I.A CHUTi; n 'At)AM S
dans son edbrt, elle conserve, quoi qu'elle tasse, une surabondance de force qui produirait au besoin le contraire de ce qu'elle fait ; qu'enfin, au delà de son vouloir actuel, elle reste constamment disposée à vouloir mieux et davantage.
En un mot le fondement de notre liberté est celui même de notre indigence et de notre misère : la disproportion entre la condition terrestre de l'homme et sa destinée divine. L'âme humaine est faite pour l'infini ; elle tend nécessairement à l'infini ; elle ne peut se satisfaire que de l'infini. C'est pour cela que, réduite à vivre dans un monde fini, elle y est malheureuse. C'est aussi pour cela qu'à l'égard de tous les objets de ce monde fini, elle est libre (9").
S'il en est ainsi, on n'a pas de peine à concevoir de quelle manière la liberté subsiste chez Adam pécheur.
Sur lui pèse une nécessité de pécher. Mais cette nécessité n'est point la nécessité absolue, celle qui vient de la nature. Ce qui fait pécher Adam, ce n'est pas précisément sa nature, laquelle, après comme avant la chute, ne va qu'au bonheur ou au bien en ffénéj^al; c'est l'ignorance et la concupiscence, ou, pour remonter à leur origine commune, c'est le mauvais pli que la volonté s'est donné par sa faute, et qui la détermine à chercher son bonheur hors de sa fin naturelle. Et, sans doute, cette détermination est infaillible et invariable. Mais en quel sens? En ce sens seulement, que, la volonté s'étant décidément et pour toujours résolue à prendre pour règle de ses actions Tamour de soi et des biens particuliers, il n'est pas possible, tant que durera cette obstination, qu'elle se guide en même temps par Tamour du bien universel (98). Cela faitil que l'amour vicieux dont elle est possédée épuise sa capacité d'aimer 1991 ? Cela empèche-t-il que les jouissances de l'ambition, de la curiosité, ou de la chair, auxquelles elle se borne, ne soient étrangement mêlées d'amertume, et qu'au sein des pires dérèglements le cœur n'en éjjrouve, et ne s'en avoue, la vanité? Cela ùte-t-il aux biens créés leur imperfection, et à la volonté son amplitude illimité ( lool? Non certes. On voit donc
5)7 Sur le sens pi-t-cis de celte (loctrine <Ie la lil)crté par rapport au déterminisme de Jansénius, V. notie t. III, ch. 1.
981 V. t. X, p, 5i3. — (99) V. t. X, p. G1G-617; t. X, p. 639. Cf., t. X, p. 619. — 100 et., t. X, p. 687.
88 LA DOCTRINE DK I.A (iKACK
que sous rintluence Je la concupiscence comme de n'importe quelle passion i loi i ou habitude particulièi^e, la volonté dépravée d'Adam doit rester ce qu'elle est, faculté des contraires, et qu'elle a beau être immanquablement adonnée au mal, elle garde en soi la liberté, le pouvoir physique de faire le bien (lo-ji.
Mais, en fait, il est absolument certain qu'Adam n'usera jamais de sa liberté que pour mal vivre? — Oui. — Le prétendu ])ouvoir physique de hiire le bien est donc un pouvoir inutile, et comme endormi, qui n'a jamais produit et ne produira jamais aucun acte? — (^ui encore. — C'est donc un pouvoir qui ne peut rien, un i)ouvoir purement nominal, une chimère compai;il)le à ces remèdes si)éciriques des charlatans, qui ont la vertu de g-uérir toutes les maladies, et qui n'en g-uérissent aucune (io3)? Tant s'en laul. Tue puissance qui reste privée de son acte par suite de quelque obstacle extérieur ou faute de quelque condition accessoire n'est pas pour autant une puissance nulle. Appelons-en ici, une fois de plus, au témoignage du sens commun. Dira-t-on que ce soit avoir oté à un homme la puissance naturelle de voir que de lui avoir bandé les yeux fio4)? Ou, parlant de la puissance naturelle d'avoir des enfants, puissance qu'ont la plupart des hommes arrivés à un cei'tain Age, et qui évidemment requiert pour s'exercer l'iinion
'loi) Il en est de même de la concupiscence et des habitudes vicieuses avec (juelfjue force ([u'elles portent un débouclié à des plaisirs dclendus; il s'y porte librement, parce qu'il n'y est point naliirellernent déterminé. Et ainsi reinanet Mernpt'r in lion i ne (/ liant unwis pi'onit ad libidinetn facilitas ad oppositnni. V. t. 111, p. .305.
(102) V. sur tout cela: ïlcrit du Pouvoir physique, t. X, particulièrement p. 498-499 : « Une inipuifisanœ ph}si(jue dans la volonté à l'éj^ard d'une bonne œuvre est une aussi grande chimère qu'une montagne sans vallée. <^,ar ponrcjiioi est ce <|u'nne nioiitaiiiie sans vallée est une cliinière? (^est |)arce que l'idée d'une montagne enferme celle d'utie vallée. Or, l'idée d'une volonté libre enferme celle d'une paissante naturelle à vouloir cette bonne œuvre, lors même qu'elle est la ])lus déterminée à ne la pas vouloir. "
(loi) Ce sont les expressions de Nicole-Wendrock dans ce dialogue sur la iS" Provinciale où il s'attache à établir la réalité du pouvoir de résister à la grâce eflicace, encoi>e que ce pojivoir ne soit jamais suivi d'efl'et. Arnauld, dans toute son argumentation au sujet du pouvoir physique, retourne contre Nicole lui-même les réllexions et les exenqjjes de Wendrock. (V. tout l'Écrit du pouvoir physique, particulièrement p. 497 et suiv. où Arnauld renvoie Nicole à Weiidrock.
(io4) y. t. X, p. 48«,
LA c:iiL"n: i> AbA>r 89
avec l'antre sexe, s'est-on jamais avisé d'appeler « impuissants » ceux qu'on aurait enfermés dans une tour où nulle femme ne pouri-ait entrer 1 loSi? Il n'est donc pas essentiel à une puissance physique de i)roduire toujours son ellet, et lorsqu'elle ne le produit pas pour navoir pas tout ce qui lui .si nécessaire pour le produire, on ne doit point dire que la |)uissancc physique n'est plus, mais seulement qu'elle est liée et empêchée 1 1061. A y bien regarder, et particulièrement dans l'ordre des choses qui dépendent de nous, la vie humaine est ]»h'ine de pouvoirs sans elfet (107). En veut-on considérer un, dont nul ne doute ? C'est le pouvoir de s'arracher h's yeux ( 1081. Il n'y a personne qui ne reconnaisse qu'il le peut faire, même pour se divertir : et cependant il n'y a personne qui le veuille, ni qui Tait voulu, et personne ne le voudrji jamais 1 1091. Et combien d'auti^^s choses que nous disons être en noire pouvoir, et que nous sommes bien assurés que nous ne voudrons point, tant elles sont contraires à notre intérêt, ou sini[)U'tiieut à la coutume ou à la mode ! — Nous ne les pouvons (Jonc i)as faii'c, dira ({uelquun, puisque nous ne les pouvons \()uloii'! — Mais en vérité, nous savons et que nous les pouvons faire et que nous les pou^ons vouloir 11 101. Et comment le savons-nous? Point n'est besoin d'invoquer ici le consentement universel de nos semblables : nous le savons parce que nous sentons en nous la force de produire ce vouloir actuel, si éloignés que nous soyons de le j)roduire elfectivement iiii. Qu'une faculté se laisse ainsi saisir en ellemême, qu'elle se manifeste indé])en(lamment de son l'xercice, le fait peut ]iaraître étonnant ; et sans doute est-il propre à
iiK)i Ibid., ]t. (87. — lo*')) 11) Ul., I». 4*^(» el p- 4*^"-
ii>7 V. \ir;oi,i:. 'l'i-îtitc (\<- la (In'tcc ffcnéralr' cité el a])proii\é |>.ir Aniaiild, (. X, p. 4;)(i. — io<S: \ . le clial<)j,'iie de W'eiulrock aiuimi Ariianld renvoie; ihid., p. 4ll7 Ainaiild dit dans le même seas : " On comprend lacileinenl ffiie, «luolcjne déterminé que je sois à ne pas aller tout nu dans la rue, j'ai néanmoins la puissance de le l'aire, et (jue je le l'erais si je voulais. » (\ . t. 111, j). 'My\).
KM) Dialoifue de \\ endroek sur la iS" Provinciale. — (iio) Nic.olk, cité et ai)i)rouvé par Arnauld, m t. \, p. .w)! ôoa. Nicole se trouve répondre ici (|uoi({u'il ne le cite pas, el peut-être ne songe pas à lui) aux criliques de Malebranehe coulr;' la puis-sanee séparée de l'acte. ^ . parliculièremenl XU" Eclaircissemenl sur la i-eeherclie de la vérité, où Malebranehe lui-même paraît viser le dial()j,'ue de \N endroek.
iiii V. t. X, p. 5o2.
9" T^A DOCTBINK I>K LA GRACE
la l'acuité de vouloir, dont nous avons dit qu'elle est unique en son espèce (112) ; il n'en est pas moins constant, et chacun de nous en est convaincu par une expérience intime, immédiate, indiscutable (ii3). Qu'est-ce à dire, sinon que le pouvoir physique de l'aire le bien qui demeure eu lliumme déchu ne se réduit pas à une de ces entités imaginaires, chères aux scolastiques. ou à une simple possibilité abstraite : qu'il faut y voir, au contraire, quelque chose de parfaitement réel et concret, répondant à une force positive, dont l'existence ne se déduit pas seulement de l'analyse de la nature humaine, mais est encore conlirmée par le sentiment intérieur de tous les hommes (ii4)-
Comprise de la sorte, la distinction de la puissance et de l'acte, également méconnue et raillée par les sectateurs de Luther, et par ceux de Molina (ii5) nous ouvre une voie aisée pour éviter les erreurs opposées où sont tombés les uns et les autres, celle des protestants, qui ont enseigné que le
112) JVlalebranche Klcvaniaut ici SUiaiL Mill cl les critiiiues inodeincs du libre arbitre) pense ((ue nous n'avons conscience (jue de nos ficles, non de nos facultés, et que nous nous l)ornons à conclure celles-ci du souvenir de ceiix-là (v. I"'^ Eclaircissement sur la recherche de la Aérilé). Arnauld lui-même, dans ses objections à Deseartes, avait fait observer qu'il y a dans notre esprit des facultés dont nous n'avons pas conscience, (v. t. XXXYIII p. 32-33^ Mais que répond Deseartes? Dans ses Réponses aux JV^' Objections, qui ont satisfait Arnauld, il convient « que nous avons bien une actuelle connaissance des actes ou des opérations de notre esprit, mais non pas toujours de ses puissances ou de ses facultés. » T. XXXVIIl, p. 60.) Remarquez le mot tou/oiirs, qui réserve la possii)ilité dune conscience directe du libre arbitre.
'ii3) V. t. X, p. li)- et suiv. et p. 507. — (ii.'îi \'. Les remar((ucs d'Arnauld à Leibniz sur la notion du possilûc: il n'y a de vraiment possible que ce ([ui correspond aune puissance active. Lett. d'Arnauld à Leibnitz, in J*h. Sch., éd. Gerhardt, t. II p. 3i-'i2. — (nô) On connail les railleries de Ltillicr à l'adresse de ce libre arbitre que soutient Erasme (comme la plupart des théologiens de sou temps, particulièrement ceux de l'école de saint Thomas) et qui serait un pouvoir des contraires, lequel sans la Grâce, ne s'exercerait jamais pour le l>ien : Quid est cis incfjicax, nisi plane ntiUti vis? Ilaque dicere tilyeruni arbitriuni esse, et linhcre virn ([uideni, scd inefficncem, est id t/uod Sophista' vocant opposituni in. adjecto, ac si dicas : liberum arbitrinni est quod Uberam non est. (De sei'vo avbitrio, éd. de U'eimar, t. 18. p. 63() et p. 644-645, etc.). Les molinistes pensent exactement de même. Et aussi Malebranche, qui cherche sur ce point à opposer Arnauld à Pascal. V. t. XXXIX. p. 78-79. et .suiv.
LA CHUTK nvnvM 1)1
libre est péri dans Ihomnie après la chiito, et celle des inolinistes, qui se sont imaginé qu'à moins de lui attribuer pour le bien autant de vigueur et de facilité que pour le mal, on ne pouvait sauver sa liberté (iiG).
Si 1 on nie la distinction de la puissance de l'acte, si l'on ne veut reconnaître de vrai pouvoir qu'en le mesurant à l'eflet, l'alternative s'impose : ou bien, avouant, avec la tradition de l'Ecriture, que la volonté corrompue ne fait plus, par ses seules ressources, aucun bien, on en conclura qu'elle n'a plus aucun pouvoir de bien faire, qu'elle n'est donc plus libre, — et l'on tombera sous les anathèmes du Concile de Trente; ou bien, voulant à tout prix sauver le libre arbitre, on déclarera que la volonté de l'homme conserve, malgré la déchéance, son indifférence d'équilibre à l'égard du bien et du mal, qu'elle demeure en état d'accomi)lir l'un comme l'autre, qu'elle n'a drmc point besoin, pour pratiquer ses devoirs, de la Grâce du Christ, — et l'on aboutira au pélàgianisme si souvent condamné. Mais on se garde cl du pélàgianisme et du protestantisme, par la notion d'un pouvoir des confraires, inhérent au libre arbitr(\ inséparable de sa nature i iiju et qui se trouve seulement, en vertu des conditions créées par la chute, empêché de produire ?on e'I'et; pouvoir que définit très clairement saint Augustin, lorsqu'il exjilique « qu'il est de la nature de pouvoir avoir la foi et la charité » ; mais que de les avoir effectivement cela dépend de la grâce 118'. Par là se concilient les expressions dont use l'Eglise à propos d'Adam, et qui insistent tantôt sur la puissance qui reste en lui, tantôt sur son impuissance : cette puissance n'est qu'un simple pouvoir séparé de lactcî (119); cette impuissance n'est qu'une impuissance morale, non physique ou absolue '^ Ht ^. Adam' est
(ii6( V. t. XXXI, p. -. — (1171 V. t. X, p. 5m). — 118 Aut;., </." Pnvdcsf, Sanct., cap. .">, cité in t. X, p. .">ifi-5i7.
(1191 V. t. XVIII, p. 347 C'est exaclciuent le pouvoir in senf^ii diciso des tfiomisles, comme le reconnaît expressément Arnauld. \ . l. X, p. 5o2. Cf. notre tome III, cli. II.
(120I V. t. XVIII, p. r)7<). On peut voir par là qu'il n'y a pas opposition réelle entre les formules dont use Arnauld dans la dernière partie de sa vie, affirmant que l'iiomme a, même sans la Grâce, une véritable puis.sance de bien faire, et celles des Ai»oloj;ies de Jansénius et de r.VpoIoj^ie pour les Saints-Pères. Il dit de même dans la 2" Apol. de Jans., t. XVII, p. 'Î33, qu'il « ne reste dans la nature corrompue, aucune puissance pour aimer Dieu « ; entendez : aucune puissance jointe à
9^ LA DOCTRINE DE LA (iKAOK
l'acte. Dans ses derniers ouvrages, Arnauld s'élève eonlre les comparaisons qu'on pourrait l'aire de l'homme destitué de Grâce à un lueiigle, ou à un mort, etc. « Un homme sans Grâce ellicace à toujours la puissance du libre arbitre, au lieu qu'un aveugle n'a nulle puissance de voir i> it. m, p. 090 . CI'., t. X, p. ôoS 509. Or, ces comparaisons, il les avait employées, lui-même, dans la Nécessité de la Foi, par exemple, t. X, p. s'il, ou dans l'apologie pour les Saints Pères, t. XVIIl, p. 474- Mais sa pensée, en réalité, était bien, dès celte épofjuc, la même que plus tard, puisque, à d'autres eudroits de rA[)ologie pour les Saints Pères, il insiste sur le pouvoir qui appartient à la nature, et sur le caractère purement moral de l'impuissance de l'homme déchu (v. loc. cit. t. XN'lll, p. r)79i. Si donc il emploie ces comparaisons qu'il devait par la suite Juger contestables, c'est d'abord qu'elles sont tirées des Pères saint Grégoire, saint lîernard, etci; et c'est aussi qu'à cette époque, il se préoccupait surtout de mettre en lumière lu nécessité de la Grâce. Les controverses qui s'élevèrent au sujet des Cinq propositions eurent seulement pour effet, comme il le dit souvent luimême, de l'amener à exprimer la même doctrine en termes plus exacts. Il est à remarquer qu'en concédant que l'impuissance de l'homme au regard du bien n'esl qu'une impuissance morale, Arnauld ne dit rien en réalité qui ne soit cunciliable avec les formules de Molina, ou du moins qui ne s'en rapproche : Molina, en ell'et, admet que le libre arbitre déchu, s'il ])eul éviter chaque pé<hé pris séparément, ue peut rester longtemps sans [)échc ice qu'il exi)li([ue par une curieuse application des probabilités telles que les révèlent les jeux de hasard). |V. Concord. qu. \IV, art. i3, disp. 30. | Et il ajoute que cette impuissance non esse titiiid qiiain inipossihilifntein, non <iiii(lera pliysicam, sub moralem. (Ihid.). Il y a là, au sein du poiwoir des contraires ique Molina déclare essentiel à la liberté connue un commencement de déterniination due à l'in/irmité qui résulte de la chute iihid.). Pour rester dans l'ordre de comparaisons qu'affectionne Molina, on pourrait dire que le libre arbitre innocent a autant de chances de demeurer sans aucun péché (jue de succomber. La corruption originelle a pour ellet de limiter très étroitement nos chances de résistance à la tentation, si bien (ju'au bout d'un temps très court elles doivent infailliblement être épuisées. Les <lés sont pipés. Ils le sont ici dans un sens défavorable. Mais ils peuvent l'être aussi, dans un sens favorable, par les habitudes vertueuses, ylbid.) Dans tout cela, noxis ne voyons, il est Vrai, qu'un commencement de détermination. Mais iainsi «jue nous l'indiquons plus loin, au eh. III, p. '^.53), Molina ne craint pas, lorsqu'il s'agit de l'inlluence de la Grâce, d'admettre, au moins pour certains cas, une détermination <jui tient à la force inlrinsèc/ue, à la fniissaïue de la Grâce, et qui néanmoins laisse à l'iumune la liberté et le mérite. iV. lloneord., qu. XH', art. i'3, disp. 53, memb.4) Quoiqu'il s'agisse de cas exceptionnel, le principe n'en est p.as moins admis que l'homme peut mériter et qu'il conserve son libre arbitre, alors (juc sa poiestax ad opposilam est rléterminée infailliblement par la puissance de l'action (jui s'exerce sur lui. Cette idée, du reste, n'est nullement particulière à Molina. Elle se retrouve chez des molinistes authentiques, et qui ne prétendent nullement inno\'er en la matière. C'est ainsi que le jésuite Petau admet que la volonté reste libre et indifférente, alors même qu'elle est tixée et conlirmée dans le bien : « Hoc indiffereiitiœ gênas (la véritable indifférence, celle que soutient son pai>li, et qu'il reproche
r.A CHUTE o'aDAM <)3
cncoi'C cjii)al)lc* do faire le bien, mais, en lait, il n'arrivera ])lus jamais ({u'il le lasse (lai)-
Par là aussi s'éclairent les formules du Concile d'Orange, reproduites par le Concile de Trente, et d'après lesquelles la prévarication du premier homme, sans anéantir le libre arbitre, l'a « blessé », « abattu » et « atl'aibli » (rs*^). Comment « blessé »? Comment « abattu »? Comment « atl'aibli »? En lui-même et comme puissance infinie de vouloir, le libre arbitre ne saurait admettre de diminution : il est ou il n'est pas. C'est dans son exercice qu'il est atteint, en tant qu'il est dorénavant déterminé à n'agir que du côté de son amourj)ropre, réduit à la recherche des créatures, attaché à la lettre W2^). Primitivement mobile en tous sens, il a perdu, ou plutôt il s'est ôté, l'usage de ses mouvements dans le sens du bien.
Et c'est ainsi que sans cesser d'avoir son libre arbitre, Adam est devenu esclave. Esclave du péché, disent les Conciles après saint Paul et après le Christ (iu5i; v lié », dit saint Augustin, « non par des fers qui l'environnent du dehors, mais par sa propre volonté, qui est plus dure que le fer » (iq6); chargé de la chaîne qu'il s'est forgée, et qui est faite « de ses passions et de ses désirs » (laj); prisonnier, donc, volontaire, et doublement volontaire, ajoute saint Bernard, puisqu'il s'est mis de lui-même sous le joug et qu'il y veut demeurer, puisque ■sa volonté est à elle-même sa prison (I'j8j, « s'est prise à sa
ù Janséuius d'avoir oaricnturée en la réduisaut à la mutabilitas), in onini avbitvio lihero itiassc si^nttunt, quantunwis in bono vel natiirà suà vcl dote qai'ulain adventitià. dejixiiinobfirniatumque sit, ut in Angelis ac bcati-s hominibiis cvcnif. (Petau, Dogntata theoLogica,i. IV, De upificio, liv. V, cap. \II. n" <j .
121 Justiliration de la Censure de Louvain, citée et approuvée par Arnauld, in t. XVIII, p. 543-544.
(1221 Concil. Arans.. II, caii. S, i3, 2."> : Libcruin arbilriuiii esse... viliatum, infirniatiun, inclinalum, ft alleiuialuni. (^yiiril. Tvid., Se.ss. VI, cap. I : Libcruin nrbifi-iuni minime cxlinctum... ^iribus licet alteinialuni et inclinatum. Cité in t. \\ II, ]». 2G7-268. — ii23,i V. t. X, p. 009. — (124) V. t. X, p. 232. — 125 V. Conril. 7'rid., Sess. VI, cap. i. Cité in t. X, p. loi.
1261 AuG. Confess., lib. VIII. cap. 5, cite in l \\l p. 217-218. — 12;; I Ibid.
128 V. t. XVI, p. 217. Nicole remarque à ce sujet qu'il s agit là c de liens volontaires, que la concupiscence forme en attirant le consentement de la volonté. Et c'est pourquoi Jan.sénins a eu raison de sou-
propre gin j^iag). Le libre arbitre subsiste toujours; seulement il est captif; et il est captif en ce qu'il ne s'exerce plus que pour pécher : Liberutn avbitriiim captwaturn nonnisi ad peccatum valet (i3o).
Telle est, ramenée à ce qu'elle a d'essentiel, et débarrassée des métaphores, la plaie du Serpent ii3i), l'infirmité ou la maladie où sa désobéissance a réduit l'homme, la corruption de la nature en Adam (iSa).
Icuir partout que l'inapuissuiice Uo laire le bien n'était autre cliosc que la volonté opiniâtre de ne le pas faire. Ce qui ne se doit pas entendre de la concupiscence radicale, mais de la cupidité libre, attirée inl'ailli blement, mais sans nécessité, par la concupiscence radicale ". (Traité de la Grâce générale, t. I, p. 34i -
;i29) Métaphore souvent employée par Jansénius après les Pères., V. p. ex. Lib I de Stat. .\at. Laps., cap. 3. — iiSo) Aug . lib. IIL ad Boni/., cap. 8. V. t. X, p. 4oi. — (i3ii V. t. WÏT, p. SSi — r3a A\ f \. p. 4oi et sniv.; t. XVII, p. 35o.
L'HLiMANITE DECHUE
Or la Foi nous apprend que la corruption d'Adam a passé en toute sa race (i).
Depuis que le premier homme s'est révolté contre Dieu, il est devenu la source, non plus de la vertu et de la probité, mais de la malédiction et de l'iniquité. Et ses descendants ont hérité de lui, au lieu de l'innocence qu'il leur eût transmise s'il fût demeuré uni à Dieu, une corruption générale, répandue dans toutes les parties de leur âme et de leur corps (2).
Nulle vérité n'est plus solidement établie dans la Tradition et dans l'Ecriture :
« Il est nécessaire », déclare le Concile de Trente (3) interprétant saint Paul, « que chacun reconnaisse et confesse que tous les hommes ayant perdu l'innocence dans la désobéissance d'Adam (Rom. V, 12; I, Cor. XV, 22) sont devenus souillés (Ts. LXIV. 61 et, comme dit l'Apôtre, enfants de colère par nature (^Ephes. II, 3; ». Et le même Concile poursuit, dans un canon reproduit presque textuellement du Concile d'Orange : « Si quelqu'un prétend que la prévarication d'Adam n'a nui qu'à lui seul et non à sa descendance, et que, perdant la sainteté et la justice qu'il avait reçues de Dieu, il les a perdues pour lui seul et non aussi pour nous; ou que la souillure résultant de sa désobéissance n'a lait passer dans toute la race humaine que la mort et les peines de corps, non le péché qui est la mort de 1 àme, qu'il soit anathème, car il est eu contradiction aveiL'^
{i) V. t. X, p. 404 ; t. XVII, p. 3a5, et tous les autres ouvrages, déjà cités, où le même passage se retrouve. — 31 V. l. X, p. 269. — (3^ Sess. VI, cap. I, et Srss. Y, chu. i l't ^, fili' in t XVII, p. \^.
l'Apùti-e qui dit (Rom. \, 12) : Per honiinem mors inlravit in mundiun, et per peccatam mors, et ita in o/nnes Iwinities mors pertransiit, in quo omnes peccaveriint{!^). »
Nous avons tous péché en Adam (5).
Remettons-nous donc perpétuellement devant les yeux cette vérité, que nous ne naissons point à l'état de créatures innocentes (6); que nous revêtons avec l'humanité, la tache qui y a imprimée le premier homme; que nous sommes en vertu de l'origine que nous tirons de lui, coui)ables, comme lui, et sujets aux mêmes peines que lui. Son péclié, auquel nous sommes si enclins à nous croire étrangers, c'est aussi le nôtre (71; sa perversion, son infirmité, stm vice, nous les retrouvons en nous. Pour contempler comme en un miroir l'image de notre condition native, pour savoir ce que nous valons et ce que nous pouvons, nous n'avons qu'à considérer Adam (h'chu : Agnoscat se hiiinana débilitas, et in primo homine wwersarum generalionum damnuta siiccessio[S).
A Le péché héréditaire.
Sont-ce là simples façons de [larler?
De quel poids, terriblement réel, le péché d'Adam cliarge toute sa race, le seul exemple des entants m<jrts sa7is baptême sul'lit à le l'aire entendre.
C^ar, suivant l'Eglise, il n'y a point de doute : ces cnlanls, qui périssent après quelques jours ou (juck|ues mois de vie.
(4) Cuncil. Trid.. Srss. \. caii. \i. (tu s.iil à i|ul-I1<'s conli-ox ci-.scs a donné lieu cet in <]it<i onine.s peccuierun l pur quoi la \ ulgate ti'acluil le grec £=,'0. V- en parliculirr les critiques de Richard Simon, et les observations de Bossuet,t/i Déf. de In Tradition et des Saints Pères, livre VII, cil. XII et suiv. t-e Nouveau Testament de Mons dont la traduction a été dirigée, surveillée et défendue par Arnauld réunit dans sa tiaduction le sens latin et le sens grec : » Tous ayant péché en Adam, k
yoj « Tous ont péché, comme dit l'Apôtre, soit en eux-mêmes, soit en Adam. » 'Aug., De yat. et Grat:\ cité in t. X, p. 278. — ti t. X, p. 282. — (^;A".t. XX, p. 2^3 ; Peccatuni originale feré tanquatn ab illis (Adarni pos. terisj alienuni coi^itamnn. — .Si Pnosr. cont. CoiUit. \ . t. X, p. 4<'8.
L HUMANITE DECHUE 97
si le Baptême n'est pas venu laver leur souillure, et leur donner accès à une vie nouvelle de grâce et de miséricorde, ils sont damnés (i). « Que personne, dit saint Augustin, ne nous trompe. C'est une vérité de l'Écriture qui est très claire, de l'autorité qui est très bien établie, et de la Foi qui est très catholique, que tous les hommes qui naissent sont damnés, et que nul n'est délivré de la damnation s'il ne renaît : omnis generatiis damnatiis ; nemo liberatus nisl regeneratus (•2). Faut-il rappeler la sentence du Christ : « Celui qui aura cru et qui aura été baptisé sera sauvé; mais celui qui n'aura pas cru », — et, remarque saint Augustin, si les enfants baptisés sont dits croire et professer leur croyance par le ministère de leurs parrains et marraines, comment les enfants non baptisés seraient- ils mis au nombre de ceux qui croient? — « celui qui n'aura pas cru sera condamné (3) »? Faut-il rappeler les exorcismes qui ouvrent les cérémonies du Baptême et par où l'Eglise témoigne assez clairement considérer tous ceux qu'elle baptise comme ayant été jusqu'alors sous la puissance des démons (4)? Faut-il rappeler l'interdiction, toujours en vigueur, densevelir en terre sainte les enfants morts sans baptême (5)? La damnation de ces enfants est tellement un article de foi que saint Augustin n'hésite pas à donner l'opinion qui la nie pour une des principales erreurs de Pelage; et c'était autrefois, comme il paraît par l'Epître 87 de saint Léon, un des points que l'on obligeait les pélagiens de rétracter en particulier, lorsqu'ils revenaient à l'Eglise (6).
Au reste, s'ils n'étaient point damnés, ces enfants à qui manque la régénération du Christ, quel pourrait bien être leur partage ?
Le Royaume des Cieux? Calvin, ici plus hardi que Pelage même, l'a osé prétendre, au moins en ce qui concerne les enfants des fidèles. Mais c'a été, malgré qu'il en eût, par une méconnaissance formelle de la parole évangélique : « Personne
(i) V. t. X, p. 2i3o. V. pour tout ce qui suit : t XXIX. p. 262 et suiv.; t. XVII, p. 774 '^^ suiv. (C'est de là que sont tirées les citations de saint Augustin et de l'Écriture.) — (2) Aug., Serin, i^, Lh'\erh. Apost — (3) M.\uc., XVI, 16. — (4) V. t. XXIX, p. 262-263. Cf. t. XVIII, p. 228 229. — (5; Ibid. — (6j V. t. XVII, p. 7"4- Cl", la citation du Concile de Sardaigne, ibid.
98 tA DOCTRINE DE LA GRACE
ne peut entrer dans le Royaume de Dieu s'il ne renaît de l'eau et de l'esprit. 1) (Joan, m, 5) (7).
Alors? Distinguera -t-on, avec les pélat>:iens, le Royaume des Cieiix et la 17e éternelle (S)? Parlera-t-un, avec ^lolina, d'une sorte de béatitude d'un degré inférieur, réduite à l'ordre de la natiivç(9)? Ou, avec nombre de scolastiques, inventera-t-on, sous le nom de Lymbes, un lieu qui ne serait ni le Ciel ni rEnt'er, et où les enl'ants, privés seul(Mnent de la vision de Dieu, sans subir aucune soulïrance positive, ne seraient, en somme, point à plaindre (10)? Mais précisément, qu'il existe un milieu entre le Ciel et TEnier, qu il existe, pour emprunter le langage de saint Augustin, « un endroit de repos ou de félicité quelconque, qui, où que ce soit qu'on l'imagine, serait en quelque sorte intermédiaire entre la damnation et le Royaume des Cieux (n) », c'est là une imagination étrangère aux Apôtres et aux Pères, et que ri\glise n'a jamais connue que pour la répudier. « Le Seigneur, dit saint Augustin, doit venir juger les vivants et les morts; il doit faire deux parts, comme dit l'Évangile, la droite et la gauche. A ceux qui seront à la gauche, il dira : « Allez, maudits, au feu éternel »; et à ceux qui seront à la droite : « Venez, les bénis de mon Père, possédez le Royaume qui vous est préparé dès le commencement du monde ». Il appelle cette partie le Royaume, l'autre la Damnation avec le Diable. Il n'a point laissé de lieu entre les deux où vous puissiez mettre les enfants. Les uns iront a la droite, les autres à la gauche. Celui qui ne sera point à la droite sei-a certainement à la gauche; donc, celui qui n'ira ]>a^ au Rovaume ira sans aucun doute au ['en éternel ( 121. » Va.
17» \'. l. WII, |). ^:)(y^.i>S. \. aussi l. \i\', j). aa^ <'i s<ii\ s //w,/ .
(91 V. Mor.i.x.v , (Joiicord., qu. XXlil, ar[ 1 el f), iiieml>. I\. De même Lessius, Yasqucz, etc. Lv Cardinal Sfondralc ;> repris celte o])iiii(»ii flans son XihIiis Prti'ck'Hliiintioiùs : et c'est là nue des erri-iirs j)rin(ipalcs que lîossuet a dénoncées à Innocent .Xll, puis fait (•oudamuii par rAsseniblëo du Clergé de 1700.
(lol V. t. XVII, p. 778 et suiv. Saint Thomas, ai>rès avoir soutenu dans la qu. 5 De Malo mvi. i, 3, 3) et dans les Commentaires //t 4 Seii tent. Dist. 3, une opinion voisine de celle-là, paraît lavoir altandonnce et même expi'essément rejetée in Comment, in Ep. ad Kphes., II, '5, liv. I et Suin. cont. Gent., lib. HI, cap. 6. — (11) AuG., De Aninid, lib. IV, cap. 9; V. t. XVII, p. 779.
[12] AcG., .SVrm. 14. I^e verb. A/josl., cap. 3. \. t. X^■1I, p. 777-778. Ce
l'humanité déchue 99
sans parler du Concile de Diospolis, les deux Conciles de iMilève et de Cartbag-e, si solennellement approuvés par les Papes Innocent I et Zozime, ont rrapi)é danathèmcs, ou des l'or mules semblables à celles de saint Augustin, et l'eprises plus tard par le Pape Gélase, cette idée d'un moyen terme, on ne sait lequel, entre le Paradis et la Géhenne, où les enfants morts sans baptême auraient accès (i3).
(^ii'on ne dise donc pas, ainsi que certains jésuites n'ont pas rougi de l'avancer après Pelage (i4) : Nous savons bien où n'iront point ces entants, c'est-à-dire dans le Royaume des (vieux: mais où ils iront nous ne le savons pas. Car, où ils iront, l'Eglise nous le déclare sans nulle ambiguïté : et pour le contester il faut ou n'avoir point d'yeux, ou n'avoir point de front (i5). Elle nous le dit par l'enseignement de ses Pères, saint Augustin, saint Fulgence, saint Grégoire (i(i); de ses théologiens les plus orthodoxes, comme Grégoire de Rimini au xiii'' siècle, ou plus j)rès de nous, Driédo, Jansénius, l'Archevêque d'Irlande Florent Conrius et toute la Faculté de Douai (i-i; de ses Conciles enfin, dont l'un des derniers, le Concile de Florence, contirmant le deuxième Concile de Lyon. ;i si expressément décrété « que les âmes de ceux qui meurent ou dans le péché mortel actuel, ou dans le seul péché originel, descendent aussitôt dans l'Enfer pour y être punis, quoique de peines inégales) jf^) >). Il n'y a point pour les enfants morts sans baptême d'autre destin que l'Enfer et ses supplices.
De savoir maintenant, en quoi, pour les enfants, ces supplices consistent, s'ils enferment les peines sensibles du feu;
j)assaj;-p. ri plusieurs antres analogues de saint Augustin, se trouve aussi in t. XXIX, p. 2(>4 265. De même saint Fulgence, le Pape Gélase, saint rrrégoire, etc., cité Ihid., p. 264-267. — <i3) V. t. Xlil, p. 45n-46t>. Cf. le lanon S du Concile de Carthage Dknzingkr, p. 4"- Selon Ducliesne, quoi quVtn ail dit, i'autlienticitc de ce (^anon ne peut être sérieusement contestée Ilist. Ancienne de l'Eglise, t. III, p. 236i. Sur l'opinion du Pape Gélase. ^^ t. XVII, p. 709.
(14^ ïl s'agit des auteurs du Catécliisnie de Douai. V. t. XVII, p. 77S et sniv. — dôi V. t. XXIX, p. 262. — (161 V. Ibid . p. 26;") 267 — 117) Ibicl . p. 267, et t. XVII, p. 781. On sait que l'ouvrage de Conrius De Statu parvuloiuni sine Baptiamo decedentium, inilju de la même doctrine que l'Augnstiniiis, a été publié dans le même volume, en appendice. Sur les relations de Conrius avec Jansénius, Saint-Cyran et son inllueuce §ur Arnauld. V. notre t. I, liv. II, th. I, et t. III, lIi. I.
liS; V. t. XVII. p. 779.
OU s'ils se bornent à ce que les scolastiques nomment la peine (la rfam (19), la simple privation de la vision béatifique, c'est une question indécise et sur laquelle la liberté de nos sentiments nous est laissée (20). Encore doit-on remarquer que les expressions de « supplices », de « flammes », de « tourments», dont usent les Pères et les Conciles, semblent bien désigner des peines sensibles (21); et le P. Petau est le premier à en convenir (22). Mais ce point, après tout, n'est pas de bien grande importance. Le principal est d'avouer que l'homme, l'ait pour Dieu, n'ayant de souverain bien, de félicité, de repos que dans la possession immédiate et la vision intuitive de Dieu, la seule exclusion éternelle de cette jouissance le rend misérable et le met au rang malheureux des réprouvés (23); et que par conséquent, peine du sens ou peine du da7n, les enfants morts sans baptême sont punis d'une peine, qui est sans doute plus douce que celle des adultes {^Q, mais qui, pourtant, est une vraie peine, une vi-aie souHrance, une vraie punition (aS). Et cela, — quelque dur qu'il paraisse à notre faiblesse humaine, dont la vaine pitié, incapable de rien changer au sort des enfants déjà lixé par Dieu (26), ne va qu'à encourager la négligence des mères, qui tardent à faire baptiser leurs enfants (27), ou qui les laissent périr dans leur sein (28J, — cela, dit encore le P. Petau, ce n'est pas une opinion, c'est << une grande vérité catholique » (29).
Cette vérité fournissait aux anciens Pères l'arme la plus décisive pour établir contre les pélagiens la transmission du péché d'Adam à toute sa descendance (3o). Comment l'établissaient-ils? Par le besoin indispensable qu'ont les enfants d'être
(19) V. sur celte distinction, t. XXXI, p. 90 et suiv. — (20) V. t. XXIX, p. 267. — (21J Ibid., I). 265. — (22) Le texte de Petau, à propos du Concile de Florence (Dogm. theoL, t. I, lib. IX cap. 10) est cité in t. XXX, p. 272- 2"3. \. aussi t. XXXII, p. 268, cl Apol. de M. Arnauld (par Hermant), p. 90. — (23) V. t. I, p. 173.
24) Saint Augustin répète cela en plusieurs endroits. V. par exemple Encliirid., cap. 93 : iMilissuna sané omnium erit (p<vna) eorurn qui piœler peccalum quod originale tnixeriint, nullam insuper addideruiit, etc. Cf. t. XXJX, p. 205 et Conrius, Tract, de Statu l'anulurum, cap. 24, n° i5. — (25) Arnissœ tamen f'eiicitatis vero dolore afjiciuntur (t. X, p. 5). — (26) V. t. XXIX, p. 2ti3. — (27) V. t. XIII, p. 467.
(a8) V. t. XXIX, p. 263. — (29) Ibid., p. 2(57. — (3o) Y. t. X^'^I, p. i45-
L HUMANITE DECHUE lOI
baptisés pour être sauvés. On le prouvait par la Tradition de l'Eglise, et par cette parole de saint Jean : Nisi quis renatiis fiierif, et le reste. Et Ion en concluait que les enfiints étaient donc en péché, parce qu'autrement il n'y eût point eu de justice de les exclure du salut pour n'avoir point reçu le baptême (3i~). Etant extravagant d'ailleurs de supposer que des enfants de quelques jours aient pu pécher par l'usage actuel (le leur volonté propre (32), ou que Dieu les damne pour des péchés qu'ils n'ont pas commis, mais que Dieu prévoit qu'ils auraient commis s'ils eussent vécu davantage (33), force est bien de reconnaître que le péché qu'ils expient, dont ils portent, comme dit le Concile de Trente, le reatus (3^), c'est le péché d'Adam.
Mais inversement, dès qu'on voit dans cette « propagation » du péché d'Adam autre chose qu'une métaphore (35), et dans la larj qui en résulte pour nous un péché véritable, offrant, pour parler avec le Concile de Trente encore, veram et propriani peccati rationem Çi'o), on ne saurait se scandaliser de ce (jue, pécheurs, nous soyons traités en pécheurs. Oui ou non, prend-on au sérieux les sentences de l'Ecriture : Nemo mandas a sorde, et si unius diei sit cita ejus in terra (Job. XIV, 4); et Eramus Jilii irœ sicut et cœteri (Ephes. II, 3)? Si nous naissons tous, comme l'assure saint Paul, objets de la colère de Dieu, il est sans doute que quelque chose en nous mérite cette colère; mais il est sans doute aussi que nul de nous n'évitera ses coups : Si filii irœ, filii vindictœ, filii gehennœ. Redisonsle donc avec saint Augustin : « Que personne ne nous trompe » : ces supplices infligés aux enfants morts sans baptême ne tiennent i)as dans le système des vérités de la grâce, la place d'un corollaire accessoire. La croyance à ces su2)plices est liée indissolublement à celle du péché originel : l'une prouve l'autre, l'une explique l'autre. Pour mieux dire, elles ne sont l'une et lautre (jue les deux parties d'une seule et même vérité, celle qu'exprime l'Apôtre en disant que « par le péché
(3i) V. t. XVIII, p. 145-146. — (3a) Ihid. — (33) V. t. XIII, p. 458- 461. Il est aisé de voir dans cette opinion des semi-pélagiens l'anticipation de la ncience moyenne de Molina. — (34) Concil. Trid., Sess. V, can. 5.— (35) Concil. Trid., Sess. V, can. 5 : Prupagatione non imitatione trans/risum. — (36) Concil. Ttid., Sess. V, can. 5.
lOà LA DOCTRINE 11K T,A GRACE
d'un seul tous les hommes sont tombés dans la condamnation ->■> : Judiciinn qnidein ex iino in rondeinnationcm ( Horn. , V, iGjf'Jji,
Condamnation effroyable assurément (38), mais condamnation juste (3q).
Et en ce point gît tout le mystère du péché originel i4oi. Il n'y aurait point de mystère si Dieu, comme le veulent les molinistes, se bornait, après la faute du premier homme, à retirer à sa postérité quelques privilèges de surérogation pure : mais aussi ne faudrait-il point parler proprement de condamnation. Il n'y aurait point non plus de mystère si Dieu, comme semble l'indiquer Calvin (4i), se plaisait, par une sorte de caprice de sa Toute-Puissance, à faire expier à sa postérité un crime auquel elle n'aurait aucune part : mais
137) Cest ce que ne parait pas avoir compris Sainte-Beuve quand il reproche à Jansénius « d'ouvrir sa doctrine par insister, au moins inutilement et désagréablement, sur la damnation des enfants morts sans baptême ». Port Royal, t. I, p. 222.
(38) V. t. XII, p. tio. — 391 Jhs/o, Ucet arcano Judicio, t. XX, p. 253. — (40) Cf. Grande Perpétuité, t. Il, p. 22J; Arnauld et Nicole y mettent le mystère du péché originel en ceci » qu'un enfant (jui vient de naître soit très justement l'objet de la colère de Dieu ». \ . aussi t. XII, p. ii(i. Pascal a beaucou[) insisté sur ce point. \'. Xotauiment éd. Brunschvicg, sect. YIl, Ir. 4^4 ^ « H est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péclié du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d\v participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste : car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre miséral)le justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un pèche auquel il parait avoir si peu de part, etc.".' » C'est à celte pensée que se réfère Nicole (Instruct. sur le Symbole, t. 1, j). 224-225. Nicole pense let Arnauld comme lui que « Dieu n'impute à la postérité d'Adam ((ue ce qui est efTectivemenl en elle et qui la rend réellement coupable » (lac cit.
411 C'est l'opinion (|ue Pascal attribue à Calvin 1 V. Ecrits sur la grâce, éd. Brunschvicg, t. XI, p. lôi-iôa . Arnauld parait entendre la doctrine de Calvin dans le même sens, d'après Bellarmin. iV. t. X\'II, p. 768-769.1 1/opinion de Calvin, en réalité, ne semble pas dillérente de celle (le Bellarmin et de Jansénius, suivant qui c'est par suite toute naturelle et héréditaire que \e péché d'.\dam s'est communiqué à ses descendants. Calvin aussi trouve que la propagation du péché originel est chose toute .simple, qu'il n'y a pas là « de quoi nous esbahir », etc. V. Institut, chr., liv. II, ch. I, n"* 5, 7, etc.
L'nUMAMTK PFCIIIK Io3
•iiissi ne l'audrait-il point piiilcr de justice. Ce qui passe notre raison, ce n'est pas tant, on Tespèce, que nous soyons punis, i- est que nous méritions rie l'être ; ce qui lui demeure impénétrable, c'est la manière dont le j'éché d'Adam a pu couler de lui en nous.
l*our rendre cet écoulement moins inconcevable, on remarque, il est vrai, ((uil a beaucoup de rapport à ceux dont l'bérédité naturelle nous otlre tant d'exemples. iVa/wre/Zer/jenilesmaladies, les vices, les atl'ections des parents se communiquent aux enfants : [)ourquoi, de même, ne dirait-on pas avec Bellarmin (|ue les hommes nés d'Adam se trouvent pécheurs par une suite naturelle (4^)'^ — Rien de plus légitime, rien de plus conrorrae au lang-ag-e des Pères et à celui de saint Paul : « Nous étions, /jrt/- ««^«A'e, enfants de colère (43). » A la condition, toutefois,de ne pas confondre naturel nvec facile à comprendre (44)- Ces mots de par nature nous mar([uent très clairement que dans la pi'o[)ai;ation du péché d'Adam il s'agit d'une transmission elfective. non d'une imputation conventionnelle, — ^ comme il s'en voit dans les sociétés humaines, à l'égard, par exemple, des degrés d'honneur ou d'infamie qui descendent de père en tils i45i. Ils nous indiquent eu outre le canal par oîi la transmission s'opère, savoir la voie ordinaire de la génération (4^), laquelle (comme l'enseignent d'après saint Augustin et saint Fulgence, les Papes Innocent HT et Urbain lY) (47), s'aecom^
4ii \ . l. W'II, p. 7(»()-770 Aniauld fitf un passage de Bellarmin IDe iiiniss. ffvaf.. lili. II, cap. 17 el le rapproche dune formule du Catéefiisme (h' la Grâce : " (^omme d'une source coi-roiopue coulent des ruisseaux •orrompus, ci>iume les fruits d'une mauvaise racine sont mauvais, de mèuie il ne pouvait naitre du premier homme pécheur que des enfants pécheurs comme lui. » i\'. t. \\ II, p. 84O.1 Cf. J.vNSiixirs, [)(' S/at. nat. laps., lib. I. cap. 6 el suiv., cap. i(i et suiv.
i4'3i (Test l$ellarmin tfui fait le rapprochement et qui en tire argument en faveur di- sa thèse, dite iti t. \\ II. j). "Oij. — 44 Arnauld a tcjiijours pensé, conlraircuient à Calvin ensemble lit, à Jansénius , mais d'accord avec Pascal el Nicole. f|ue la propagation du péché originel enferme des diflicullés « impcnétrahles à la raison de tous les hommes » «t. XII, ^ p. 1161 et que les pélagicns avaient (jnelque droit de la déclarer contraire " au bon sens » it. I\, p. 7.11. De même Pascal : 0 Le péché originel *' est folie devant les hommes. » 'Pensées, éd. Br., seet. \\i, fr. 44^-1
45i V. t. XVIII, p. 7O8. — i46) V. t. XVIII, p. 24a. — 1471 V. t. XVII. p. 7(58 : une série de citations de saint Augustin {De peccal. nierit ac vendus., lih. I, cap. 9 et 10; et De na/it. et conciii)isc., lit». I, cap. 24, etc.i; saint Fulg>'nce [De {crit. Pirrdest., lib. III, cap. 4); Urbain lY el Innocent III : Kx seminibus ergà fœdatis atque corruptis concipitar
I04 LA DOCTHINK DK LA GRACE
pagnant toujours de concupiscence charnelle; introduit la corruption dans la semence, et par la semence dans le corps qui en est issu, et par le corps dans l'âme qui s'y vient unir (48). Il nous faut voir du même coup que cette transmission est universelle, et s'étend à toute chair engendrée (49), îi la réserve du seul Jésus-Clhrist,dont la conception, précisément, s'est faite en dehors de la concupiscence charnelle (oo). Mais, quand on a dit tout cela, a-ton donné de la propagation une explication complète? Point. Sans parler même de l'obscurité qui couvre pour nous, ici comme ailleurs, l'action réciproque du corps et de l'âme (5i), ni de la difficulté d'admettre que Dieu puisse justement former une âme dans un corps qui la corrompt au même instant qu'elle y est reçue (62), il faut avouer que
corpus corruptum pariler el fœdatuni, oui anima tandem infusa corrumpitur et fœdatur, non ab integrlLate veL munditid quam. habuti, set ab integritate vel m,nnditiâ quam haberet si non unirctar fœdaio corpori et corrupto. {In Psalm. 5o.)
(48) V. les paroles d'Urbain IV : Primus homo in se omnes de stirpe suâ venturos occulta tabe et fœditate suœ libidinosœ concupiscentiœ adio tabificavit, quod anima a te, Deus, creando infusa corpori laliter tabe
facto maculatar, polluitur et fœdatur (cité in t. XVII, p. ;;68). C'est ce que dit saint Bernard : « Le corps qui se corrompt appesantit l'âme » (Serm. 81, in Cantic. , cité in t. X, p. 5io, etc.). Cf. Jansénius : ... In Adamo a supremo mentis apice Deum suum deserente peccatum cœpit. et usque ad extremas corporis partes, quae que remotiùs a principio sai motùs, eô turbulentiis concitantar, libidine penetravit ; in parvalis a contrario a cor pore, hoc est a concupiscentia ex parente in proleni trajecta incipit, et usque ad supi-enium votuntatis apiccm pcrvenit. (Lib. I, De Stat. Nat. Laps., cap. 3.)
(49) V. t. XVIII, p. 242. — (5o) V. t. p. 12. Cf. Jansknius, lib. I, De Stat. nat. laps., cap. 9. — On sait que c'est sur cette considération que beaucoup de Pères et Docteurs (notamment saint Bernard) se sont fondés pour nier l'Immaculée conception de la Vierg^e : la Vierge, en effet, a été conçue suivant la voie ordinaire de la g-cnéralion.
(51) V. sur la manière dont on peut recourir, pour expliquer la transmission du péché originel, à ce que nous appellerions le parallélisme psydiologique, Nicole, Instruct. sur le Symbole, t. I, p. 2,33-234. Cf. sur toutes ces questions: Barcos, l'Exposition de la Foi (Catholique, p! 57-61 : il suit de très près Jansénius et saint Augustin. Arnauld (à la dilTérence de Jansénius, qui consacre à ces questions presque tout le livre I De Stat. Nat. Laps.) n'est jamais « entré dans la manière particulière dont se fait la propagation du péché originel ». \ . t. XNII, p. 768. Sans doute pensait-il, comni'^ Pascal (Pensées, éd. Br., sec. VIII, fr. 56o), que ce sont choses pour nou.s impossibles et inutiles à savoir dans notre condition présente. M. Brunschvicg remarque avec raison que Pascal en cela s'éloigne de Jansénius.
(52) V. sur tout cela t. XII, p. 116 : « On a toujours cru dans l'Eglise le péché originel; et cet article de notre foi produit des difficultés
L HUIMAXITE DECHUE TOI
riiérédité naturelle dont on invoque l'analogie, n'est elle-même intelligible qu'à l'endroit des qualités du corps, et des appétits ou passions qui sont des modifications de l'Ame en tant qu'unie au corps (53). (Qu'elle s'applique de ce chef à la concupiscence charnelle, voire aux autres variétés de la concupiscence, dans la mesure où leurs affections sont liées au mouvement des esprits animaux, on le conçoit sans peine. Encore est-il que la concupiscence, vue de ce biais, se ramène à un faisceau d'instincts irrélléchis, qui, déréglés, sans doute, et susceptibles de nous porter au péché, n'ont point en eux-mêmes le caractère de péché. Les impulsions indélibérées de la concupiscence, — le Concile de Trente l'aflirme, et aussi saint Augustin, et ce qiie nous avons dit des conditions du mérite et du démérite nous le fait assez entendre, — ne rendent point l'homme coupable, à moins qu'il ne s'y complaise avec une attention délibérée, et qu'il n'y cède en vertu d'un choix de sa volonté libre (54). Le consentement est la forme essentielle du péché{55). Or ce consentement dépend du principe le plus spirituel de notre être, de cette cime de la volonté où siège le libre arbitre, bien au-dessus de toutes les influences du corps; et l'on ne voit pas quel véhicule, dans l'œuvre de la génération, le ferait passer d'une àme à une âme (56). Il peut donc être plausible
impénétrables à la raison de tous les hommes : qu'un péché, qui est une action de la volonté, puisse passer d'une âme à une àme; que le corps qui nest qu'une matière puisse corrompre l'âme, qui est un esprit, que Dieu puisse justement former une âme dans un corps qui la corrompt au m(*rae instant qu'elle y est reçue, etc. » — (53) V. t. X, p. 623. Cf. NicoLK, Instruct sur le Symbole, t. I, p. 2"33 et suiv.
(54) V. une série de textes de saint Auj^ustin in t. XYII, p. 268 et suiv. Cf. t. XYIII, p. 945, «j4(>, et t. X, p. 624 : « Lorsque l'âme, attentive à ces modifications ^es mouvements indélibérés des appétits ou des passions par son entendement, les aime par sa volonté, se réjouit d'en être frappée, et désire par une volonté délibérée les choses auxquelles nous portent ces a[)pétits naturels, c'est alors seulement qu'elle aj^it avec liberté et qu'elle est capable de mérite et de démérite. » Cf. Pascal. Lett. sur la mort de M. Périer (siib fino : « Saint Augustin nous apprend qu'il y a dans chaque homme un serpent, une Eve et un Adam. Le serpent sont les sens et notre nature; l'Eve est l'appétit concupiscil)le, et l'Adam est la raison. La nature nous tente continuellement, l'appétit coneupiscible désire souvent, mais le péché n'est pas achevé si la raison ne consent. » 1 Remarquons (ju'ici Pascal use de la terminologie scolastique, non de celle de Descartes.)
(55) V. t. XVII, p. 276. — (56) T. XII, p. u6. Cf. p. 109-110 : Rien n'est plus inconcevable que « cette transmission d'un crime qui est une
loO I.A nOCTRIXK DK LA ORACK
(le rendre compte par les lois natnielles do l'hérédité des penchants vicieux que la postérité d'Adam apporte en naissant ; mais ce nest là qu'une partie de la corruption originelle; la transmission du péché originel, comme péché, n'en demeure pas moins une énigme devant laquelle on n'a qu'à s'écrier, avec saint Augustin et saint Paul : O altitiido (5;;) 1
Si cependant nous devons renoncer à comprendre par quel prodige, en venant au monde, nous nous trouvons pécheurs, ne pourrons-nous du moins définir en quoi nous le sommes? Les mêmes considérations qui nous obligent au silence touchant la jjremici'e question, vont nous aider, par contre, à résoudre la seconde.
Pour cachée que soit à nos yeux la manière dont se communique à tout le genre humain la cul[)abilité d'Adam, nous savons que cette communication doit mettre en nous quelque chose qui nous constitue ellectivement pécheurs (5S). Ce quelque chose, nous venons de le voir, ne saurait se réduire aux convoitises indélibérées des sens et du cœur, et bien moins encore à l'aveuglement de l'esprit ou aux infirmités du corps, toutes conséquences du péché qui ne sont pas péchés par elles seules, et qui subsistent après le baptême chez ceux en qui le péché est ell'acé (."ic)). On ne peut s\ipposer d'iiutre part que ce soil la faute même d'Adam, en tant que t'ait singuliei' surveiiu en tel endroit et à telle date, qui se retrouve ffadem numéro dans une inlinilé de personnes. Qu'y a-t-il donc en Adam qui ait pu se trausmeltre, entre l'acte passager de la volonté, et les désordres durables qui s'en sont suivis dans toutes les auti'es ])arties de son être? 11 y a le pli indélébile que cet acte a laissé dans la volonté même, la détermination immuable que le lil>i-e arbitre a, du i)remier coup, contractée, à ne ]>lus se complaire
at^lioM sj)'.ritii<>lle et volontaire « (le texte porte « involontaire », mais il t'st cvidemnient laulil", puisqu'il s'agit là du péché d'Adanii, « à tous les enlauts de celui qui la commis ».
07) V. AuG., Serin. 14, De Verb. Apost., cap. 7, et t. XVII, p. -80 7.S1.
JS) V. >'icoLE, Instruct. sur le Symbole, t. I, p. 232a'33. « Le péciié; d'Adam n'est imputé aux enfants d'Adam qu'autant qu'il est passé à eux, et qu'il les rend réellement ennemis de Dieu. « Cl". JaxsÛNiis, Lib. I, De Stat. Nat. Laps., cap. I et siiiv.
09) V. C'o/(ci/. TricL, Sess. V, can. :.. \ . t. WII, p. 268-278; t. XAllI, p. i)45-94(>-
l'iiumaniti'; nKCurK 107
que dans lu jouissance «icis ciéatures, — et qui, si l'on réserve le nom de co^tcv/pfscfnfe au bouillonnement desdiversespassions ouapjîf'tits pi'é venants dont s'est remplie la faculté de désirer, peut s'appelei- un consentement liahituel à la concupiscence ((kt).
6oj La formule est de Nicole ilnslruction sur le Symbole, t. 1, p. 236-23-'. Elle a été adoptée par la plupart des théologiens du xyiii- siècle, disciples d'Arnauld et de Nicole. Par ailleurs; elle s'impose presque nécessairement pour exprimer la notion qu'Arnauld se l'ait du péôhé orig'inel chez les descendants d'Adam. D'une part, en elFet, Arnauld considère le péché oiiifinel comme un vrai péché qui rend, par lui seul, l'homme coupable et périssable, quoique ce péché ne soit pas actui'l. D'autre part, il estime que la concupiscence qui se transmet par la génération, et qui est une partie inqjortante de la corruption lie la natiiie, n'est pas elle-même |)éehé. llnlin il juge que l'âme et la forme essentielle de tout péché est dans le consentement. Il ne peut donc croire autre chose sinon que, pour user du langage scolastiqiie, la matière du j)éché originel est la concupiscence, et sa forme, le consentement à la concupiscence; consentement qui, n'étant pas actuel i])uisque le péché originel existe avant tout acte particulier de notre volonté! ne peut donc être qu'habituel. C'est du reste ce qu'Arnauld fait assez entendre quand il dit : « On ne peut douter que cette dépravation de la volonté, qui, se détournant de Dieu, s'est établie elle-même pour lin de toutes ses actions, ne soit tout entière eu ceux que la Grâce n'a |)oiut délivrés, puisque c'est en elle que consiste, ou en tout ou en partie, le péché originel : ceux qui ne veulent pas que toute la concupiscence soit ce péché, avouant néanmoins qu'il consiste formellement dans cette corruption de la volonté dont nous parlons, qu'ils appellent iwersionern mentis a Deo Bellarm., De Amiss. Grat., lib. 1, cap. 5-. ■> \ l. \, p. .|04 et tous les autres ouvrages, déjà cités, où ce passage < ^t reproduit .— Voici le texte exact de Nicole: «La concupiscence ne lait que le matériel du péché originel. C'est la domination de la conculiiscence, ou jjlutôtle consentement habituel de l'âme à la concupiscence, l)ar le(|uel elle préfère la Créature à Dieu, qui fait le formel : ce • unsentemenl enfermant l'aversion de Dieu, et la privation de la rectitude et de la justice originelle. » iLoc. cit., j). 2"36.i It^est aussi en parlant de la concupiscence dominante et consentie que saint Augustin dit si souvent que le péché originel consiste dans la concupiscence. A'.J.v.xs., lib. I, De Stat. i\at. Laps., cap. L)) Le « ou plutôt » de Nicole est iuté. ressant, eu ce qu'il marque l'intention de faire du péché originel une habitude du libre arbitre et de s'élever au-dessus de la conception pur'.nieut déterministe que l'expression domination de la cnncufiisc<-nre poui rait recouvrir. Janscnius ne fait point cette distinction (quoiqu'il parle aussi du consentement à la concupiscencei ; il convoit, semble t-il, la domination de la concupisr-enee comme un poids qui tient la volonté penchée vers la créature N'. J.wsûxius, lib. I, De Stat. .\at. Laps., cap 'i. VA. Ibid., lib. I, cap. ^"i (sub fuie) : llabentes ipaixuli. consentientem concupisrrntii.'i. in qiiibus nati et nutriti sunt, ^'olunlalem. lerrenis enim cupidilatihwi menti suhditœ dominantihas pleni siinl (Cf. caj). 3.) \. sur ce sujet notre tome 111, cha|). 1. — L'opinion dr saiut Thomas est précisément celle d'Arnauld et de Nicole (Jansénius la rapporte aussi en l'approuvant, Lib. I, De Stat. Xat. Lape., cap. i8 :
io8
Une pareille disposition répond certainement à la définition du péché. Seule une connaissance bien superficielle de l'homme voudrait restreindre le blâme et le châtiment aux actes fautifs, à l'exclusion des inclinations vicieuses, comme si la gravité des fautes ne se mesurait ])as à la profondeur et à la ténacité des vices qu'elles manifestent (Gi). S'il y a péché, suivant saint Thomas, dès qu'il y a désordre volontaire, à plus forte raison quand le désordre est inhérent à la volonté. S'il y a péché, suivant saint Aug-ustin, dès que notre Ame se détourne du Bien Parfait pour se tourner vers <s ce qui n'est rien en comparaison de lui », à plus forte raison quand ce mouvement pervers se fixe en une attitude obstinée. Veut- on que Dieu ne haïsse point ceux qu'il voit qui nourrissent au fond de leur cœur, avec l'amour des Créatures, le mépris de sa perfection, et la révolte contre sa Loi (<)9.)? Ce n'est donc pas seulement un dommage causé par le péché, c'est la continuation du péché, que marque cet état d'éloignement de Dieu qui est devenu dans le libre arbitre d'Adam une manière d'être permanente à l'égal de la nature. Et par conséquent c'est bien aussi un péché, péché habituel et non actuel, mai'^ péché tout de même, qui doit originellement se rencontrer en nous, si cette manière d'être a passé du libre arbitre d'Adam dans le nôtre (63).
Peccatum originale mater ialiter qiiidem esse concupiscentiam, formalifer l'ero esse defectain originalis Jiistitiœ. » (1% qu. 82, art. 3, in coip.i Et il dit encore, dans la nièiiic quest. 82 lart. I, ad. I : Peccatum illtid non esse meram privaiionem sed qiiemdam habitnm corruptum, qui certè alind esse non polcst ijuani concujnscentia in homine nasceiite habiliinliter dorninans. Cf. De Malo, <jii. 4, art. 2 V. à ce sujet les Remarques de Bossuet, Dél'. de la Trad. et des Saints Pères, liv. IX, eliap. 12 et i'3. Malehranche aussi voit dans le péché originel une habitude du libre arbitre.
(61) V. t. XXXI, p. I2'5-I24. Toute la discipline relativement à l'aduiinistralion de la Pénitence et de l'Eucharistie, repose sur cette idée que ce qui nous rend pécheurs et indignes des Sacrements, c'est l'affection au péché plus encore que l'acte peccaraineux. V. notre 2° partie (Naturellement, en parlant ici d'aH'ection au péché ou d'inclination vicieuse, on entend une inclination ou adection consentie.
[62] Sub illo quippè libidinis jugo ex parentnm delicto positus (parvnliis), non potest esse nisi av'crsus a Deo ; et aversas non polest esse nisi peccati reus. iJANsiiMus, lil». I, De Stat. Nat. Laps., cap. 3.) — (03) Rappelons que c'est bien le libre arbitre lui-même, la partie supérieure de la volonté, la faculté du consentement, qui est ainsi habituellement inclinée vers le mal : Quod si concupiscentium. proies ex parente
L HUMANITE DECHUE I09
Reste à savoir, il est vrai, comment notre libre arbitre, dont le propre est de se déterminer lui-même, peut se trouver grevé d'une habitude que n'a précédée de sa part aucun acte (64) et par quelle communauté radicale, cachée sous la distinction des personnes humaines, l'état d'une volonté a pu iniluer à distance sur l'état de toutes les autres (65).
Encore une fois, là est le mystère. Mais le mystère n'est que là. Il n'est pas difficile de concevoir qu'une disposition habituelle au mal soit présente chez les enfants en l'absence de tout vouloir actuel, à la manière latente dont toute habitude, bonne ou mauvaise, subsiste chez les adultes pendant qu'ils dorment (66). Et il n'est pas davantage étrange qu'une telle
suscipit, ergô necessario mentis apiceni, cni velle et nolle, consentire ac flissentire datum cst.eideni pondcri snbjectam et captU-am gerit. (Jansen, lib. I, De Stat. Xat. Laps., cap. 3.). Cf. Nicole, Instruction sur le Symbole, t. 1, p. 236-23^.
641 C'est pourquoi Jansénius fait du péché originel une disposition permanente, mais non une habitude au sens propre du tenue; le péché originel n'est chez les enfants ni un acte, ni à proprement parler une habitude, puisque toute habitude suppose un acte : L'aversion de Dieu in illis non pvopriè habitiifit, qui aclnnx suppunere et sequi solet, inulto minus actu qui in panulis nullus est undè nec actn nec habita ibi i'oluntarium est) sed permanenti quàdam et quasi habitnali constitatione... latet... iJansknius, lib. I, De Stat. Xat. Laps., cap. ai, et ihid., cap. 3, sub fine).
'65;. C'est toujours à cette comuiunauté qu'en revient saint Augustin : Xon enim eramus jam nos, sed eramus in Adam (Aug., In Ps. 84, n" 7 . Nous étions, dit-il encore in lumbis ejus [Op. imp. cont. Jul. lib. V, cap. 591 ; et .encore : Secundam propaginem carnis in illo eramus, omnes antequam nati essemiis, tanquam in parente, tanquam in radice, ibi eramus, sic venenata est ista arbor ubi eramus. \Serm. ijf, de Verb. Apost., cap. i5'. Non seulement nous étions en Adam, mais d'une certaine manière nous étions Adam lui même : Omnes enim fuimus in illo, quando omnes fuimus ille unus qui per feminum lapsus est in peccatum (De civitate Dei, lib. XIII. cap. i4' - et encore : Xec sic dicuntar ista aliéna peccala tanquam omnino ad pan'ulos non pertincant: si quidem in Adam omnes tune peccai^erunt quandô in ejus naturd illà insitd vi qiul eos gignere poterat, adhiic omnes ille unus fuerunt : sed dicuntur aliéna, quia nondum ipsi agebant iitas proprias, sed quidquid erat in lutnrà propagine iila unius hominis continebut. \lbid.]. Cf plusieurs autres textes de saint .luguslin dans Jansénius. V. Janskmus, lib. I De Stat. Xat. Laps, cap. 6; Nicolk, Instruct. sur le Symb.. t. I. p. 236. Il semble bien qu'une telle conception du péché originel soit fort diirérente de celle que traduit (du moins à s'en tenir à la lettre des termes) la 47" proposition condamnée par la Bulle contre Baïus : Peccatum originis vere habel ralionem peccati sine ulld relatione ac respecta ad voiuntalem a quà originem habuit.
(66) V. Nicole, Instruct. sur le Symbole, t. I, p. 235-226 : « Comme l'âme des enfants, par la grâce qu'elle reçoit, é^st habituellement toui-'
110 LA bOCTUINE DE LA GHACE
disposition, qui n'est au fond qu une volonté constante de pécher (67), soit considéi'ée et punie comme un pécbé (68).
Ne cherchons plus le fondement de ce reatus ou de cette coulpe (69) qui rend les plus innocents d'entre nous dignes de lEnfer. Notre volonté, dès le berceau, est irrévocablement détachée de Dieu et attachée à la jouissance des créatures : (wersio mentis a Deo, conversio ad creatnras ; révolte, orgueil, amour-propre : voilà notre crime, qui répète celui d'Adam, ou ])lutùt qui le prolonge.
B. La corruption héréditaire.
Voilà aussi notre coiTuption, semblable à la sienne.
Coupables de la même faute que lui, nous naissons aussi chargés de toutes les suites que cette faute entraîne : l'ignorance, la concupiscence, et, pour tout dire, cette servitude du libre arbitre qui nous rend, comme parle saint Bernard, incorrig-ihles autant qn Inexcusables (70).
Selon la formule (jue le Concile d'Orange a empruntée à saint Augustin « Nul n'a plus de soi-même que mensonge et péché » (71).
née vei'b Dieu, el l'aime de la manière que les justes aiment Dieu durant le sommeil; de même lame des entants, par cette inclination <iu'ellc contracte, devient hal)ituellement tournée vers les créatures, comme vers sa deruicro lin, et l'aime couime les uiécliants aiment le monde pendant qu'ils dorment; car il ni' faut pas s'imaginer que nos inclinations ])érissent par le sommeil, elles clianyent seulement d'étal; et ces inclinations sul'lisent pour rendre les uns justes (juand elles sont bonnes, et les autres pécheurs. (|uand elles sont mauvaises. »
(l)7j La corruption originelle iiiliil aliiiil est (/nani coiis/iins /terrttiu/i voluiifns t. \\, p. 273 . — (JHj « La colère de Dieu demeure sur eux, » dît l'Ecriture; sur eux, c'est-à-dire sur les enfants non baptisés comme sur les inlidèles en général; parce <jue même à leur naissance, ils sont déjà pécheurs, et il ne se peut pas que Dieu ne haïsse le péché (t. X\III, p. 179). — itiyj V. t. XVII, p. i()o-i6i. Cf. J.vxsiiNius, lib. I, De Slat. I\'at. Laps., cap. I ; le leatus du péché originel qui pèse sur l'homme dès laaaissunce n'est pas seulement reatiia pœiiœ mais reatus
culpOi.
(70} V. Sai.vt Berx.xro, Serm. Sj, in Cantiç., ia t. XXX, p- i3oti3i ; t. VII, p. 702-70'i; t. X, p. bu, etc. Cf. t. XV'I, p. 117. -^ (71) Il Concil . Arausic, can. ua ^tiré de S.\i.xr Auoustin. Trant. h in Joan.). Cite in t. X,
L HUMANITE DECHUE 111
Comme Adam nous sommes voués à l'ignorance et à l'erreur- (Certes, en nous non plus qu'en lui, la lumière naturelle n'est altérée ou diminuée. La raison est chez l'enfant qui vient de naître ce qu'elle était chez Adam sorti des mains du Créateur, également dépourvue de connaissances actuellen, également capable d'en recevoir (72). Mais pour arriver etïectivement à la vérité, c'est peu d'avoir la vue bonne, si on ne regarde pas du bon côté. L'application de notre entendement dépend de l'attention, c'est-à-dire de la volonté (~3), laquelle est toute sous la domination de l'amour-propre. Partout donc l'u l'amour-propre est en cause, on j)eut être assuré que Tintelligence humaine, dirigée à faux par ses préoccupations, iiniia, ainsi que le dit l'auteur des Pensées, par se crever les veux agréablement. Et l'on voit assez que, s'il est des matières spéculatives où notre intérêt n'a point de part, sinon indirectement et par exception, — par exemple les matières de géométrie, d'astronomie et de physique (74)> — ^^ contraire il a un rapport étroit à toutes celles qui concernent les mœurs et la pratique de la vie. De là vient que, comme l'a souvent noté saint Augustin, l'humanité a su s'instruire de beaucoup de choses très difficiles et très importantes en fait de sciences abstraites, et que, dans cet ordre, quoi qu'on en dise, elle ne cesse de progresser et de se perfectionner de siècle en
]). 401 Arnauld écrit la formule en lettres capitales) et in t. XVI, p. 3i . Cf. it. XWI. p. 61 : « Tout ce qui est de l'homme, comme de l'homme, n'est di^ne que de blùuie et de mé[)ris. »
721 En réalité la corruption origin lie n'atteint pas l'intelligence eu fUe-nième; elle ne l'atteint qu'indirectement, en tant que rap|)li('alii)n (le l'intelligence est dirigée pur la volonté. C'est en ce sens qu on jx-iil dire avec saint Thomas que l'intelligence est moins corrompue (jue l;i volonté : Mafcis f.st corriipla niitnra hmnnna par peccatuin (juaittiiiii ml njtpetiliini boni qiiarn f/aant uni ad (-Oi^nitionein veri. il' II"-, qu. 109 ail. 2, ad. '^ . Nicole a souvent exprimé la même pensée. V. Essais de morale, t. I, p. 4^-
1781 Sur le rôle de la xolonlé dans la connaissance, et sur ce (ju'elle uc détermine qu'indirectement la croyance (et non directement comme le soutenaient les .Jésuites . V. les réflexions dArnauld. Nicole, etc., au sujet de la Foi humaine et de la signature du Formulaire. Ce sont ces réflexions que résume la célèbre pensée de Pascal : « La volonté est un des principaux organes de la créance...» iFd. Hr. secl. II, fr. 99. — (74) ^- t- ^' P- 6^2-623. Cf. plus haut p. Oo note (211. Cf. ce que dit Nicole de la géométrie : « Son objet n'a aucune liaison avec la conçu [liscence... >' T. XI, II, p. 7.
siècle {^5) : tandis que dans l'ordre de la morale, elle n'a fait que s'ég-arer de plus en plus complètement depuis les origines jusqu'à l'avènement du Christ (76). L'homme laissé à lui-même « sait comme il doit dompter un lion, et il ne sait pas comme il doit vivre » (77).
Sans doute, il n'ignore pas les premiers principes de l'honnêteté naturelle, la distinction du bien et du mal, voire les préceptes élémentaii'es de la justice (78). Ces principes, nous l'avons vu, nous sont naturaliter indita comme ceux des sciences spéculatives, et l'homme ne saurait être privé des uns ni des autres à moins que de perdre la raison. Il faut bien, au reste, que les règles morales relatives au vol, au j)arricide, à la violation des contrats, et autres choses semblables, soient demeurées présentes à la conscience humaine après la chute, puisqu'elles définissent les fondements mêmes de l'ordre en dehors duquel nulle société humaine ne saurait subsister (79). Aussi est-il remarquable que, là-dessus, tous les législateurs des nations policées ont ordonné ou défendu à peu près les mêmes choses (80). Mais, réserve faite de ces règles concernant la vie civile, combien d'autres vérités morales, où nous voj^ons à bon droit des obligations immuables et nécessaires, et qui ont été ou sont encore méconnues par des peuples entiers ! On a beau prétendre (81) que « la Loi naturelle luit sans cesse
(:5) V. t. XXXVIII, p. 96-97.
(76] Ibid , \>. 99 : « La raison est bien moins corrompue au regard oie ces sciences abstraites que des règles de nos mœurs. » Toulel'ois il i'aut convenir que, même au regard des sciences abstraites, la corruption originelle a nui à l'inLelligeuce humaine, en ce qu'ayant fait pré- <lominer dans l'ànie l'amour des choses sensibles et extérieures, elle nous rend plus dinicile et plus pénible la considération des choses spirituelles et des idées pures (V. t. XXXVIII p. 191-192 et p. 219). Or Arnauld pense, comme Descartes, que « la connaissance claire des choses, que l'on appelle intelligence ne peut avoir lieu (jue lorsqu'on les conçoit sans fantômes et sans images corporelles ». (Note d'Arnauld, t. XI, p. 699 et p 7o5). Cf. Préface des Éléments de Géométrie (par Nicole), t. XLII, p. 6-7. V. aussi Nigolk, Instruct. sur le Symbole, t. I, p. 222.
(77) AuG. de Nat. et Grat., cap. l^o. Cité in t. X, p. 4o3 et t. XVII, p. 282. — (78) « Il y avait beaucoup de choses dans la Loi naturelle que les païens n'ignoraient pas, surtout en ce qui concerne la justici' ". (t. X, p. 6Ô7J. — (79) V. t. XL, p. 257. — (80) V. t. XXXIX, p. 39. Cf! t. XXXI, p. 14. — (81) La formule est du P. Lami, qu' Arnauld réfute V- t. XL, p. 256 et p. 220 et suiv.
l'humanitk. déchue ii3
•dans l'œil même des impies », et que nul ne la viole par ses actes, qui ne la reconnaisse et ne l'approuve dans le secret ■de son cœur. Qui ne sait que les Grecs et les Romains, par exemple, se croyaient entièrement maîtres de la vie de leurs enfants, et qu'aujourd'hui même les Chinois ne se font aucun scrupule de tuer leurs filles à la naissance? Que l'antiquité l^ayennea fait du suicide, dans certains cas, une action glorieuse; et que, pour la fornication, elle la jugée non seulement permise, mais louable, à la condition d'en user modérément I 8'2) ? Est-ce donc que la pureté, que le soin de conserver sa vie, que les devoirs des pères envers leurs enfants, seraient «hoses étrangères à la Loi naturelle ?
Au moins avouera-t-on bien que le point le plus essentiel de la Loi moi-ale est celui qui a trait à la connaissance de Dieu et à l'obligation qu'on a de l'avouer, de l'aimer et de l'invo- -quer (S3j. Or, à cet égard, quelle était, au moment de la venue du (ihrist, la condition de tout le genre humain (hormis les Juifs) ? Des peuples comme les Phéniciens, les Carthaginois, les Mexicains, croyaient rendre à leurs idoles, à leur Moloch, :à leur Astarté, ou autres, un culte fort religieux par des sacrifices humains, ou, suivant la pratique de ces jeunes filles dont parle Jérémie, par la prostitution (84). Certaines races d'hommes, — tels les sauvages du Canada, au rapport des Missionnaires, — n'avaient, avant que l'Evangile leur fût prêché, aucune notion d'une divinité quelconque, à ce point qu'on ne trouvait dans leur langue aucun mot qui y réjîon- •dît (85). Et il est vrai que la plupart des nations ont admis sous le nom de dieux des êtres supérieurs à la nature. Mais <;es dieux, multiples et rivaux, remplis d'imperfections et de passions humaines, ces dieux conçus tantôt comme entièrement désintéressés des affaires terrestres, tantôt comme «impies ordonnateurs du monde, presque jamais comme créateurs, et jamais (sauf chez Platon) (86) comme auteurs de la loi morale, ces dieux n'ont rien de commun avec le Dieu véritable, le Dieu unique, le Dieu vivant, qui a fait le ciel et la
(821 ^'. sur tout cela, t. XL, p. 2)0 et suiv. et p. 258-209. — (83) Ibid., p. 220. — i84) V. Ibid. Cf. t. XVIII, p. 86J-8G1) — 85) V. t. XL, p. 186 et p. 238. — (86) V. XXXI, p. 108-110. Cf. t. X, p. 476. V. aussi t. XXXVIII, p. 3-4.
Il4 1.A DOCTRINE DE LA G RACE
terre, celui dont nous vénérons la majesté infinie et auqnel saint Paul exhortait les Gentils de se convertir 8;;i. Selon beaucoup de Pères de l'Eglise, commentant un verset célèbre des Psaumes (Ps. 95), les fausses divinités des Idolâtres, les Jupiter, les Mars et les Vénus, n'ont été autre chose que des démons : Omnes dii gentiiun dœmona (88). En tout cas, aux théologiens jésuites qui prétendent regarder « comme ayant connu Dieu, au moins sous une idée obscure et générale, tous ceux qui ont reconnu quelque divinité, vraie ou fausse, une ou plusieurs » (89), on doit répondre que si les pa'iens ont eu de Dieu quelque connaissance, cette connaissance était si imparfaite, si confuse, si pleine de choses indignes de Lui. qu'elle ne dilTérait guère d'une ignorance totale. La Religion <les Payens, comme le dit saint Denys l'Aréopagite, est une espèce d'athéisme (90). Et saint Paul ne s'exprime j)as autrement lorsque, parlant de ces Payens qui ignoraient Dieu, gentes quae ignorant Deiim, il affirme qu'ils étaient « sans Dieu » en ce monde, ou selon le texte grec, aôsoi (91).
Ainsi, c'est surtout à l'égard de Dieu et du culte qui lui est dû, que le péché originel a répandu dans le genre humain d'éjDaisses ténèbres. Et on ne doit pas s'en étonner, si Ton se rappelle que ce péché originel consiste proprement dans l'aversio mentis a Deo. Or maintenant, nous l'avons dit, tout ce qui a rapport à Dieu est dans la Loi morale la partie capitale, ^'est-ce pas Dieu qui est l'auteur et l'arbitre de cette loi (^9^1? Ou, pour s'exprimer autrement, la règle du Bien et du Mal n'est-elle pas évidemment suspendue au Souverain Bien ? Tous les philosophes proclament avec Cicéron : « Celui qui ignore le Souverain Bien ignore nécessairement la manière dont il doit vivre, se trouve dans si grand égarement qu'il ne saurait
18- \. sur tout cela, t. XXXI, p. gS-çj») et p. 108-111; t. XXXI, p. 378- 3:^; t. XL, p. 321. — 188) V. t. X. p. 331-332. — .89 C'est ee que soutenaient les Jésuites de Dijon. — V. t. XXXI, p. 97 et suiv.
190) V. t. X, p. 197 et suiv. L'éditeur d'Ai"nauld remarque (ihid., noie ) qu'Arnauld, dans ses premiers ouvrages, parle des livres de la Hiérarchie céleste, comme d'un véritable ouvrage de saint Denys l'Aréopagite. — 191) V. t. XXXI, p. 99; t. X, p. 198; t. XVII, p. 321 ; t. XVIII, p. 865- 866; t. XL, p. 289. Les passages cités de saint Paul sont tirés de 1 Thess. IV, 5, et II Thess. i. 8 et Ephes 11. 12.
(92) (Deusj qui ejns (Legis Xaturalis) irnentor, disceptator, lator. V.t. X,
l'humanité déchue ii5
ti'ouver aucun port où se retirer : au lieu qu'ayant trouvé quelle est la dernière fin, on a trouvé la voie qui conduit à la bonne vie, et qui règle tous les devoirs d'un homme de bien (931. » Et nul chrétien ne peut contester que Dieu seul ne soit notre Souverain Bien et notre Fin dernière. En sorte que les Payens, qui n'ont pas connu Dieu, ont ignoré quelle était la dernière fin de l'homme et son Souverain Bien. Rapprochons cette mineure incontestable de la majeure que nous venons de voir accordée jDar la raison universelle. Et nous ne pourrons nous empêcher de conclure : Les Payens ont donc été dans un perpétuel égarement, n'ayant point connu ce qui conduit à la bonne vie, ni ce qui doit régler tous les devoirs d'un homme de bien (94)- ^-'est justement la conclusion que tire saint Augustin, et il ajoute que ceux qui n'ont pas cette connaissance de leur vrai Bien et de leur vraie Fin « sont engagés dans une nécessité de pécher par cette ignorance du bien qu'ils doivent embrasser et du mal qu'ils doivent fuir. Car il est nécessaire que celui-là pèche qui, ne sachant pas ce qu'il doit faire, fait ce qu'il ne doit pas faire (95). »
Inévitablement, donc, l'humanité déchue, privée, en conséquence de son péché, des connaissances indispensables à la vie morale, devait tomber dans ce débordement d'erreurs et d'iniquités dont les Gentils, — et ce mot comprend tous les hommes à qui Dieu n'avait point conféré de secours spécial, — ont offert le spectacle, et que saint Paul a si souvent dénoncé (96).
Et qu'on ne pense pas excuser tant de crimes, en alléguant qu'ils ont été commis par ignorance ou de bonne foi (97).
L'excuse, certes, serait valable si l'on en croyait la théologie morale des jésuites.
Selon cette théologie, Dieu ne saurait demander compte aux hommes de devoirs qui leur sont cachés. Ce serait, disent ces Pères, « une loi cruelle » que celle « ([ui voudrait qu'on lui obéît sans la connaître » (98)! Une loi n'oblige qu'autant qu'on
fgSi Cic. de Fin, lib. II. Cite in, t. \, p. 382. Cf. t. XVII. p. 3i(> et suiv. V. aussi t. XXXVIIl, p. 3. — iy4) V. t. X, p. 482. Cf. t. IX, p. 33,5. — (90 Aur,., Op. inip. cont. Jul., lib. I, cap. i()5. Cité in t. X, p. !\oi. V. plus haut note (20) de la page 7. — (96) V. XL, p. 121 et suiv. et p. 2.^)8-259. — '97) ^ • ^- XXXI, p. 271.
(98 V. Sur l'inipossibilité de trouver dans l'ignorance une excuse pour les péchés de l'homme déchu. V. Jansknius, lib. Il, de Stat. Nat. Laps, cap. II — VI.
Il6 LA DOCTUINE DE LA GRACE
est averti de ce qu'elle commande ; ou, ce qui revient au même, on n'est coupable de la violer qu'autant qu'on sait qu'on la viole. Pourquoi? Parce qu'une action ne saurait être péché, si elle n'est volontaire et libre. Or, dit le P. Pirot « pour avoir la liberté d'éviter le péché, il faut connaître qu'il y a du mal dans ce que l'on se propose de faire » (99) ; et, ajoute le P. Bauny, « afin qu'une action soit volontaire, il faut qu'elle procède d'homme qui voie, qui sache, qui pénètre, ce qu'il y a de bien et de mal en elle » (100). Tous les Jésuites conviennent de cela, le P. Annat comme le P. Bauny, comme le P. Pirot, comme le P. Estrix, — voire comme des docteurs non jésuites, tels que M. Le Moine. Tous proclament, suivant V Instruction faite par les jésuites d'Anvers à l'usage de leurs missionnaires : on ne pèche que dans la mesure où l'on sait et où l'on comprend que ce que l'on fait est péché : Nenio peccat nisi qiiatenus scit et intelligit malltiam peccati (loi) ; ou, suivant une thèse des jésuites d'Aix (ne sont-ils pas les mêmes partout?) (102) : Conscientla circa illicitiini intrepida excusât a peccatu I io3j.
Que de crimes, déjà, dont les Payens se trouvent déchargés par ce beau x)rincipe ! Prenez, jJar exemple, une de ces jeunes filles de Chypre ou de Babylone, qui se i)rostituaiont en l'honneur de Vénus, comme en témoignent Hérodote et Strabon. Ce faisant, elle ne fait qu'imiter ses compagnes, se conformer à l'usage de son pays, suivre les recommandations de ses parents. Elle est persuadée, en toute conscience, qu'elle remplit un devoir religieux (io4). Puis donc qu'elle n'a nul soupçon qu'elle pèche, il faut, d'après les jésuites, qu'elle ne pèche point. Ou si l'on veut que son action soit péché, puisqu'on fait elle contrevient à la Loi éternelle, au moins ne sera-t-elle pas un péché qui rende l'àme coupable, un jiéché
(99) Apol. pour les Casuistes, p. 39, cité in t, XXXI, p. ini. Fromond Tattaclie ces vues des jésuites à leur notion de la liberté d'indiflerence, laquelle suppose Yœqailibriiim judicii et par conséquent la connaissance, avant l'action, du bien et du mal qui est en elle. Y. Chysippus, p. II et suiv.
(100) Baun\', Somme des péchés, cb. XXXIX. Cité notamment in t. XXXI, p. 9. p. loi et t. XXXIX, p. 74i etc. V. aus.si lY" Provinciale et la note i de VVendrock. — (loi) Y. t. XXXI, p. 81 et p. loi. Cf. t. XXXI, p. i3. — (io2jY. t. XXXI,p.i3. — iio3i Ibid.,p.i3; p. loi. — (io4) Y. t. XYIII, p. 868- S69. et. t. IX, p. 377-378.
L HUM.VNITi: DE(.HL'E H'
imputable, un péché formel et proprement dit : Ad peccatiim formule reqniritiir notitia mali i io5 1. C'est la doctriae du péché matériel (1061.
Plusieurs auteurs renchérissent même sur cette doctrine, par leur invention du péché philosophique (107K
Une même action humaine, — larcin, adultère ou parricide, — peut être dite mauvaise selon un double rapport. L'empoisonnement d'un père par son lils, dit une thèse célèbre des Jésuites de Dijon ( 108), est blâmable et punissable, non seulement en tant qu'on la considère comme enfreig'naut la Loi de Dieu, mais aussi quand on ne la reg^arde que comme contraire à la droite raison ; la preuve en est que toutes les nations de la terre, qui ne connaissaient point Dieu, ou qui ignoraient qu'il eût rien commandé ou détendu aux hommes, n'ont pas laissé de juger une telle action criminelle et digne des plus grands châtiments. 11 est donc légitime de distinguer dans une même faute une double malice, l'une philosophique (ou morale), l'autre théologique ; et il est certain que la première peut être connue sans l'autre (1091. Ornons avons admis qu'on n'est coupable que dans la mesure où l'on sait la malii e de son acte. Comme une action n'est pas un péché formel si on ne la sait mauvaise, elle n'est point aussi une formelle ollense de Dieu, si on ne sait qu'elle ollense Dieu. Dès lors l'homme qui commet un parrici<le, ou un adultère, ou un larcin, sachant bien à la vérité, qu'il agit mal, mais ne pensant point qu'il y ait un Dieu qui interdise d'agir de la sorte, n'a pas proprement ollense Dieu, [tuisqut^ son crime n'est pas projirement une volontaire transi>ression de la Loi divine ii.'oi. (>e crime peut donc être abominable autant qu'on voudra: il ne met pas l'homme en état de révolte contre Dieu. Far suite, il ne l'ait pas un péché mortel qui i'om[)e l'amitié de l'homme avec Dieu.
(io5) V. t. WXI. p. i3 et i5. — 11061 V. WIII, p. X,i8, 866 et suiv. 917. — 1107) V. sur cette doctrine du péelié ntiilosopliifjnr 1<'S Dénonciations it. XXXI', surtout la i", a°, 3°, 4° et 5". VA. t. Itl, p. 366 et suiv. — (1081 V. surtout t. XXXI, p. 14 et suiv. Cf. p. lâg. — kx)] V. surtout cela , t. XXXI, p. 14 i5 et t. III, p. 367 — (iio V. t. XXXI, p. 3 et p. i5.
Il8 L.V DOCTIilNE DE LA (;UACE
Par suite encore, il ik; méi-ile point une peine éternelle, car le péché mortel ne mérite une peine infinie, telle qu'est l'éternelle, que parce que c'est une grave ollense de Dieu, dont on a blessé lu dii>iiilé infinie. Ce n'est qu'un i)6c\\é philosophique ; et le péché philosophique, 'juanlunivis grave, est un péché plus léger, et mérite une moindre peine, que le plus i)etit péché théologique, lequel eni'erme une expresse désobéissance à Dieu (iii). Entendez qu'un im])ie qui auiait tué son père et sa mère, el violé ses sœurs, sans avoir eu une pensée de Dieu, aurait commis un péché moins grave et moins punissable qu'un liomme de bien qui, en pensant à Dieu, aurait fait un léger maison ge (112). A cela mène ie philosoj)hisine, doctrine abominable (ii3), justement condamnée i)ar le ciécret d'Alexandre YIII (ii4i> mais qui se déduit en toute rigueur de la maxime universellement reçue chez les jésuites, — laquelle on a eu le tort de ne point condamner avec lui ( i j 5 1. — savoir que l'homme ne pèche que dans la mesure où il c(>nnaît la malice de son i)éché: n'en a-t-il aucune connaissance, il n'est point coupable du tout (péché matériel): n'en a-t il qu'une connaissance incomplète, il n'est aussi qu'à moitié coupable (péché philosopliique). — D'où il suit que toutes ces générations issues d'Adam, que Dieu a laissées, comme dit saint Paul, « errer dans leurs voies », les abandonnant à L-ur conscience obscurcie, ces mille millions de payens, Eg3q)liens, Clrecs et
(iri) IbitL, p. i5-i<). (^i'. l. îil, p. SGj. Lu llièse des jésuites (ic Dijon [)()i'te : Peccalain i>liilusof}hiciirn, seii morale, est act.us hainanus discorwcnietis naliinr ralioaaii fi r<;c(<t' ralioni. Tlicol igicnin i'cro et morlaie est ttdns- ■gressio libéra divina' Irgis. Philosophi- uni, tjuanliiiiu'is oi'aw, in ilLo qui vel Deurn ii^iiorat, i'cl de JJeo aclii non rogildl, ont. grave psccatam sed non est oljensa Dei, n.pque peccnf.uni niorlale, dissoivcn^i aniicitiam Dei, netjue pivnà œlernà dignuni. (T. X\XI, p. 4>»J- Le l'. de Saiiil Lij;ifr dit ex[)i'esséiiieal ; Quod lihet philoso/unciiin grave est iec/u.s tlieologico. lliiie vel niitiininni venlale tlwologicuni grai'iorem pa'nani nieretur qaani (jaodlihct plillo:-ioplncain. g/-uvis.'iini.aiu, <-itt' in t. XXXI, |). 3;S. ■ (lC2) V. t. XXXI, p. J7H-371) et p. 385. — (Ii3) Aiiiaiild reiiuirquc que l'erreur des plùlosopliistes esl tout opposée au qiiiétisiue de Molina: « Celui-ci voulaïil (ju'ù Corée de ne penser qu'à Dieu seul, on ne péchât plus en taisant les [)lus uicchanles actions ; et les jésuites, au contraire, voulant <jue ii^s plus y^rands criiues ne fussent pas des pé(diés diii^nes de l'Enfer, pourvu qu'on les commît en ne pensant point à Dieu », {t. XXXI, p. 54).
(ii4) l*ar le décret du u^ août iGtto, cité /;i XXXI, p. 389 et suiv. — (ll5i V. t. 111, p. 3-0 et t. XX\I, p. 3y.
L HUMAMTK DKCHUE HQ
llomains truutroCois, sans oublier les Américains, les Chinois et les sauvages de nos jours, ces hommes dont la vie a débordé d'impuretés et de vices de diverses sortes, mais qui tantôt ont cru de buuue loi leurs abominations licites ou même louables, tantôt s'y sont purlés, siaon sans remords, du moins sans aucune j^ensée de Dieu ni de ses commandements, tous ces g-ens ne sont chargés que de fautes plus vénielles, en dernière analyse, que le plus véniel péché d'un chrétien, et dont aucune n'a mérité la damnation éternelle i ii6) !
S'il en allait ainsi, l'héritage d'Adam ne serait pas fort lourd à porter; et l'humanité déchue ne serait guère à plaindre, puisqu elle trouverait dans sa déchéance même son préservatif.
Par malheur, il n'en va pas ainsi : Et cette excuse qu'on veut tirer de l'ignorance, excuse spécieuse à première vue pour l'esprit humain iiij), ne vaut en réalité pas plus au regard du bon sens qu'au regard de la religion.
« L'homme ne pèche que dans la mesure où il connaît qu'il pèche !» Comment enteud-on cela? L'entend-on simplement d'une connaissance habituelle, semblable à celle par laquelle nous sommes dits savoir une cliose que nous avons apprise, encore que la pensée ne nous en revienne pas constamment à l'esprit? Mais il est clair que, par rapport à l'action présente, une connaissance habituelle, oubliée ou inaperçue, équivaut à une ignorance passagère ( 1181. Si la connaissance de la malice de 1 action est indispensable pour faire de l'action un péché imputable, ad peccatum formate requiritiir notitia maliticBy il faut que celle connaissance coexiste i)récisément avec l'action même ; il faut qu'elle se produise actuellement, et, comme dit le P. Extrix, /lic et nunc : XiiUiiin peccatum formate nisi conscientin lilc et nanc jiidicat de inotitiâ tinj). C'est dii'e ([ue Viiuidi'ertancc ou foiibli excusent de péché comme l'ignorance totale. Les jésuites, depuis le P. Bauny jusqu'au P. Terillus, ne se- l'ont pas laule de le proclamer 1 luo). Et l'un de leurs pro-
(ik; y. sur lotit cela, t. XWI, i). 11)21 ; [>. 8(> ; p. '3-:;, 38o-3!Si, 3S.') et suiv. — (117) « Cette excuse qui parait juste à res|)rit humain », parenthèse d'Aruauld au milieu dune citation de saint Augustin t. WII, p. 281 . — (ii8j V. t. m, p. 3Ga-37o. — Ui)i V. t. XWI, p.2i>y. Cf. t. XWI, p. lô.
1120 V. t. XXXI, p. 269, 286, 2«7 ; 323 et suiv. p. 32G. Cl. t Ili, p 3G.j 370
fesseurs, dans une thèse soutenue à Dijon, donne avec toute la netteté désirable la conclusion logique de leur enseignement : Pour être coupable en faisant une action mauvaise, il ne saCfit pas de sai'oir qu'elle est mauvaise, il est nécessaire en outre, d'y faù^e attention ( 121).
Seulement, qui ne voit alors la conséquence ?
Le monde, non seulement le monde des infidèles, mais le monde des chrétiens, est plein de gens qui pèchent sans laire de réflexion sur la malice de leurs péchés.
Dans la plupart des péchés d'omission, par exemple dans le fait des riches qui restent un long temps sans donner l'aumône, — et seh^n l'Evangile, il n'en faut pas davantage pour attirer sur eux la terrible sentence : Retirez- vous de moi,, maudits, allez au feu éternel, — on ne manque à ses devoirs que, précisément, j^our n'y avoir point songé ( lau).
Il en est de même, à plus forte raison, des péchés de surprise, si fréquents chez les justes mêmes, dont ils sont presque les seules fautes, et pour lesquels David, et saint Paul, et saint Augustin et saint Bernard, nous avertissent de demander pardon à Dieu (123).
Mais qvie dire des i[)écheurs dliabitude (i'2^ ^ '? C.es gens-là^ pour l'ordinaire, n'ont garde de songer à Dieu ni à ses commandements. Ils savent, sans doute, lorsqu'ils ont été instruits de la vérité chrétienne, qu'il existe un Dieu, qui déteste et punira leur façon de vivre. Mais c'est bien de cela qu'ils s'avisent, quand l'occasion s'oftVe à eux de donner carrière à leurs désirs ! Tout entiers absorbés par l'objet de leurs passions, l'esprit uniquement occupé de la recherche des plaisirs qui flattent les sens, ils y coui'ent sans seulement se mettre en peine s'ils font bien ou mal (i25). Plus ils s'adonnent aux vices^ plus rares deviennent chez eux les hésitations et les scrupules; jusqu'à ce qu'ils soient descendus à ce dernier degré de l'avilissement, dont parle saint Bernard, où, pour avoir trop négligé d'écouter sa conscience, on finit par ne l'entendre plus.
(121 V. t. XXXI, p. 35i. — 1122) V. t. XXXI, p. 2824. Cf. IV" Provinciale. — (123) V. notamment t. XX, p. 262 et suiv. ; t. XVIIl, p. 896 et suiv., etc. Cf. encore sur ce point, et snr tout ce qui suit, la IV' Prt>vinciale. — (124) Ibid. Cf. t. XXXI, p. 22 et suiv.
(1251 V. sur tout cela t. XVIII, p. 884, p. 928, etc.
L HUMANITE DECHUE 121
OÙ le souvenir de l'honnêteté et de l«i Loi parait totalement effacé du cœur, où, comme le remarque le jésuite Filliutius, on semble avoir perdu l'usage actuel de la raison ( 1261 :
« Celui, dit saint Bernard, qui n'est encore que dans l'onzième degré de l'orgueil, que l'on peut appeler la licence de pécher, quoiqu'il n'ait plus aucune crainte des hommes, n'a pas néanmoins dépouillé celle de Dieu. La raison, comme en murmurant, propose encoi^e un peu cette crainte à la volonté, et il ne tait pas tlabord tout ce qui lui est défendu sans quelque doute et quelque appréhension; comme une personne qui tente un gué, il n'entre que pas à pas, et non en courant, dans le gouffre et dans l'abîme des vices. Mais après que, par un terrible jugement de Dieu, les premiers crimes sont suivis d'impunité, on se jilonge de nouveau avec plaisir dans la volupté quon a éprouvée ; et plus on s'y plonge, plus on la trouve agréable. Les passions qui revivent à tout moment assoupissent la raison, et l'habitude la lie et l'enchaîne. Le misérable pécheur... est livré à la tyrannie des vices. Et il arrive ensuite qu'étant noyé dans le gouffre des désirs charnels, et oubliant toute sa raison et toute sa crainte de la justice divine, il devient assez insensé pour dire en son àme : Il n'y a point de Dieu. Dès lors, il use indifféremment de toutes les choses qui flattent ses sens, comme si elles étaient légitimes et permises. Dès lors, il abandonne son cœur à toutes les pensées criminelles, ses mains à toutes les mauvaises actions, et ses pieds à la recherche de toutes les voluptés défendues. Dès lors, il embrasse tous les méchants desseins qui lui viennent à l'esprit; il dit toutes les paroles impies et scandaleuses qui lui viennent en la bouche, il exécute tout le mal qui vient s'ofl'rir à ses yeux. Dès lors, il n"y a que malignité dans ses entreprises, que folie dans ses discours, et que crime dans ses mœurs. Fa enfin, comme le juste, après être monté par tous ces degrés d'humilité, trouve la voie de la vérité si l'acile, par la longue et sainte habitude qu'il a contractée, qu'il court avec joie et sans aucune peine à la vie, ainsi, lorsque le méchant est descendu de tous ces degrés et que ses passions invétérées l'empêchent de se gouverner par la lumière de la raison et
(126 V. t. \\xr, p. 12.
par le frein d'aucune crainte, il court d'un cœur ferme et intrépide à la mort (127). »
Ne voilà-t-il pas cette «. conscience intrépide », — conscientia <;irca illicitum intrepida, — qui excuse de péché, au dire des jésuites (128)? S'ils ont raison, cet abîme d'aveuglement et de vice où saint Bernard voit le comble de la perdition serait au ■contraire le port du salut. Les demi-pécheurs, ceux qui, selon le mot du même saint, tiennent le milieu entre les justes et les méchants (129), et à ce titre éprouvent encore des inquiétudes et des remords, sont de vrais coupables, puisqu'ils agissent en connaissance de cause, et seront châtiés comme tels. Au contraire, les débauchés et criminels de profession (i3o), qui « boivent l'iniquité comme l'eau », qui ont perdu « tout sentiment de la loi de Dieu >- et toutenotion du bienetdu mal (i3i), ■ceux-là se sont acquis par leur dégradation même une espèce "d'impeccabilité ou d'impunité dans les plus gi'ands crimes (i32). Comme dit Montalte, « ils ont trompé le diable à force de s'y abandonner ( i33^ ».
Et que les jésuites n'espèrent pas corriger l'absurdité de ces conséquences en avouant que Vignorance et Vinadvertance n'excusent pas le iiéché lorsqu'elles sont elles-mêmes coupables (i34). Car d'abord, suivant leurs priucij)es, l'une et l'autre, pour èti-e réputées coupables, devraient procéder d'un dessein délibéré et réfléchi, condition qui se réalise bien rarement quant à lignorance de nos devoirs et qui im2)lique même -contradiction quant à l'inadverlauce 1 i35i : Comment ferait-on
ii27; Sai.nt Bernard, de Grad. Iluinil., cap. 20. Ce passaj^e de :saint Bernard est très fréquemment cité par Aruauld (et par les Ihéolo- giens de P.-R.). V. notamment t. XVIH, p. 884-8S6; t. XXXI, p. 118-119. — (1281 V. t. XXXI, p. 119. — (1^91 Saint Bernard, Zo6-.6-i7. V. t. XVII, p. 88H. Le mot de demi-ijécheurs est de i'ascal, dans la IV Provinciale. Arnauld avait dit quelque ciiose de très voisin, parlant de ces gens qui ne sont pas « vicieux à demi ». (T. XVIII, p. 890).
i3o) V. t. XXXI, p. 292. —(i3i) V. t. XVIH, p. 884. 886, etc. Toutes ces expressions ont été cent fois répétées par Arnauld et par les théologiens de Port-ltoyal, soit à i>roj)os des péchés d'ignorance, soit à propos de la grâce sulïisante. V. notamment la IV" Provinciale et les jiotes de Wendrock. — ii32i V. t. XXXI, p. 290. — (i3'3) IV* Provinciale. Arnauld y renvoie dans la lettre à Pélisson (t. III, p. 3711.
(r34) y. t. XXXI, p. 289 et suiv. — (i35) V. sur tout cela, t. XXXI, p. 323- 327. — La thèse des jésuites d'Anvers dit en effet : Sed quid de inadvertentià, seii inconsidcranlià ? Vos de hàc eode/n prorsàs modo quo de
l'humanité 1)1 chue 123
«xprès de ne point penser à une chose, à moins que d'avoir cette chose déjà présente à la pensée? Autant dire que Vinadi'erlance n est coupable et ne cesse d'être une excuse ({ue quand elle s'est clianjii'ée en adver tance ii36)\ ... Mais au surplus, là même où le délaut de connaissance ou d'attention serait à bon droit répréhensible, comme enfermant une néglig^enee délibérée, cela ne lerait point que l'action accom[)lie ensuite de cette néglig^ence put être elle-même réputée coupable. Ne manquerait-elle pas toujours, en ell'et, de ce caractère en dehors duquel, selon les jésuites, il n'y a point d'acte volontaire ni par conséquent imputable, qui est d'être accomplie avec la }»leine connaissance du bien ou du mal qui est en elle? Elle ne sera donc pas péché par soi (ratione sui) mais seulement dans sa cause {ï3~). Le P. Terillus l'avoue sans fard, s'autorisaut du principe commun à tous ses confrères: Non peccatur peccato propriè dicto, et per se iniputabili, qiiando non cogitatur peccari (i3<5). En sorte que l'homme qui sera tombé dans un adultère sans autre pensée que de satisfaire son fol amour, péchera sans doute, en ce qu'il aura négligé de -s'instruire de son devoir ou de s'en instruire. Mais pour l'adultère même qui est résulté de là, si ou peut l'appeler péché, c'est un péché qui n"a point de nouvelle malice morale, ni ne mérite aucune nouvelle peine nJi)). Ainsi pensent, avec leur P. Terillus, un bon nombre de jésuites. Et que s'ensuit-il? 11 s'ensuit, qu'où le veuille ou non, que s'étant une fois mis par sa faute dans ïétat de ne plus songer à la Loi divine, peu importe qu'on la viole plus ou moins souvent. Dieu ne fera point de diftérence entre ceux qui auront commis dix mille assassinats, dix mille adultères, dix mille péchés contre nature, et ceux (jui n'en auront commis qu'un seul ( i4o)- I-'C^ uns et les autres ne seront punis ni comme meurtriers, ni comme adultères, ni tomme abominables, mais seulement comme des gens qui ont manqué par leur faute à considérer leur devoir; et
is^novantui slatuifiun, slatucndain e.vistini.ainiis. Ac {troinde inconnidereiitia culpal^ilis esse iie(|uit, nisi siiprd illani ijuoque modo reflectat inteHecliia, l'C/ Ti'ix (itent... it;f saltein diihilando de safjicienli vogitalione et ohlii^dloiie ulicrius aiii/iifidi-erfendi. cogilandi, imestimindi. 'Cesl Arnuuhi (jiii souligne . Cité ihid, p. 32'3.
11% V. t. XWl, p. 324. — (137, V. t. XXXI, p ajoet siiiv. — ii38 Jbid., p. '3,")2. — l'ig Ihid , p. 290 et suiv. — I^o JIdd., p. 2y2.
tout le compte qu'ils auront à rendre après tant de crimes^ ne sera proportionné qu'à ce seul péché de néglig-ence (i4i)- Opinion singulièrement favorable aux pécheurs les plus abandonnés (142), opinion absurde, opinion impie. Mais qu'on y prenne garde, cette opinion n'est pas une conséquence lointaine de la doctrine des jésuites touchant l'ignorance; elle n'en est que l'expression développée, étant toute contenue dans cette maxime du P. Terillus : Non peccatur peccato propriè dicto el per se impuiabili, ffiiando non cogitatiir peccari, laquelle maxime se ramène à cette autre, universellement reçue dans les écoles des jésuites : Ad peccatum formate reqiiiritur notitia mali (i/\'h. Uejeter ces détestables paradoxes, c'est donc avouer que la connaissance du bien et du mal, notitia mnli, n'est point nécessaire au caractère moral de nos actes.
Il est bien vrai qu'il n'y a point de péché où il n'y a point de volonté : Oinne peccatum in voliintate consisLit (i44)- Et il est bien vrai aussi que volonté suppose connaissance (i4'^)- Mais l'équivoque des Jésuites est de c<»nlondi'e la connaissance de la chose qu'on iait, avec la connaissance de sa qualité bonne ou mauvaise. Aristote, dont le P. Pauny invoque imprudemment le témoignage, a fort bien établi cette distinction : a L'ignorance (dit-il au 3" livre de ses Morales), qui rend les actions involontaires et excusables, est seulement celle qui regarde le fait en particulier, et ses circonstances singulières», celle, par exemple, «d'une personne qui Aoulant montrer une machine en décoche un dard qui blesse quelqu'un, ou de Mérope qui tua son fils en pensant tuer son ami » ; mais quant à « l'ignorance dans le choix du bien et du mal», elle «ne fait pas qu'une action soit involontaire, mais seulement qu'elle est vicieuse 146) ». Et saint Augustin, reprenant la même distinction, en établit le fondement : « Ceux qui pèchent par ignorance ne font leur action que parce qu'ils la veulent faire, quoiqu'ils
(141) Ihid., p 293. — (142: JbiiL, p. 292. — 1143) V. t. XWI, p 3r)3-354 ; ibid , p. i3 et i5.
(i44) Formule de saint Tlioiiuis, citée in t. X, p. 668. Cf. IV' Provinciale. — (i45) V. t. X, p. 66«(Ki(j. — (i4G Ce texte d'Aristote est cité (pour la première fois, semble-t-il, dans les controverses relatives à la (Iràce), Var Pascal dans la IV» Provinciale. 11 est repris (avec la même traduction) par Arnauld in t. XXXI, j). 10.
l'humanité déchue laS
pèchent sans qu'ils veuillent pécher. Ainsi ce péché même dig^norance ne peut être commis que par la volonté de celui qui le commet, mais i)ar une volonté qui se porte à l'action, non au péché; ce qui n'emjuche pas néanmoins que l'action ne soit pi'ché, parce qu'il suCht pour cela qu'on ait fait ce qu'on était obligé de ne pas faire (i47)- » C'est l'opinion des Pères comme des Philosophes payens, c'est l'opinion de tous les gens raisonnables, qu'il suffit pour rendre imputables des actions telles que la fornication et le parjure, qu'elles soient volontaires voliintate J'acti, quoiqu'elles ne le soient pas volantate peccati { i48) : c'est-à-dire qu'il suffit de faire volontairement et avec advertance de raison ce qui de sa nature est péché, quoique l'on ne sache pas qu'il soit péché, ou que l'on n'y pense pas (i49)- Disons donc, avec saint Thomas (i5o) : «Ce que l'on fait contre la Loi de Dieu est toujours péché, que notre conscience le sache ou non. » Et en elfet, dès là que la volonté, même à son insu, enfreint l'ordre iixé par la Loi Éternelle, elle se trouve effectivement dans le désordre : or le désordre de la volonté, c'est ce qu'on appelle le péché (i5i). »
Mais quoi donc; est-on digne du blâme toutes les fois qu'on manque à des lois ou à des règlements dont on n'a nul soupçon? Reprochera-ton à un voyageur, nouveau venu dans un diocèse, d'enfreindre les prescriptions particulières, et pour lui inédites, de ce diocèse, touchant l'abstinence et le jeune? Damnera-t-on un sauvage d'Amérique, qui n'a jamais entendu parler du Christ, ni des sacrements, pour ne point assistera la messe chaque dimanche? Nullement. Tout ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux choses qui, comme le parjure ou la fornication, sont mauvaises en elles-mêmes, sont de leur nature péchés i iSa). L'ignorance que nous avons reconnue ne point excuser de péché n'est que l'ignorance du Droit naturel 1 153).
^47) AuG. Retract., lib. I, cap. i5, cité in t. XVII, p. 3oi. V. t. XX, p. a63; t. XXXI, p. II, etc. — (i48) V. t. XXXI, p. 14. Cf. t. III, p. 601, etc. — (149) V. t. XXXI, p. 14. Cf. Ibid., p. 71. — (1.Ô0) Saint Thomas, Quodlib., Tlil, art. i3, cité in Note sur la V* Provinciale, sect. III, 11° i. — (i5i) V. sur cet accord de saint Thomas et de saint Augustin, t. X, p. tJôg. — (i52) V. t. III, p. 601 ; t. XXXI, p. 14.
(i53) V. t. X^'II, p. 295 et suiv. Cf. .Iansfmis lib. II, de Stat. Nat. Laps., dans la voloulé pour ce qui est de le pratiquer; et par suite l'ignorance.
120 I-A DOCTKINE DE LA GUACE
Pour ce qui est du droit posilifhnmdàn ou divin, — luunain, c'est-à-dire les règlements édictés par les princes temporels ou les ministres de TEglise ; divin, c'est-à-dire les préceptes qu'il a plu à Dieu d'ajouter, par révélation spéciale et à un moment déterminé, aux commandements de la Loi éterncll<; ; comme l'obligation du Sab])at dans lAncien Testament et du dimanche dans le Nouveau, — on est parfaitement fondé à soutenir qu'ici au contraire, au moins lorsqu'elle ne résulte j)as de l'insouciance ou du refus d'être informé, l'ignorauce excuse.
Et à quoi tient la dinVrence?
A ceci : que la volonté, principe de tout péché, a toujours quelque part à l'ignorance du Droit naturel, tandis qu'elle l'en a ou qu'elle peut n'en avoir aucune, à l'ignorance du Droit positif. La loi positive est quelque chose d'étianger à nous, institué par une décision contingente de Dieu ou des hommes, et dont il n'est pas même concevable que nous acquérions la connaissance; si ce n est par une instruction reçue du dehors. Mais la Loi naturelle, on l'a vu, nous est iimée (1541 :
cap. 5 et 6. V. aussi noie de Wendroek sur la V" Provinciale, sect. \\\, n° 7. Il y a en résumé deux sortes d'ij^uorance qui excusent de pét^hé ; l'ignorance Au. fuit, et eelle du droil positif . La seule qui n'excuse pas est l'ig^norance du droit naturel. C'est aussi la seule qui soit eti cansti dans les controverses relatives au Jansénisme, et la seule par conséquent dont Pascal ait eu à s'occuper dans la IV» Provinciale. Aussi est-ce par un véritable coutre-s(Mis que plusieurs criticjues modernes des Proviiu'iales (V. p. ex. Brunktiîmu;, Et. Critiques, 4" série, p. (jo-ioo) reprochent à Paseal de n'admettre point que l'ignorance excuse dans des matières telles (}ue la règle du jeune. Une étude plus complète de la doctrine de Port Royal, dont Pascal est l'avocat, et surtout de l'état de la question à l'épo(]ac des Pro\inciales, aurait épargné (sur ce point comme sur quelques autres) beaucoup d'indignations ou d'étonnements aux historiens de Pascal.
(i54) V. plus haut, p. 59. Arnauld entend Vinncité de la Loi naturelle précisément au sens cartésien. Pour Descartes les idées (tout au moin.s les notions primitives) sont innées en ce sens que nous avons en nous « la faculté naturelle de les produire », ou plus exactement de considérer les essences, ou encore les vraies et immuables natures, auxquelles elles correspondent. Pour Arnauld, de même, Vinnéité de la Loi naturelle (innéité affirmée par tous les théologiens) signifie que nous avons en nous la capacité naturelle de connaître cette Loi. Et .arnauld conclut de là que la capacité de connaître la Loi morale appartenant à notre nature, le péché {)eut bien 1 empêcher de s'exercer, non la supprimer absolument. Il subsiste donc dans l'intelligence déchue un pouvoir physique de connaître le bien semblable à celui qui subsi.vtc
L HUMANITE DECHUE llj
elle est gravée au plus intime de nos âmes en des traits qui ne peuvent jamais être entièrement abolis, ne ipsa qnide/n delet iniqiiitas (i55). Si nous ne la voyons pas, c'est que nous ne voulons pas lavoir ; ou plutôt, c'est que nous sommes détournés de la regarder par la corruption des adections charnelles, qui tient notre attention rivée à la créature. Considérez ces endurcis dont parle saint Bernard, descendus au dernier degré de l'orgueil, chez qui « les passions qui revivent à tous moments, assoupissent la raison, et l'habitude l'enchaîne fi 56) » ; ne peut-on pas dire d'eux ce que l'Kvangile dit des juifs, qui ne pouvaient croire au Christ, en dépit de ses miracles manifestes : ils n'auraient point de péché s'ils étaient aveugles, c'est-à-dire privés de lumière par manque d'yeux ou d'intelligence, ou par quelque cause indépendante de leur volonté, mais ils n'ont point d'excuse parce que leur propre malice les a aveuglés (107). Or cet état d'aveuglement, où les endurcis se plongent par une longue suite de crimes actuels, c'est celui même où Adam s'est immédiatement fixé par son premier péché ; et c'est celui aussi dans lequel naissent tous les enfants <rAdam par la seule vertu de l'origine qu'ils tirent de lui, par le seul ell'et du jjéché d'habitude qu'ils revêtent en entrant dans la vie. Tous les hommes, tant qu'ils n'ont pas été guéris
n'est pas absolument invincible : « On la peut comparer (la plaie du péché au regard de l'entendeiuenti à une autre plaie du côté de la volonté, qui est, comme dit saint Thomas... que, s'étant détournée de Dieu, elle recherche toujours son l)ien particulier, si elle n'est guérie par la grâce. Or cela ne lait pas que le commandement de Dieu doive être regardé comme étant absolument impossil)le à l'homme déchu, parce que c'est assez pour être rcgai'dé comme possible que sa volonté soit par nature capable de l'aimer, et qu'elle le puisse aimer eireclivement avec le secours de la Grâce, à l'égard de ceux mêmes à qui ce secours n'est pas donné par justice. Pourquoi donc ne dirons-nous pas la même chose de la plaie de l'entendement, qui est l'ignorance de plusieurs de ses devoirs naturels, ([u'il suffit, afin que cette ignorance ne soit pas regardée comme invincible, qu'il soit resté dans la nature une capacité de les connaître, (juoique, pour les connaître ed'cctivement, l'homme ait besoin de divers secours extérieurs et intérieurs, que Dieu départ par sa Providence et par sa grâce à qui il lui j)laît... » T. IX, p. 375.1 Si nous avions perdu entièrement ce pouvoir physique ou cette l'acuité naturelle de connaître nos devoirs, comme il arrive chez les fous ou chez ceux qui nont plus la raison, noti-e ignorance, dans ce cas, nous serait une excuse totale. V. t. X, p. G70.
iir)5i AuG., Confess., lil». II, cap. IV, cité plus haut, p. .59. "V. sur tout cela t. XN'II, p. 299 et suiv. — (i56) Loc. cit. — (i5- V. t. XVII, p. 3oi-:^2. Cf. plus haut, p. 61.
et éclairés par la Foi, sont proprement des aveuglés. Et par <^onséquent, comme les aveuglés, ils sont impardonnables dans leur ignorance.
Leur ignorance, dans beaucoup de cas, peut Ijien être invincible, en ce sens qu'un sauvage américain (158) ou même, i»armi les iiilidèles de l'Occident, un artisan, une l'enime, un homme du peuple quelconque, n'a certainement i)as en son propre esprit, étant donné son défaut d'instruction et la barbarie générale dans laquelle il vit, les ressources sui'fîsantes pour s'élever à cette notion du vrai Dieu et de sa Loi, où les plus grands d'entreles philosophes payens nesontpoint arrivés (iSq); et l'on ne comj^rend pas par quelle industrie humaine il pourrait acquérir une pareille connaissance (i6o). Mais cette invincibilité, chez un tel homme, n'est pas absolue, comme elle le serait chez un fou ou chez un être dénué de raison (i6i); elle n'est, selon le langage des théologiens, que secundum quid et par accident (162) : elle est toute re/a^tVe aux dispositions particulières dans lesquelles l'homme se trouve (i63); elle pourrait être surmontée par l'application à la pratique des vertus et par le soin de purifier son cœur (164) ; la jîreuve en est qu'elle est surmontée en effet par quelques-uns, avec le secours de la grâce, lequel secours ne va pas à autre chose qu'à la réforme de la volonté. Au fond, l'ignorance du Droit naturel n'est jamais invincible qu'autant qu'est invincible cet amour vicieux des créatures qui a produit chez Adam l'aveuglement de l'esprit et qui l'entretient chez nous (i65).
En tout cas, invincible ou non (166), ce qui est sûr, c'est que
(1.58) '\. t. XXXI, p. III. — (159) V. t. XXXI, p. lo-iii. — (160) Ibid. Cf. t. X, p. 645. — (161) V. l. X, p. 670. — (162) V. t. X, p. G()6. — (i63) Ibid., p. 666 et p. 645-646. — (164) « L'erreur qui l'ail prendre dans ces matières (de droit naturel) le faux pour le vrai, n'est jamais absolument invincible, parce qu'elle se peut toujours surmonter et par la lumière de Dieu, qu'il ne refuse ])oint à ceux qui la lui demandent sincèrement, et par le soin de purifier son cœur, à quoi on ne manque que [)ar une corruption volontaire. » (T. VII, p. i55.)
'i65) V. t. XXXI, p. i55-i56 et p. io3. Cf. sur tout cela, t. IX, p. H73 et suiv., et t. X, p. 469. Cf. aussi note de Wendrock sur la V" Provinciale, sect. III, n" 7. — (i66j Nous étudierons avec plus de détail dans notre tome III, ch. II, la position d'Arnauld par rapport à Jansénius, d'une part, et aux thomistes, d'autre part, relativement à Yignorance invincible. Disons seulement ici qu'Arnauld trouve tout à fait légitime, et même plus exact, de dire avec les thomistes qu'il n'y a point d'ignorance du • Droit naturel qui soit invincible absolument. Mais il ajoute que si on
L nUMA.MTl': DKCIlUi: I29
rigiiorauce du droit naturel nest en l'homme que par la l'aute de l'homme (16;;;). Ce peut fort bien être sans faute de notre part que nous ignorons les Lois positives, dont la connaissance, non plus que celle des faits particuliers, n'appartenait point à la nature innocente, et dont l'ignorance n'est ilonc point un vice dans la uatuie déchue. Mais la connaissance de la Loi naturelle, qui est nécessaire à l'homme jjour la conduite de sa vie, lui a été donnée, nous le savons, dès le premier instant de sa création, et ne lui pouvait être ôtée qu'en punition de quelque péché (1G81. De ce qu'il v a tant de peuples qui ont ignoré le Souverain Etre et ce qu'il voulait qu'ils fissent pour bien vivre, c'est une suite, — et une preuve, — du péché originel (169J. Comment, dès lors, les jésuites osent-ils, à l'appui de leurs thèses, invoquer on ne sait quelle distinction entre ceux qui ignorent Dieu et sa Loi ciilpabilitev et ceux qui les ignorent inciilpatc (ijo)? 11 faudrait être pélagien pour prétendre que l'existence de Dieu et la Loi naturelle pussent être ignorées inciilpatè, c'est-à-dire sans la faute de l'homme, si l'on i^emonte jusqu'à cette première faute qui est commune à tous les hommes et inhérente à chaque homme. Et c'est pourquoi saint Augustin répète si souvent que l'homme qui pèche contre la Loi naturelle ne saurait, en aucun cas, se couvrir de son ignorance 1171) : ft Tout pécheur est sans excuse, aussi bien ceux qui n'ont que le péché de leur <»rigine que ceux qui en ont ajouté d'autres par la malice de leuj' volonté propre, soit qu'ils aient été instruits ou non, qu'ils aient usé de discernement ou qu'ils n'en aient pas usé. Car, comme l'ignorance est sans doute un péché en ceux qui n'ont pas voulu s'instruire, elle est la peine du péché en ceux qui ne l'ont pu » : ergo in iilrîsqiw nonjiista excusatio, sed Jus/a dainnatio (1721.
entend l'ij^norance invincible comme .lansénius ou Estius, il n'y a entre eux et les thomistes qu'une ■< dispute de mots ». V. t. IX, p. S^'i-S^fi ; t. XWl, p i5,") vX suiv., p. 281 et suiv. ; t. III, p. 601 et suiv.
11G-: V. t. XL, p. 201 et suiv. — (i6«i V. t. XVII, p. 298. — (169^ V. t. XXXI, p. lo'l; ibid., p. "3:;. — 1170J Ihid., p. 3!;-35 ; et p. loi-io^. — (171 lleniarquez qu'il ne s'a},'it pas de prétendre que l'ignorance du droit naturel est en elle iiiènic firché : elle ne l'est, comme le dit saint Augustin et aussi saint Thomas, que quand elle est voulue et préméditée; mais, quoique n'étant pas péché en elle-même, elle ne laisse pas d'être peine de péché, et comme telle n'est jamais une excuse. V. t. XVII, p. 279. Cf. t. X, p. 6G9.
1I721 AuG. Ép. i,94 à Sixte. Ce passage de VIÎp. à Sixte est très souvent
l'Jo I.A ItOCTUr.NK I)K l.\ fiHACl:
Qu'on dise doue que Fignorauee de la Loi naturelle, — là du moins où elle n'est pas expressément voulue et calculée, — atténue la gravité du péché, à la bonne Jieure {l'jS} ! Saint Thomas renseigne, avec saint Augustin (1^4) Et il en apporte la raison : c'est qu'elle diminue le volontaire de l'acte (i;75).Il est clair, en elTet, qu'il y a chez le pécheur comme un redoublement de mauvaise volonté lorsqu'il se porte à pécluer, non Si.eulement i><)luntate factl, mais encore voliintate peccati, lorsqu'il méprise ouvertement le commandement divin et se complaît dans sa révolte (i^Oj. Mais de ce que cette ignorance diminue le volontaire, saint Thomas n a garde de conclure qu'elle le supprime. Et comment le supprimerait-elle, si (nous venons de le montrer) elle est elle-même toujours volontaire, au moins indirectement ( i ^77 ) . La sentence de l'Évangile demeure : « Le serviteur qui a connu la volonté de son maître et ne l'a point faite sera battu rudement ; celui qui ne l'a point connue et qui a fait des choses dignes de châtiment sera moins battu. » Moins battu que le premier, mais battu tout de même. Ainsi, dit saint Augustin, les hommes qui, au jour du jugement, pourront alléguer qu'ils n'ont point entendu parler de ce qu'ils devaient faire seront sans doute tourmentés de moindres supplices ; ils iront cependant aux supplices (178). Selon les paroles de saint Paul : Qui etiiin sine lege peccaverunl, sine lege [jeribunt (179).
Ne croyons point, par conséquent, que ces payens, ces sauvages, tous ces peuples de l'humanité déchue que Dieu a laissés
cité par Arnauld, notamiuenl //( . l. XA'll, p. 281-282 el p. 298; l. 111, p. 6o2 6o3;t. X, p. 640-655, etc. Cf. saint Thomas, P II»", qu. 76, art. 4. — (17I) Cf. Xote de Wendrock sur la V» Provinciale, sect. III, 11° 7, et t. III, p. 58() : « Une conscience erronée, (jui peut excuser u ionto n'excuse pas toujours a loto. »
. (174) V. t. X, p. 671 ; et Auo. de Gral. et lib. arb., cap. 3, cité in t. X, p. 270. V. aussi t. X, p. 662. — (17Ô) Y. t. X, p. 671. — 1176) V. t. XVII, p. 289-290. — (177, Volontaria... indirecte, reZ pei' accidens il' II", qu. 76, art. 4i cité in t. X, p. 671. « Cette ignorance est volontaire, au moins indirectement » |t. XXXI, p. i55). — (178) Aug., de Grat. et lih. arb., cap. 3. Cf. Ép. ad Sixt. V. sur tout cela t. p. 661 et suiv.
(179! Ro/n. II, 12, cité ibid., p. 253 et suiv. A noter parmi les erreurs d'Abélard, celle ci, coiulainnéc par le Concile de Sens: Qaod non peccaverunt, qui Christum ignorantis erucifixerunt , et quod non culpœ adscribendum est quidquid fit per ignorantiani \. Denzinger, p. 170, Arnauld invoque le témoignaije de saint Bernard réfutant Abélard, It. IX, p-. 3761.
LHUMAMTÉ DKCITrK l3l
OU laisse encore « errer dans leurs voies (i8o) ». puissent ih'lourner d'eux le châtiment par le vain prétexte de péchés purement matériels ou purement philosophiques. Par leurs cruautés, par leurs impuretés, par tous leurs autres crimes, ils ont violé l'ordre de la raison et de la nature ; ils ont donc agi, sciemment ou non, contre la Loi éternelle i i8i ), et partant contre Dieu même, qui n'en dillère pas (iHa). En dépit des subtilités du pliilosopliisme, il n'y a qu'une distinction de ivtison, non une distinction réelle, entre le rapport d'une action à la droite raison, et son rapporta la Loi divine (i83) : l'un de ces rapports ne va point sans l'autre ; ou plutôt le premier est nécessairement suboidonné au second (i84), car, comme l'enseigne saint Augustin, — dans une formule dont un récollet ami des jésuites, le P. Dufti, veut se prévaloir pour autoriser des thèses plus outrées encore que le philosophisme, — il est essentiel à tout péché d'être contre la loi de Dieu, concupituni contra legem Dei; et il n'y aurait point de péché s'il n'y avait des choses que Dieu eût défendues ( i85). C'est donc Dieu, véritablement, qu'ont olfensé dans leurs dérèglements ceux même d'entre les inlidèles qui étaient les plus éloignés de le connaître (1861. Et c'est aussi la colère de Dieu, cette colère qui correspond aux fautes mortelles, et qui entraîne avec soi la damnation lî^j), — qu ils ont encourue. L Écriture ne nous permet pas d'en douter : Eff'unde irani tuani in gentes quœ te
U8oi V. t. XXXI, p. 107.
(181) Est auteni les natiiralis, recta ratio naturel' congrtien.'i, etc.. (t. X, p. i4). — 11821 « La Loi éternelle, dont Dieu ne saurait se dispenser, parce qu'elle n'est autre chose que lui même... » it. X^ II, p. 'in, Cf. SAINT AuGisTix (Lib. XXII, vont. Faust, cap. 27) : Dwina ratio vet voluntas Dei ordinem naturalein consen'ari jubens, perlurbari vetans, cité ibid., p. 'în.
(i8'3 V. t. XXXI, p. 159. — (i84) Ibid. — (i85) Le P.Duffi tire de là une conséquence toute opposée à celle d'Arnauld : admettant par ailleurs avec les jésuites q>ie ri<>noraiice est toujours une excuse, il en cunclut que les pécliés dits fjliilosoj)fuques se ramènent à des péchés purement matériels. \ . t. XXXI, p. i53-i.')4.
ii8()) \ . t. XXXI, p. 81 et siiiv., et p. io() : « lUudiez mieux voire saint Thomas comme nos (^onslitulions vous y oblijjcnt, et vous y apprendrez que tout péché mortel mérite la peine éternelle parce (juil est contre Dieu ; et qu'il est contre Dien parce que l'action du {)éclieur est contraire à la Loi éternelle, soit que le pécheur sache qu'elle y est contraire, >oit qu'il ne le sache pas, et encore même qu'il ne sût pas qu'il y a un Dieu. »