinité de maux et de tourmenls qui l'affligent en ce corps mortel, depuis les premières larmes de sa naissance jusqu'aux derniers soupirs de sa vie i3 . On
(i \ . l. \N1I, p. r,."). Cr. Al(;. op. Jin/)., lib. J, cdp. nii. — 2, CflU- (expression ijusciiliennc est employée par Nicole (Instruction sur le Syiu- Ijole. t. I. p. 225). Elle tiaduil très exactement la pensée de saint Aug-uslin, de .laiisénius et d'Anuuild dans rarjjiumen! ici repro<lnit. — '3) \ . l. XVII, p. 140. Ce passage d'Aniiuld résume un grand nombre de «onsidératioîis semblables IoulîmciikiiI dé\ cloppces par Jansénius dans
l.V CMUTK l> ADAM
ri
ti'ouvei'ci tout cela si étonnant ([u'on ne poui'ia semptchei', avec les philosophes payeiis eux-mêmes, d'y voir les marqu<?s «l'un chùtiment (4). A moins de supposer eu Dieu de l'injustice, on ne saurait admettre qu il condamne à la soutl'rance des créatures qui ne l'auraient en rien méi-itée (5) : Neqne i'uiin stib Deo jusio >fin.'<rinf/tn esse miser, iiisi merea/iir. pot est (6).
S'il y a châtiment, c'est qu'il y a eu péché. VA si le châtiment commence à notre naissance, c'est que le péché est antérieur à notre naissance A peine sortis du ventre de leur mère, les entants sont déjà en proie à la douleur, c Voyez », nous dit saint Aug-ustin, « la multitude et la i^randeur des maux qui les accablent, et combien les premières années de leur vie sont remplies de vanité, de souU'rances, d'illusions, «h- frayeurs, l^^nsuite, lorsqu'ils sont devenus grands, l'erreur les tente pour les séduire, le travail et la douleur les tentent pour les ali'aiblir, la volupté les tente pour les enflammer, la tristesse les tente pour les abattre, l'orgueil les tente pour les élever. Et qui pourrait représenter en peu de paroles tant de diverses peines qni appesantissent le joug des enfants d'Adam? (~j » Pour exjdiquer ces soulTrances infligées aux enfants, il est é^à- <lemnient impossible d'alléguer une faute qvi'ils aient commise j)ersonn elle ment, soit dans cette vie (ce serait aller contre le bon sens), soit dans une vie précédente (ce serait aller contre l'Ecriture) 8). Et cependant ils sont misérables; ils sont punis 1 N'est-ce pas le cas de s'écrier, avec saint Augustin encore : Hesponde si potes. Dites comment la justice de Dieu permet qu'ils soient punis s'ils ne sont pas coupables, et comment ils [)euvent être coupables autremcnl que pai- le crime hérité du j)remier homme «);. L'argument, cette fois, est complet, et
If.s ■> livrt's Uv Slolii .\aliiriii' iiiu-n\ |>:itticiilièrcinciU dans le 3" : Tmii sitns nd niixcrius Corpoi-is. VA. une scrio de citations de .saint .Vnirnslin, tirées prineipalenient des livres : De .\tif>l. et Coiicnpisc : l)c J'ecrat. Origiri.; De Lih. Arh.; ad linnifiu-..; Serm. /-/ De W'i'h. Aposl.: ('.ont. JiiL.; Op. imp. cuiil. .lui. etc. : (•it(>s in t. Wll. p. i4i i4^
t4i V. l. Wll, p. i4is-i4:3. — (5i ibid., p. 142-14-2. — d' AcG., Op. uU. in .fui , lib. I. cap. 4o\ cité in t. XVII, p. i.'fd ; V. t. XVII, p. 721; t. \, p '3.. ; t. WXIX, ]i. 594. etc. — 71 Arf;.. />//». IV. cont. JiiL. cap. ili.\ <ité //( t. \IA, p. a().S. Le même passaj-e se Iroiue. iixce nne ti'adiu-tion lin peu (lillerenle, /« t. .\\ II. j». i45. - .S) AiiC... ibid. Cité m t. XVII, p. i4'3. — (9) AuG. .S>/'/;i. i.f l)e Verb. Aposl. Cité in t. \\ II, p. \\-i.
LV DOCTUINK DF. I,A (;iîACi:
l'ieu n'est plus aisé que d'eu tirer un syllogisme en forme ; les enfants ne sauraient êtz'e misérables qu'en punition de quelque péché qu'ils tirent de leur naissance. Or ils sont misérables. Donc c'est à cause du péché originel no .
On objectera peut-^ti"e que les misères et les désordres cjui afflig-ent riiumanité ne sont point des châtiments divins; quils sont simplement, au mt-me titre que les irrégularités si nombreuses dans les autres règnes de lunivers, la conséquence des lois générales de la création ; que la douleur et la tyrannie des passions, j)ar exemple, rt-sultent des lois de l'union de l'àme et du corps, comme des lois de la communication des mouvements résultent et les maladies et les tempêtes (ni. Objection frivole. X'est-ce pas Dieu qui fait et règle le coui-s des causes secondes (12)? Et, selon la parole du Christ, le moindre oiseau tombe-t il mort en terre sans la volonté du Père Céleste (i3r? Puis donc que les lois de la nature devaient entraîner de telles calamités, comment un Dieu juste et bon a-t il voulu y assujettir sa créature? La seule instance qu'on pourrait faire sei-ait de dire, avec le Père Malebranche, que ces lois étant très générales et très simples, un monde régi par elles est à tout prendre plus digne de la souveraine sagesse ([u un autre où les imperfections du détail ne sei*aient évitées qu'au prix d'une ordonnance compliquée de l'ensemble (i4)"* Mais, sans s'arrêter, poui- le moment, aux principes sur lesquels cette instance est appuyée, il est aisé de répondre i[ue
10) \'. l. \LI, 1). ii9S. — ^iii \'. Concord. qii. XIV, ;u-l. l'i, disp. IIl. — 12 V. t. XVIII, p. 204. Le recours aux lois natui-elli'S |)our coucilier (dune luanièri" très voisine de «"eili; de Malebranche' certains événcnu-nts icomme la mort de beaucoup d'enfants sans baptême) avec la >()lonté divine de sauver tous les liommes, est employé l'réquenimenl par Molina et par les molinislcs. \ . (loncord. qii. XIX, art. AI. disp. I. et qu. XXIII, art. ^j et ô, disp. 1, mciub. VlII.
ii'3 M.vTTH. X, 29, cité t. XVIII p. 204, tbid. — ii4i \ ■ tout le > livre dos liél'l.exions philosophiques et Ihéologiques, t. XXXIX. Il est remai- (jualdc que Malebranche ne se sert pas de ces considérations pour établir la i)0ssibilité de l'état de ptire nature. .Vu contraire, s'écartanl en cela du molinisiue, il croit l'clal de pur*' nature impossible. Et la raison (ju'il eu donne est qu'en faA eur de l'hoinme innocent Dieu a dû suspendi-e le cours de lois natuiclles entrainanl nécessairement des misères et (les désordres. C'est un des cas où l'Ordre, qui est la loi suprême, demande une dérogation aux lois i;énérales. N . X' Kcl.iircissement sur la Recherche de la Aérilé; .Médilal. Clirist. X, i;; Traité de la Nature <'t de la (iràee. Dise. t. n • 20.
I, V CIIITK I) ADAM
Dieu iicst pas moins l'auteui' di-s essences que des existences ; que sa volonté est le fondement de la possibilité des choses (i5) ; que c'est une impiété voisine du manichéisme d'imaq-iner qu'il lui ait été impossihle d'établir des lois à la ibis très simples et entièrement exemptes de suites fâcheuses (i6i; et <iu eniîu cette « espèce de nécessité » (i~) oblig^eant Dieu à laisser des « dillormités » dans son ouvrage parce qu'il n'a pu mieux faire en agissant sagement ( i8i, va directement contre le premier article du symbole, par lequel nous oi-oyons en Dieu, le P'cre lout-piiissant (19).
La vérité est que, dans l'œuvre sortie de ses mains, un Créateur infiniment parfait ne saurait avoir mis ni kjléré d'imperfections réelles. Os « défauts visibles » que nous croyons y rencontrer, ne sont tels que relativementànotreig"noranee(20|. Nous n'en sommes choqués que faute d'aj)ercevoir leur destination dans le plan universel, — semblables, dit saint Augustin, à des gens qui voudraient apprécier des fragments de marqueterie, sans connaître le dessin auquel ils se rapportent (21). Un esprit assez vaste pour com[)rendre d'une seule vue l'arrangement et le concert de tout ce qui arrive dans le monde i a2), verrait que monstres, tempêtes, accidents, rentrent dans l'ordre del'univers, suivant la remarque de saint Thomas St. Th. P* qu. 'Î9, art. ai laS), et contribuent à sa beauté (241. — de même que, pour user d'une autre comparaison de saint Augustin, une dissonance mêlée avec beaucoup de consonances est ce qui produit la plus parfaite harmonie (25). Non, à bien prendre les choses, « il n'y a rien à redire dans les ouvrages de Dieu » 2(5 1. Si i»oui'tant la douleur, le vice, la
i.'ti V I. X, ]». 33-34- Arnaiild ne vciil jias quoii dise que Dieu jio (est oninia possibilia, setl absolulc /lolest oninia. Au contraire Malil>r.'uiclie est d'avis que le pouvoir du Tout I^ui.ssaul se limite à ce qui est |)ossil)le. V. Hétlex. sur la Préniolion i)liysi(|ue, n'^ ~. — (l6^ A', t. XXXIX. p. 225. — 171 Ex|>ressiou de Maleijranclie lui-nièuic dans la Ueclierche de la Vérité, cité ihid., p. aos.
18 Ibid., p. i!26. — (i()' Ihid , p. 21^6. — {■20'i Jhùl., [». 200. — 2ij Alg.,/^' nrdiiw, lib. I, cap. 2. V. t. XX.XI.X, p. 20,'i-20(i. — 22) Ibid., p. 20<). — 23 Ibid., p. 204. .Vrnaulil lou son éditeur^ renvoie à la <\u. 49. art. 12. La référence est inexacte. C'est à l'art. 2 fjue se trouve la plirase citée. — 24 .\rnauld remarque (|ue MaleNranelie en l'ait lui nièrue l'aveu, dans une courte [ihrasc Traité de la Nature et de la Giàce, Disc. I, n" 22) <]ui ruine tout le .système. V. t. XXXIX. j». 204. — 2;"»' Ibid., p. 2o.i.
3(5 .\rG., Confess., lib. \'I1. cap. 1^. cité in t. XXXIX, p. 224-
4b LA DOCTRINK I)K l.\ (WiAC.K
luéelianceté sout bien choses absoluincnl el intontcstablernent mauvaises, quest-ce que cela prouve? Cela prouve qu'elles ne sont point rouvrai>e de Dieu, mais celui de l'homme. « 11 n'y a point d'autre mal, dit saiiil Augustin, que la perversité de la volonté 127). ' 11 n'y a point d'autre mal, que celui qui tire sa source du libre arbitre des créatures intelligentes, c'est-à-dire le péché, avec les suites et châtiments qu'il comporte (28). C'est donc bien vainement qu'on essaierait d'évincer la preuve du péché originel tirée du spectacle de notre misère, en faisant de cette misère une simple espèce du mal, dont l'univers est remjjli 129). Car ou ce mal n'est qu'une ap|)arence, comme il arrive dans tout ce qu'on appelle mal physique, ou, lorsqu'il n'est que trop réel, comme dans les diverses formes du mal moral ('>o , il doit avoir sa cause en dehors de la création divine : (Jiiod est /lumami' miseriœ nou de insli/ulionr (Jrealiiris, sed de reiribiitione est Jiidicis (3i).
Le l'aisonnenienl par l(^([ucl saint Augustin terrasse les pélagiens demeui'c inviuciijle ('32i : « Puisque Dieu n'est ni injuste ni impuissant, il ne reste pour expliquer les maux ell'royables dont soulfrent les liomuïes, que le ])éché du premier homme : Itestat quod non vis sed cogeris eonjiteri, qiiod gnive jugum super Ji lias Adam... non J'uisset, nisi originalis delicti merilum pra'eessisset ('33 . »
127^ Coit/ess., lil). VII. cap. i(î, (•ilé ihid, p. 2i>5. — (28) V. t. XXXIX, p. 22.5. — (29 C'est le i-aisonuement de tous les théologiens qui se rallient à la conception moliniste du péclié originel. - (3o) Les mots de mal ptiys'uiue et de mal moral, d'un usage si fréquent chez Leibniz et tes controversistes de son temps ne sont pas du vooal)ulaire ordinaire d'Arnauld. Mais on trouve souvent (thez lui la disliiulion du physique et du moral dans le sens de naturel et de volontaire. V. t. X, p. 681.
('3ii Puosi'KH, vont. Collât., cap. 21. Cité in t. XV'IL p. 142. — (32) V. t. X\ 11, p. 141-142. — ("33j .\uG., Lib. IV. cont. JuL, cap. lO. Cité in l. XVIL p. i43-i44- et t. XLL |). 298-299. Il est à noter <jue toute cette argumentation ne tient pas compte des Houjfrancea ([ui se rencontrent en dehors des êtres que concerne le péché originel, à savoir les animaux. Mius [)récisénient la doctrine cartésienne, en rej)résenlunt les animaux comme privés de sentiment, l'ait évanouir la diftlculté. Il est permis de penser que là est une des principales raisons (|ui ont porté Arnauld, Pascal, et la plupart des i)cnseurs de Port-Royal, à embrasser si facilement le sentiment de Descartes sur Vautoniate. C'est en tout cas l'un des arguments que fait valoir Malebranche. Y. Déf. de l'Auteur <le la llecherche de la N'érilé contre les accusations du Sieur de la Ville, et surloiil, XV° Eclaircissenieiil sur la Recherche de la Vérité (7" preuve:. Malebranche pense (pie, <iuoi«|ne saint Augustin ait cru
LV C.Iiri'i: DADAM 47
lÙK'oro une l'ois, la nusc-r»> ne précède jamais le [)éehé (34)- Et l'Kçriture nous dii. qu'en lait, Adam a été d'abord constitué par Dieu dans un état d'où notre misère actuelle, — doideur, mort, égarements du cour et de l'esprit, — était absente. Mais quoi donci Devons nous croire que cet heureux état primitil", avec les dons d' « intégrité » et « d'inimortalité » qui l'accompagnaient, était la condition naturelle de riiomme? Tant s'en faut (35). Il y aurait hérôsie à le penser (36). L'un des fondements de la tliéologie catholique, et spécialement de la doc triue de saint Augustin, est que l'homme, en quelque état qu'on le considère, ne saurait être bon ni heureux que moyennant une g-rdcc, c'est-à-dire moyennant un secours qui dépasse infiniment ses piùncipes natiirels (37). C'est par grâce, nous répètent les Pères 38), qu'Adam avant sa chute avait été saint, exempt de soullrances. et à Tabride la mort, dans un entier équilibre de toutes les parties de son être. C'est par grâce; ce n'est doue pas par nature, ni par quoi que ce soit qui appartînt à la nature, ou qui lui fût (Là f'ic)). Le seul mot de grâce exclut toute idée de dette i^o\. Il n'eu est pas moins vrai que Dieu, ci'éant l'homme, devait, uoit j)as sans doute à la créature, mais à lui même, à sa bonté, à sa sagesse, à sa justice, de parachever on «euvre, en ajoutant aux facultés naturelles d'Adani ces d.<>ns surnaturels faute desquels Adam ne pouvait bien vivre (4':)-
Ce n'est pas que Dieu soit toujours obligé, dès lors qu'il veut produire un ouvrage, de produire le plus parfait i^'i). Le prétendi-e, avec le P. Malebranche, serait borner arlùtrairementla liberté de Dieu ('J3). Dieu est libre, et même indijjérenl, dans tout ce qu'il [)roduit au dehors (44)- -^lais il ne l esl point, observe saint Thomas, dans l'amour ([u'il porte à sa propre substance i4"v)- I' >i'- pent pas se nier lui-même 146'. Il
que les bêtes avaient une .iine, Unis >f's principes doivent ncnis lairr conclure qu'elles non ont pas. Et il renvoie là-des.sus à. Ambwosiis Vir.TOH, l'fiiLosopIda tlirisliana, 6" vol. : De aninui hestiaruni.
(34) V. l. XVII, p. 14(1. — i351 V. t. XVll, p. 14- et 168; t. XVII, p. 720; t. X, p. 499. — 36 \ . l. XVIi; p. 720. — 37) V. t. XVII, p. 146 i47 *"' p. 167-168. — ^381 Ibid. — (39 V. U XVII, p. 1/17- — (4o) V- * -^^ ï- !'• '■^'■ Cf. t \, p. 554. - (41 V. t. XVII, p. i',:-i48.
42: V. l. XX,XIX, p. 588-599. — .',3) Ibid., p. 594 et 6o3. — 4't ^'"'/ • p. 598-099. — 45 .S. 7/1. L*, qii. kS, art. 3, cité ibid., p. ôgS'. — ,46^ V. I. XAll. p. 3ii.
48 LA DOCTIUXK 1>K LA C.UACK
ne peut pas aller contre la Loi éternelle qui est son Ktre (4"l. Aussi les pins zélés défenseurs de la liberté divine ne eomniettent-ils point d'inconséquence en établissant, — tel Descartes, — la certitude de nos idées claires et distinctes, sur ce que Dieu ne peut être trompeur, ou la consei'vation du mouvement sur ce que Dieu ne peut changer ses résolutions (48). Ce sont deux propositions ibrt diilérentes : Dieu ne peut l'ien faire qui soit indigne de sa sagesse ; et : Dieu ne peut se dispenser d'agir de la manière la plus digne de sa sagesse (49'- La seconde soutire en soi de très grandes dit'ticultés. La première est indubitable i5o). Et l'on ne se pourrait tromper que dans l'application, en jugeant indigne de la Sagesse de Dieu, ou de quelque autre de ses attributs, ce qui n'en serait pas indigne ioj). Mais cela est quelquefois si clair que i'iiésitation est impossible. Et s'il est un cas oîi ce soit clair, c'est bien celui qui nous occupe (ôa), où nous entendons saint Augustin déclarer que créer l'iiomme dans le misérable état où le péché l'a réduit eût été manifestement contraire à la sagesse et à la justice divines i53). Devant cette évidence, il n'y a nulle témérité à afflrmei- que les propres perfections de Dieu ne lui i)8i'mettaient pas d'abandonner l'homme, — si l'homme ne l'eût mérité par son péché, — à l'indigence de la pure nature (54/.
Comment comprendre, cependant, cette nature qui ne se suflit pas à elle-méuie '.'t qui reqxiiert, pour être ce qu'i-lle doit, un secours surnaturel ?
C'est que l'homme n'est pas une créature comme les autres.
lia été fait, lisons-nous dans la Bible, à Vimage et à la i-essemblance de Dieu (55). Et à ce titre, il retient en lui quelque chose de rinfiiiité de son auteur. Quoi? Saint Thomas nous
,47) V. t. XVII, p. 146; Cf. AuG., Ul). -'6', cont. Faunl,cap. 28.
(48) Malebranclu', dans un pa.s.sai^r du X Éclaircissement de la Recherche de la A'éritc, a\ ait i'emar(]ue (|ue la preuve du péché originel par les misères de l'humanité jjrésenle, ou ce qui revient au niènu'] par l'iinpossibilité de l'étal île pure nature, n'a de valeur (jue dans IhyiX)tlièse d'un Dieu assujetti à respecter l'ordre, et non point dans les doctrines carté-sicniies d'uu Dieu doué d'une liberté d'indifTérenee. Les considérations ici énoncées par Arnauld, t. XXXIX, p. ôg'i et sui\ ., et eiupruntées à saint Thomas, n'pondenl à cette objection de Maie branche sans le mentionner).
(49) V. t. XXXIX, p. 593. — (ôo) Ibid. — 5i Ibid. — Ja Ibid., p. ôg'i- 5i)4. — (53) Ibld., p. 594. — i54) V. t. X, p. 6; t. XVII, p. 14;. — 55) t. XVll, p. i4:; t. X, Y>. 6j)o.
L V GlIUri'. d' a I)\M 4c>
re\[)linue lÔfî . A la siturce de tous nos actes volontaires, et pour ainsi dire au fond de noire àme, est un désir inné (5^1 et néeessaire (58) qui nous porte vers le bonheur : vers le bonheur on vers le bien, c'est même chose, le bonlieur se définissant pour tout le monde : la jouissance du bien jointe à l'exemption du mal (591. Ce bonheur, qu'appelle le cœur de l'homme, n'est point resserj'e à une es])èce particulière de bien, n'est pas ceci ni cela, c'est béatitude en général \f6o). L'ex[)érience montre que si nous ne pouvons vouloir aucune chose qu'en la rei^ardant comme propre à nous rendre heureux, en revanche nous pouvons mettre notre bonheui' à n'importe quelle chose, depuis les richesses ou les voluptés du ventre, jusqu'à la misère ou à la mort (61 ;. Notre désir du bonheur est donc le plus vague et le plus indéterminé du monde (62). Mais à son indétermination même se révèle son amplitude illimitée. Justement parce qu'il trouve à s'appliquer partout, il ne saurait s arrêter nulle part. Justement parce qu'il n'est point d'objet particulier qui ne nous soit par quelque endroit bon et désirable, il n'en est point qui ne laisse, à côté de lui ou après lui, quehjue chose à désirer i63i. Ou plutôt, l'unique objet susceptible de remjjjir la vaste capacité de noire àme (64) serait celui qui contiendrait éminemment les formes les plus variées du désirable, excluant la plus petite ombre de mal. et cDiuprcnant en soi tout ce qui est bien (65) : c'est le })ien universel, le bien parfait, le bien absolu, le bien essentiel : c'est Dieu (66).
\'oilà pourquoi saint Th.omas appelle amour naturel de Dieu notre tendance au souverain bien ou à la béatitude (6-; ; parce ([u'en dépit des égarements t|ui nous font si souvent attacher la notion générale du souverain bien à des idoles i()8), Dieu
.Mi V. t. X, p. 676 el siiiv. rt j). 6S5 «'t sniv.; t. X, p. (>2Ô el suiv.; l. X p. .">i4 el suiv. , t. X, I». 43f< Pt siiiv. Les texte.s de saint Tliomas aux "picls .\rnaufl se rérère sont pris surtout de la Suiii. Tlieol. V qu. 60 ; P II'. i|ii. t(>; et 1' II" (\\i. loij.
'h-j, V. t. X, p. 34. — (58 V. t. .\. p. 498; Cf. tous les opuscules cités à la note (56>. V. aussi t. X\ 11, p. {i;. — 591 V. t. X, p. 6M7; Cf. t. X' 1>. 4^9, el t. III, p. 418. — 6(1' \ . t. X, p. 6i5, Saint Thomas dit : Irjinitn in comniuni I' ll"qu. lo, art. n ; V. t. X, p. fiay. — 161I V. t. X, p. 687; t X, p. 6i5, etc. — (62) V. t. X, p. 689. — (63i V. notaïunient t. X, p. 63 > .1 (138; t. X, p. 439. — i64). V. t. X, p. 687. — (65', Ihid.
f"!*) V. t. X. p. 617, et les autres opiisetiles déjà cites. — (r Ili'd. — (1^ \'. t. \, |). «87 Cl (iM9.
5o LA nOCTIUNE DK I.A (ilîACK
seul, dans la vérité a jHirte rci, est pour ainsi dire à la mesure de notre immense appétit de bonheur (69 1.
Mais, pour trouver effectivement en Dieu le comble et le terme de tous nos vœux, que faudrait- il? Il faudrait que nous fût communiquée lessence divine elle-même, en telle manière c^ue notre àme la possédât sans mélang-e et s'y unît sans réserve, loin de toute inquiétude d'en être jamais séparée. Point de béatitude, en dehors de Yinimortalité et de la vision inluitwe (70). Or l'être humain, de par sa condition de substance créée, et de par sa composition d'esprit et de matière, est sujet à caducité, à défaillance, à mort. Et toute la communication <le Dieu, à laquelle ait part notre entendement réduit à ses seules lumières, est une connaissance indirecte et abstraite (71), qui nous le découvre sous l'aspect de quelques perfections détachées des autres, et par quelques effets particuliers [j-x) : d'où il arrive que, ces elïets i par exemple tels accidents du monde, ou telles prohibitions édictées par la loi moi*ale) contrariant nombre de nos convoitises et de nos ambitions, l'Ktre souverainement aimable, vu à travers ces voiles, doit nous sembler lui objet de haine ou de mépris plutôt quune source de bonheur (73).
Ainsi la seule tin conveuable à notre nature est inaccessible
169) Appetitiis ad beatitudiiiem, t. \. p. G90 et Os;j . Cf. t. XVII. p. '317, .. Notre nature est si élevée que la possession de Dieu seul la peut rendre heureuse. » V. aussi t. X, p. 220. l^e même Pas.:al 'Peiisées. éd. Hrtinschvicj^, sect. VII, fr. '(25) : « Le o-ouifie infini (de notre avidité de bonheur! ne i)eul èli-e rempli ({ue par un objet infini et imuiuable, eest-à (lire que par Dieu même». Nicole pari»? dans le même sens « de lette avidité terrible de bonheur dont l'homme est tourmenté ». (Instruction sur le Symbole, l I, p. ^97
(70) On peut définir la Uéalilude : Pcrfecta cl sernpiterna f.olius hoiniiiis ciim siiiiiino et incoiniunfahili Bono adhœsio, cuin se Deii.s aninio ad inluenduin et fmciidani dal. et corpus iinmorlalitate donatuni plenissirnc iiihahibii. Undè coUiges visionem, aniorcin, ganditiin, securitalem, incni^ raptihilila/eiii, ad perfecUv hcaUladlnh cssenli.ai» pcrtincre. iT. XXXVlll. p. [^.\ Et ailleurs :
liiiialus Ilealitudinis ajjjiclUus coïK/uiescere noit potest, niai cii /icnciiei'il uhi inori, falli, ojfcndi non possct, nec eô pervenire, nisi imnioiia lilale coi-f.tori impertitd se/npilerntc t.-crHalis aspectn œlermini perf'riwliir, cjustjue sccui'O atqiic imnmUibili umore inardcscai, ijuœ omnia sinnil beuliiailinis essenUam constitucrc videntar. f. X. p. 34; Cl', t. XVII, p. '^7.
(71; V. t. X, p. (>i8. —(7'? Jliid , )). (kS-Oi*). — :73V V. s.vint 'I uomas, T qu. (io, art. ;") et H*, II'"', q 1. %. art. I ; «lité in t. X, p. (i26 et 627 ; t. \, p. 68 r ; I. .\, [>. ()i<;.
LA CHUTF. I) ADAM 5l
à nos moyens naturels [J-\l Rien de limité ne suf'fil à n(»us conteater : et rien ne s'ollVeà nos [)i'ises qu'avec des limites ou sous l'apparence de la limitation. Nous tendons à un idiai de perfection, et nous n'avons que des facultés imparfaites. Va nous ne jjouvons ni égaler nos forces à nos aspiration», ni l'éduirenos aspirations à nos forces. Là est à la fois la preuve de notre excellence et le princijic de notre misère (70). J^à est aussi la raison profonde de rim[)ossil)ilité de la pure natare (7^) )• La pure nature se conçoit à merveille cliez les êtres en qui tout, pour ainsi (.lire, est proportionné, les instincts en rapport avec les organes, et les tendances avec les propriétés. Mais chez ceux, — anges ou hommes, — en qui le don de la volonté libre est venu introduire, au sein dune substance finie, l'anticipation et le vœu de l'inlinité, la proportion est rompue, et la nature, soulevée au-dessus d'elle-même, tendant sans cesse à se dépasser elle-même, ne peut trouver ailleurs que dans l'appui de l'ïniini en personne son équilibre et son repos. Telle est la relation singulière, également méconnue par les protestants et par les molinistes, qu'il faut admettre entj'e la nature et le surnaturel. Luther identifie les deux termes ; mais on ne voit pas, si toutes les prérogatives dont l'homme était doué à l'origine étaient essentielles à sa nature, comment il a pu en perdre aucune, tout en demeurant homme. Molina admet entre les deux termes une séparation radicale : mais on ne voit pas. si la nature pouvait sans inconvénient se [)asser de surnaturel, pourquoi Dieu a voulu conférer à l'homme des privilèges à ce jwint superflus. Ce qu'il faut dire, c'est que ta nature n'enferme j)as en elle-même les dons surnaturels ; elle n'y a pas droit non jdus: mais elle en a besoin. Aussi Tordre
(751 Ihid. — -(')) ]bi(l. : On ne voit i)a.s eoiiimen" l'état de i)urc nature pourrait (Hre possii)le selon ce .saint (Thomas), tlarilesl certain qu'il cnsei>;ne constainnient (|u'il est essentiel à l'Iioiinne de ne pouvoir être lieureux (|ue par la vision de Dieu, cl que c'est là la lin de l'homuie, «juoiqu'il ne la [)iiissc ohletiir (pie par des moyens surnaturels. Or, comme il enseigne en même temps cpie le clésir d'être heureux. fippelilus mi hcttliliuliiiem, est une i)ropriétê inséparable de sa nature, comment anraitil pu crcjire fpie I homme ain-ail pu être créé comme il nail prcsenlement à i'excrpticjn du péché oi-i^inei. ])uisque ce serait en vain que Dieu lui aurait ilouné ce désir d'être heureux qui ne pourrait jamais être rempli'.' •
O'J LA DOCTlîI.NK l)i: 1. A GUACE
voulait-il que Die'u, en mouie Icnips qu'il a tbrmi' la nature, y surajoutât sa grâce (771. Car encoie que, métapliysiquenient parlant, Dieu soit bien maître de créer même un être atteint (le ditlbrmité morale, il n'est pas de sa Sagesse de mettre dinis sa créature une inclination au bonheur qui, ne pouvant jauiais être satisfaite, existerait donc en vain (78); il n'est pas de sa Justice de placer la plus noble de ses créatures dans une cou- (iilion telle que, sans aucune faute de sa part, elle serait inc'vitahlement la plus misérable de toutes 1791.
Nous voilà ramenés à la conclusion de saint Augustin : l'état ]>résent de l'humanité ne peut pas être l'état de sa création 'No . Il i'aut que ce soit la conséquence d'une faute initiale : .\(>n est natura institnti hoininis, scd puena peccali 81 •.
C'est ainsi que l'expéiience. ou plutôt la raison réfléchissant sur l'expérience 82 , nous i-enii J avance croyable l'enseigi'.enu'nt de la révélation loucliant la chute de l'iiomme, et nous aide à en comprendre le sens uS'ii.
77) Lo « Cat(ielii>uie de la (liàcc • dit que VOrdrc demandait cela