‹ La doctrine de la grâce chez ArnauldChapitre 48 sur 65 · L.V l'UKDKSTl. NATION 3oi · texte numérisé non relu

L.V l'UKDKSTl. NATION 3oi

Le tort de Luther et de Calvin, — comme aussi, en sens inverse, celui des semi-pélagiens, — est de transporter à l'uiie ce qui n'est vrai que de l'autre i5-). Saint Thomas, au contraire, nous avertit de la ditierence : « La j)rédestination est la cause, non seulement de la gloire que les saints attendent, mais aussi de la Gràee qu'ils reçoivent, en cette vie, et qui leur fait faire de bonnes œuvres, « au lieu que la Réprobation nest point la cause des péchés des réprouv's, mais seulement de ce que Dieu les abandonne. Elle est cause, néanmoins, de la peine qui les attend ; mais pour les péchés, ils proviennent du libre arbitre de ceux qui sont réprouvés et abandonnés de la Grâce i58) ». Et tandis que la prédestination, pi'ise dans son ensemble, est ante pi'tvvisa mérita, la Réprobation est tout entière post prœvisa mérita, aussi bien dans le premier décret d'abandon, qui suppose la considération du péché originel, que dans la sentence finale de condamnation, qui suppose la considération et du péché originel et de tous les péchés actuels qui en découlent. C'est même justement, nous lavons vu, parce que la Réprobation est méritée que la Prédestination est gratuite.

Il est dès lors bien aisé de répondre à cette calomnie chère autrefois aux pélagiens et semi-pélagiens, chère aujourd'hui à M. Mallet 1 59 ) et aussi au P. Malebranche (6oj, que la Prédesti-

(57) Luther conçoit hi Réprobation à l'image de la Prédestination f<r .Si non lihi displicst Dciis indignos coronans non débet displicere ininieritos damnans. ») Les semi-pélagiens let ceux d'entre les molinistcs qui ne sécarteiit pas de leur opinion! conçoivent la Prédestination à l'imîige de la Réprobation.

(58 Cité in t. Yli, p. ôSg. V. S. Tn., 1% qu. ai, art. 'î, ad. I; le texte de saint ïliomas porte : lieprobalio non est cansa ciiLpœ, sed est causa dcvelictionis a Deo... Sed cnlpa provcnit ex libcro arbitrio ejiis qui re.jirobatuT et a gvatia deseritur. Ceci condamne expressément les l)lasphémes des protestants, qui ne craignent pas de dire, avec Piscator, que .c Dieu prédestine les hommes à l'impiété. > V. t. XIII. p. 47- Cf. t. XVII, p. i33.

(59) Y. à ce sujet t. VII, p. 616 et suiv. — (60! V. notamment IIP Éclaircissement, u" 26. Cf. t. XXXIX, p. 5oi. Il faut remarquer que Leibnitz pense de uiêuie : " La partialité ou l'accepliou des personnes va contre la justice. » (Théodicée, préface.)

302 I-A DOCTHIXE DR LA niJACK

nation gratuite iiicltruit en Dieu vvlle accep lion de personnes répudiée par IKcrilure : Non est enini acceptio personariim apiid Deiim (61).

La réponse nous est fournie par saint Aui;ustin en termes si décisifs que, de saint Fulg-ence à Estius, tous les théolog-iens ou catholiques n'ont pu mieux faire que de la reproduire (62) :

« On appelle acception des personnes, quand celui qui doit juger une cause, laissant là le mérite de la cause, favorise l'un au préjudice de l'autre, parce qu'il trouve dans sa personne quelque chose qui attire la considération ou la pitié : mais si un homme avait doux déhiteurs, et qu'il voulût remettre sa dette à l'un et faire payer à l'autre ce qu'il lui doit, que pourrait-on dire à cela, sinon qu'il donne à qui il veut, et qu'il ne fait tort à personne? Et comme il n'y a point en cela d'injustice, il faut avouer aussi qu'il n'y a point en cela d'acception de personnes. Autrement, des personnes éclairées pourraient trouver qu'il y en aurait eu en ce père de famille (63) qui donna autant à ceux qui n'avaient travaillé qu'une heure à sa vigne, qu'à ceux qui avaient porté le poids du jour et de la chaleur, égalant ainsi dans la récompense ceux qui avaient été si inégaux dans le travail. Mais que répond le père de famille à ceux qui murmuraient contre lui, et qui semblaient l'accuser de cette acception de personnes ? « Mon ami, dit-il à l'un d'eux, je ne vous fais point de tort ; ne vous êtes-vous pas accordé avec moi à un denier pour votre journée ? Prenez ce qui vous appartient, et vous en allez. Je veux donner à ce dernier autant qu'à vous : ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux de ce qui est à moi, et votre œil est-il mauvais parce que je suis bon? » Il n'y a point là d'autre justice à demander. Elle consiste toute dans ces paroles : « Je le veux ainsi. Je vous ai payé ; j'ai donné à l'autre ; et, pour le lui donner, je ne vous ai rien ôté ni rien

611 Rom., II, 11; flAct. X, 34. Arnauld remarque que cette phrase de l'Ecriture est ici alléguée fort mal à propos. Car, dans les passages d'où elle est tirée, il ne s'agit nullement de la Prédestination éternelle, mais du jugement, favorable on rigoureux, qui sera fait de ceux qui auront bien ou mal vécu, qu'ils soient juifs ou gentils, riches ou pauvres, ignorants ou savants. Comme le mar(iuc suflisamment le contexte, la véritable traduction serait que Dieu n'a point d'égard aux diverses condittoas, ou encore à la qualité ou à la uation des personnes. V. t. VII, p. 6oo-(Ji6.

162) V. t. VII, p. G16 et suiv. — 63; V. M.4.TTn.,XX.

LA PUKDESTINATION 3o3

rc'ti*aac-lié do ce que je vous devais. Ne m'est-il pas permis de laii'e ce que je veux de ce qui est à moi? » Comme, donc, il n'y a point d'acce[)tion des personnes, parce qu'encore que l'une reçoive gratuitement un avantage, c'est néanmoins de telle sorte que l'autre n'est pas pour cela privée de ce qui lui était dù^ il n'y en a point aussi lorsque, selon le décret de Dieu, l'un est appelé et l'autre n'est pas appelé : parce que Dieu donne gratuitement à celui. qui est appelé un bien qui ne lui était point dû, dont la vocation est le principe; et il rend à celui qui n'est point appelé le mal qui lui était dû, parce que tous les hommes sont coupables en celui par lequel le péché est entré dans le monde (64^. »

Saint Thomas a fait siennes ces réflexions de saint Augustin. Et il s'en sert pour réfuter, non seulement l'objection tirée de Y acception des personnes (65), mais plus généralement toute objection qui tendrait à faire voir dans la gratuité de la prédestination quelque chose d'injuste :

(c Nous venons de dire, » écrit-il, reprenant les expressions de saint Paul, « que Dieu, avant que d'avoir prévu les mérites des hommes, élit l'un et réprouve l'autre. Que dirons-nous à cela? N'en ponrra-t-on point conclure que Dieu est injuste? 11 semble que oui : car il est de la justice distributive que 1 égalité soit gardée entre les personnes qui sont égales. Or il n'y a que la considération des mérites qui mette de l'inégalité entre les hommes. Il semble donc qu il y aurait de l'iniquité en Dieu si, sans considérer les mérites, il faisait une distribution inégale en choisissant l'un et réprouvant l'autre. »

Voilà l'objection qu'il se propose. Et comment la résout-il?

« La justice distributive a lieu seulement dans les choses qui sont dues, comme, si quelques personnes ont mérité une récompense par leur travail, il est juste qu'on en donne une plus grande à ceux qui ont le plus travaillé, mais elle n'a point de lieu dans les choses qui se donnent volontairement et par pure grâce : comme si un homme, rencontrant deux pauvres

64 Arci., lib. II, ad Boni/, cap. 7, cité in t. VII, p. ()i8-0i(). Cf. un autre passage analogue dans 17i'/j. ig^ ad Sixt., cité ibid., p. 619-620.

i65) V. S. Th.jI" qu. 2'}, art. 5, ad. 3, cité iind., p. 622. V. 1" II", qu. 98, art. 4 et I* II", qu. 106, art. 'î, cité ibid., p. 622623 ; II* II", qu. 63, ;irt. L, ad. 3, cité ibid., j). 60».

3o4 LA DOCTRINE DE LA GRÂCE

dans sou chemin, donne à Vun des deux tout ce qu'il s'était résolu de donner en aumône, il est miséricordieux, et non point injuste. Il en est de même de celui qui, étant ollensé par deux personnes, remet à l'une l'injure qu'il a reçue, et non point à l'autre : il traite lune avec clémence, il traite l'autre avec justice, et il ne fait tort à aucune. Tous les hommes donc naissant sujets à la condamnation, à cause du premier homme, ceux que Dieu délivre par sa Grâce, il les délivre jDar sa seule miséricorde ; et ainsi il est miséricordieux envers ceux qu'il délivre, il est juste envers ceux qu'il ne délivre pas, et il n'est injuste ni envers les uns ni envers les autres [6Qj. »

On peut donc bien dire que, dans la prédestination des élus, l'élection divine s'exerce en quelque manière au-dessus de ce que nous appelons l'équité; elle n'est pas contraire à l'équité (67).

Mais n'est-elle pas du moins arbitraire (68)?

Si Dieu n'a point d'égard aux mérites, le discernement qu'il fait entre les hommes est donc dénué de motif : il est relfet d'une volonté bizari^e, capricieuse, i/upér'ieuse!

Telle est la difficulté qui préoccupe le P. Malebranche, et qui le détourne de recevoir purement et simplement la doctrine de la Prédestination selon saint Augustin et saint Paul, encore qu'il n'ait pu s'empêcher de retenir plusieurs des vérités essentielles sur lesquelles cette doctrine repose 1 ij.

(66 S. Th., Comment., in cap. IX, Ep. Rom., cité in t. VII, p. 5o6-5o7. Cf. saint Auf;ustiii.

(67) Aruauld laiusi que Jansénius et tous les théologiens de Port-Royal) a déclaré cela maintes fois. V. notamment t. XXVIII, p. ^-2 : a Les jugements de Dieu peuvent être cachés ; mais ils ne peuvent jamais être injustes. » C'est une opinion, on le A^oit, très différente de celle qu'ont .soutenue isi du moins on prend leurs expressions à la lettre), Luther et Calvin, d'après qui l'élection doit être dite juste pour ce seul motif qu'elle procède de Dieu, dont la volonté arbitraire est la règle de la justice.

(68) C'est encore une objection commune à Malebranche et à Leibnitz. V. Théodicée, loc. cit. — (i) V. t. XXXIX, p. 4^8 et suiv.

LA PREDESTINATION

D'une part, en effet, il est très fermement persuadé que ce qui met de la difierence entre les hommes au regard de la Grâce n'est point dans les liommes, mais en Dieu, et que le libre arbitre ne saurait d'aucune manière mériter ni attirer la miséricorde divine 1^2). S'il relève ce qu'ont de plausible en apparence les discours de Pelage, au regard d'une raison « naturellement pclagienne », c'est pour en faire ressortir l'erreur et lliérésie foncière (3). De vouloir prendre des élus eux-mêmes le motif qui « détermine Dieu à les prédestiner ou à former les décrets qui renferment leur prédestination », cela lui parait « impertinent en tous sens (4) »•

Mais, d'autre part, il n'est pas moins persuadé que le choix des élus doit avoir un motif, faute du quel la volonté de Dieu, qui les choisit, ne pourrait être dite « sage » (5). « Je ne dis point que tel est choisi et tel abandonné, simp>lement et précisément parce que Dieu le veut : car je crains de faire Dieu semblable à un homme qui se conduit par caprice (6). » Les desseins de Dieu sont nécessairement « éclairés » : si donc il veut sauver « tels ou tels plutôt que les autres », il faut '< qu'il découvre », non pas « en eux », mais en « lui-même », « quelques raisons pour cela (7) ».

Indiquer ces raisons, ou du moins en faire apercevoir le fondement, c'est l'ambition de ce Système de la Nature et de la Grâce dont l'auteur, parlant, comme il s'en vante, « en théologien raisonnable 18) », applique à l'ordre de la Grâce les prin-

2 Ibid., p. 4-<5 et suiv.— i3j IbLd , p. 47!)-48o — (4' 111° Eclaircissement sur le Traité de la Nat. et de la Gr., n" 24, cité ibid., p. 5oi et p. ^b'^. — \5t Y. IIl" Eclaircissement, n"' 25 et 26 ; t. XXXIX, p. 489 et suiv.; p. 539 et suiv., etc.

(61 IIP Eclaircissement, n' 26, in t. XXXIX, p. 589. — (7) III" Ed., 11° 24; Cf. 1' Disc, n° 07 addition) ; t. XXXIX, p. 457-

(8) Arnauld, dans la Préface du liv. Ideslléfl. phil. et théol., avait dit que Malebranche parlait tantôt « en théologien », tantôt » en jjhilosophe ". Malebranche proteste contre cette prétention de lui faire faire « deux personnages séparés, celui de philosophe et celui de théologien << : « Je suis fait comme les autres. Tous les théologiens sont en même temps philosophes aussi bien que moi. Ils se servent tous des priucipes que la raison lournit, lorsqu'ils les trouvent propres pour expliquer et prouver les vérités que la Foi nous enseigne... Je parle toujours, ou je prétends parler, en théologien raisonnable. » iRecueil de toutes les réponses à Arnauld., t. III p. 16.) Sur l'opposition de cette conception de la théologie dont lîossuet disait qu'elle marquait un retour à la Scolastique) avec la conception d'Arnauld. V. notre I" tome, ch. III.

3o6 LA DOCTRINE DE LA GRACE

cipes par lesquels il croit avoir rendu compte du gouvernement divin dans l'ordre do la nature (gj.

Le gz'and principe que le P. Malebranche invoque à chaque page (lo) est celui de la simplicité, ou ce qui, pour lui, a le môme sens, de la g-énéralité des voies divines (ii).

Dieu, seul Créateur, est aussi seul ag^ent véritable (12). Mais, étant infiniment sage, il ne peut agir ([ue par des volontés générales, dont reiiicace est déterminée à tel ou tel effet particulier par quelque créature établie cause occasionnelle {i^} . Le rapport d'une volonté générale de Dieu à une cause occasionnelle, rapport en vertu duquel l'ellet se produit toujours et

(9) V. Traité de la Nat. et de la Gr., Disc. 1, n" 36; v. aussi n° aS (addition). Cf. t. XXXIX, p. 174. Arnaiild remarque à ce sujet : « L'ordre de la Grâce est si différent de celui de la Nature que, quand Dieu agirait dans ce dernier comme il (le P. Malel)ranclie) se l'est persuadé, il n'y aurait aucune raison de prétendre qu'il dût agir de la même sorte dans l'ordre de la Grâce. » (Ibid.)

(10) V. t. XXXIX, p. 170, p. 2i5, etc. Cf. t. 1, p. 45. — (11) V. t. XXXIX,

P- 179- (12) C'est là une des thèses fondamentales de Malebranche : Le traité

de la Nature et de la Grâce la suppose établie. Malebranche a fait remarquer d'ailleurs que ses considérations touchant la simplicité et la généralité des voies divines conservent toute leur valeur même dans riiypothèse qui attribue quelque « force ou puissance véritable >> aux créatures : il suffit que (comuie tous les théologiens en conviennent) nulle créature ne puisse agir sans le concours divin. Y. Traité contre la Prévention, Abrégé du Syst. de la Nat. et de la Gr., art. 6, in llecucil t. IV, p. 267 et suiv.

(i3) V. Traité, Disc. I, n" 22 : « La cause générale ne doit point produire son ouvrage par des volontés particulières. » Cf. Disc. I, n" Ô2; t. XXXIX, p. 174, 175, p. 2i5, etc. Y. aussi p. 178, 179, p. i83-i84, etc. Cf. Disc. I, n" 29 : « Dieu n'agit point par des volontés particulières, comme les causes particulières. ». — On sait que pour Malebranclie les miracles de l'Ancienne Loi, notamment, peuvent être attribués à des lois générales, quoique d'un autre ordre que les lois ordinaires de la nature : ils procèdent en effet de volontés générales de Dieu, dont les causes occasionnelles ont été les volontés des anges. (Y. Traité de la Nat. et de la Gr., IV' Éclaircissement, et la Dissert. d'Arnauld, touchant les miracles de l'Ancienne Loi, t. XXXMII.) Par ailleurs, Malebranche admet que certains miracles ont pu être faits, en dehors de toute loi générale, quoique conformément à la plus générale de toutes les lois, qui est l'ordre. Dieu agit par des volontés particulières « quand l'ordre le veut ». Malebranche admet aussi que la création des corps organisés, plantes et animaux, suppose de la part de Dieu « des volontés particulières ». Y. sur tout cela notre t. I, ch. IV. Cf., Traité de la Nat. et de la Gr., Disc. Il, n- i; Médit. Chrét., A II, i5, et t. XXXIX, p. 262-253, p. 292, etc.

LA l»REI)ESriXATION

très promptomcnt dès que Foccasion est présente et ne se pi'odiiit jamais sans elle (i4), ce rapport est ce qu'on nomme une Loi. Ainsi les lois de la nature matérielle ont pour cause occasionnelle le choc des corps; celles qui règlent nos connaissances, Y attention ; ceWe?, qui président à nos actions, le con- ^entement de notre libre arbitre; celles qui gouvernent les miracles (au moins la plupart des miracles), les désirs des anges [i5). C'est la nécessité de se conformer à ces lois, dont la simi^licité entraîne inévitablement des suites fâcheuses, qui foive la Providence à laisser dans son ouvrage tant de monstres et d'irrégularités « qui sautent aux yeux n (16), qui ne pourraient être ôtées ou corrigées qu'au prix de volontés particulières. Pour tout dire, Dieu, dans ce qu'il opère au dehors, est assujetti par l'amour qu'il porte à ses propres attributs 1 171, à une double condition : produire un ouvrage digne de lui, c'est-à-dire excellent en lui-même, l'exécuter par des voies dignes de lui, c'est-à-dire simples et générales. Le résultat marque une sorte de compromis entre ces deu^ conditions opposées (181 : un univers qui est le plus parfait possible, « par rapport à la simplicité des voies nécessaires à sa production et à sa consei'vation » (19).

i4) V. Disc. II, n" 6. — (i5i Y. sur tout cela t. XXXIX p. 200 el suiv. — I.; Médit. Chrét-, YII, 4. Y. t. XXXIX, p. 223.

17 Y. III' Éclair., n" 9, et Disc. II, n» 5i. — :i8)PourMalebranche loppo- -sition est expresse : « La simplicité des lois... a, nécessairement, des suites fâcheuses...» (Médit. Chi'ét., YII, i3; Traité, Disc.I,n'' 43, etc.) On sait qu'au contraire, pour Leihnitz, les lois les plus simples sont justement celles qui produisent la plus faraude richesse et la i)lus grande perfection des elTcts. Y. Disc.de Métaphysique, art. 6; Théodicée, 2' part., n" 208. Cf. De Heriim originatione radlcali. — 191 Y. Traité, Disc. I, art. i3; t. XXXIX, p. 188. Nous avons déjà vu qu'Arnauld accuse Malcbranche de donner même à la a- condition le pas sur l'autre, et de vouloir, « par un renversement de tout ordre » {il)id., p. 181), que Dieu préfère <i la plus grande simplicité des voies à la perfection de l'ouvrage ». (Ibid., p. 182.) Y. Ibid, p. i8o-i83. Et certainement il y a, dans le Traité de la Xat. et de la Grâce lY. Dise. I, n° 22 (addilion), et 111° Ecl., n° 23 et n" 40; Cf., Médit. Ghi'ét. YII, 9 et 5i des formules qui semblent indiquer chez Malebranche une tendauce à mettre la sagesse c. a. d. la rationalité I de l'action divine dans Vuiiiversalilc de la règle suivie, plutôt ([uc dans la valeur de l'objet réalisé. On aperçoit assez, au terme de cette tendance, le formalisme kantien de la Raison pratif/uc. Mais, dans ses derniers ouvrages, — peut-être à raison de la critique d'Aruauld, — Malebranclic parait s'être délibérément arrêté sur cette voie. Et dans ses Ilép. à Arnauld, comme dans les Entretiens métaphysiques, il tient la balance égale entre la perfection de l'ouvrage et la

3o8 LA DOCTRINE DE LA GRACE

Il n'en va pas autrement du monde surnaturel.

Ce monde aussi est réglé par des lois (20). A priori 121), cela se peut déduire de l'idée de Tl^tre parfait, qui n'est pas moins auteur de la Grâce que de la Nature, et dont la conduite, dans un ordre non plus que dans l'autre, ne saurait démentir le caractère de ses attributs 1 22). Et, a posteriori, l'ordre de la Grâce comme celui de la Nature offre une foule d'irrégularités, — celles-ci par exemple, que la pluie de la Grâce ne tombe pas sur tous (23), que souvent, chez ceux qui la reçoivent, elle tombe si mal à propos qu'elle ne leur sert à rien et même les rend plus coupables (24;, et enfin, ce qui résume tout (20), que malg-ré la bonté infinie de Dieu et son désir de sauver l'humanité entière, la plus grande partie de l'humanité est damnée (261, — irrégularités qui ne pourraient se justifier ni se comprendre, s'il les fallait attribuer à des décrets particuliers du Tout-Puissant (27).

Ce sont donc des lois générales qui règlent la distribution de la Grâce. Mais toute loi, avons-nous dit, suppose une cause occasionnelle (28). La cause occasionnelle, en l'espèce, ne se rencontre ni dans les corps, qui n'ont aucun rapport aux choses surnaturelles (29), ni dans les esprits des anges, à qui

simplicité des voies. (V. rAl)régé du Traité de la Nat. et de la Grâce à la lin du Traité de la Prévention, art. 5 in Recueil, t. IV, j). 265-26(5. Cf. notre t. I. liv. II, ch. III.

fao) V. Disc. I, n° 43- — (21) Sur la double série d'arguments, a priuri et a posteriori, par lesquels Malthiauche prouve que Dieu n'agit que suivant des lois générales dans l'ordre de la Grâce. V. I' Éclaircissement, n" 16. Cf. t. \XXIX, p. 621 et suiv. — (221 I" Éclaircisseiuent, n° 16 et suiv. t. XXXIX, p. 621 et suiv.

(23) Il est remarquable que Malebranche, malgré ses attaches molinistes, ne parle point ûe grâce sa f'Jisante générale ; ei il admet en maint, endroit que la Grâce n'est jjas donnée à tous les hommes. V. t. XXXIX, p. 473-474. — (24 \'' Éclaire, n« 16. Cf. t. XXXIX, p. 63o etsuiv.

(25) V. t. XXXIX, p. 637 et p. 451 et suiv.; III" Éclaire, n" 25 et Disc. 1,. n"' 38, 40, 43, 46- — 126) Disc. I, n" 38 «... La Foi n'est pas donnée à tout le monde, et le nombre de ceux qui périssent est même plus grand que celui des prédestinés. » — (27) V. Disc. I, n" 38, 41 et suiv.; I" Éd., n° 16; t. XXXIX, p. 402 et suiv., 626 et suiv. — (281 Disc. 11, 2, 3. Cf.

t. XXXIX, p. 457-458.

(291 Disc. Il, n" 4 : « Les causes occasionnelles qui déterminent l'efficace des lois générales et qui servent à les établir doivent nécessairement avoir quelque rapport au dessein pour lequel Dieu établit ce.s. lois. Par exemple l'expérience fait voir que Dieu n'a point pris, et la raison convainc qu'il n'a pas dû prendre, le cours des planètes pour causes occasionnelles de l'union de notre âme avec notre corps. »

LA PnKDESTINA-TION 3o9

Dieu a pu donner de conduire le peuple juif, mais à qui, nous dit saint Paul, il n'a pas soumis l'Eglise i3o), ni dans les hommes enfin qui, comme nous en convainquent l'expérience et la foi, ne peuvent nullement se flatter d'avoir la Grâce dès qu'ils la souliaitont, tandis qu'elle est souvent donnée à ceux qui ne la demandent pas (3i). Reste le seul Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, et qui, étant la cause méritoire de toutes les grâces, peut bien en être aussi la cause distributiçe (32). C'est lui qui, en la double qualité d' Architecte du temple éternel et de chef de l'Eglise, « fournit les occasions » qui «. déterminent la Cause véritable de tous les biens à répandre dans les cœurs cette céleste pluie » (33). L'Écriture nous le donne clairement à entendre, lorsqu'elle nous dit que Jésus-Christ n'est pas seulement le chef de l'Église, mais qu'il la forme, qu'il lui donne l'accroissement, qu'il souflre en elle, qu'il mérite en elle, qu'il agit et qu'il influe sans cesse en elle, en un mot qu'il est l'âme dont elle -est le corps mystique (34' ; comme les désirs de notre âme sont causes occasionnelles des mouvements des esprits animaux dans les muscles de notre corps, les désirs de Jésus- Christ sont cause occasionnelle de la dispensation de la Grâce dans les divers membres de son Église (35).

Parlons mieux. Jésus-Christ, considéi'é en tant qu'homme, n'a, non plus qu'aucune créature, nul pouvoir de produire la Orâce : il faut qu'il prie son Père de la donner (36). Mais ses prières, nous dit l'Evangile, « sont toujours exaucées ». On peut donc poser en principe que les hommes reçoivent la Grâce précisément dans le temps et selon la mesure où Jésus-Christ le désire, c'est-à-dire pense à la demander pour eux (3-).

Or Jésus-Christ, comme homme, n'étant, encore une fois, qu'une créature, n'a certainement qu'une capacité de penser

(3ol Disc. II, n" 5. Cf. Hebr., II, ôj. — (3i) Disc. II, n° 6, 7, 8. Cf. t. XXXIX, p. 458-459. — (32) Disc. II, art. 7 et 8 ; Disc. II, art. 17, addition; t. XXXIX, p. 459. On sait que Malebranclie s'attache Iouj,'uement à prouver que le Christ est l'unique lin de toute la création. Mais Arnauld pense que cette idée n'a point de connexion nécessaire avec «elle de Jésus-Christ cause occasionnelle de la Grâce. V. t. XXXIX, p. 425426.

i33) Médit. Chrct., XII, 14 ; Disc. II, art. 17, addition. V. t. XXXIX. p. 459. — i34i Traité, Disc. II, n" 10. V. t. XXXIX, p. 428. — (35) Disc. II ^ ■n" 18; Médit. Chrét, XII, 14. — (36) Disc. II, n° 12. — i37, Disc. II, n° 12.

3lO LA DOCTRINE DE LA GRACE

finie (38). Il ne saurait penser actuellement à toutes choses, ni avoir actuellement présents à l'esprit tous les membres possibles de son Ég-lise (Sg). 11 y a donc en lui « succession de pensées » (4o), correspondant à des * influences successives » de grâce (4i). Le zèle qu'a Jésus-Christ pour la gloire de son Père, et l'amour qu'il porte à son Eglise, lui inspirent sans cesse le désir de la faire la plus ample, la plus magnifique et la plus parfaite qui se puisse. Ainsi, comme l'àme de Jésus- Christ n'a point une capacité infinie, et qu'il veut mettre dansle corps de l'Égiise une infinité de beauté et d'ornements, on a tout sujet de croire qu'il y a dans cette àme sainte une suite continuelle de pensées et de désirs, par rapport au corps mystique qu'elle forme sans cesse (^^^i-

Cette suite de désirs et de pensées n'est réglée que par le Christ lui-même (43). Assurément les volontés du Christ sont conformes à celles de son Père pour ce qui est de l'ordre en général (44)- Mais pour tout le reste, étant particulières (45), elles ne sauraient être déterminées \)a.v le Père, puisque c'est le Père, au contraire, dont les volontés universelles ont besoin d'être déterminées par le Fils (4<>)- Sauf en ce qui regarde la gloire de son Père, le Christ est entièrement libre et indifférent (47). A lui de diriger comme il lui plaît ses désirs et de fixer à sa convenance l'ordre et la durée de ses pensées. Et il le fait, comme un architecte ajant à construire un temple très grand et très magnifique, d'après le dessein qu'il a dans l'édification de son Eglise, au fur et à mesure de l'exécution de ce dessein (48). Ainsi pensera-t-il par exemple aux avares, ou à

(38) Disc. II, n» lo, n" 17, addition; Médit. Chrét. XII, 28; cf. t. XXXIX, p. 462. — (89) V. t. XXXIX, p. 459. — (4o) Disc. II, n» 10. Cf. I- Ed., n° 14.— (4i) Disc. II, 11° 18.

(42) Disc. II, n» 10. V. t. XXXIX, p. 409-460.

(43) Pour Malebranclie, on le sait let c'est un des points essentiels de sa doctrine de la libertéi. les pensées sont déterminées par les désirs : " On pense à ce qu'on vevit. » Mais là où les désirs sont libres, les pensées, en dernière analyse, le sont aussi. V. I""^ Eclaircissement, n" 14. (44) l'' Ed., n" 14. V. t. XXXIX, p. 712-713.

(45) Disc, II, n" 17. Malebranclie pense que, même quand ils s'étendent à toute une classe d'objets, les désirs du Christ doivent toujours être appelés particuliers (par opposition aux volontés générales de Dieu) à raison de leur caractère changeant. [Ibid.) — (46) I" Ed., n» 14. V. t. XXXIX, p. 712 et suiv. — (47] Ibid.

(48) « Jésus-Christ règle ses désirs, causes distributives de ses grâces, sur l'état où se trouve l'ouvrage qu'il construit, sur les desseins qu'il

LA PUÉDKSTINATIOX 3ll

quelque autre espèce d'hommes, parce qu'il a besoin, présentement d'esprits de ce caractère a pour faire dans son Eglise de certains effets » (49)- JEt à l'occasion de ces pensées, « à pi'o portion de ces désirs, » « la pluie de la Gi'âce se répand dans les âmes (5o), » générale, lorsque ces désirs sont généraux, abondante, lorsqu'ils sont abondants (5ii; habituelle ou actuelle, suivant qu'ils sont permanents ou passagers (Sa).

Maintenant, — comme la pluie terrestre tombant tantôt sur des sablons et tantôt sur des terres fertiles, — ces influences de grâce auront évidemment des succès très divers, selon l'état des cœurs qui les reçoivent, et selon les circonstances : « Le mauvais temps, une maladie, ou quelque raison d'amourpropre, empêchent un débauché d'aller chercher l'objet de sa passion; sa concupiscence n'étant point actuellement excitée, tel degré de grâce, qui n'aurait aucun efl'et considérable en d'autres circonstances, est alors capiable de le convertir. Tel persévère en grâce jusqu'à la mort, qui a vécu soixante ans dans le péché; et tel a vécu soixante ans en état de grâce, qui n'y persévère pas jusqu'à la mort. Ainsi la Grâce de la conversion, et même celle de la persévérance dépendent de la combinaison de l'ordre de la Grâce avec celui de la nature. C'est la même chose de toutes les autres grâces (53). » Or cet ensemble de conditions intérieures et extérieures susceptibles de favoriser ou de contrarier, dans un cas déterminé, l'action de la Grâce, se rapporte aux véi'ités contingentes à l'égard desquelles, incontestablement, la science du Christ comme homme est « bornée » (.54). « H n'y a que Dieu qui, par sa nature, pénètre les cœurs, et sache toujours le futur de quelque espèce qu'il soit, contingent ou nécessaire. » Le Christ ne sait « à l'égard de ce qui doit arriver dans le Monde, que ce qu'il plaît à son Père de lui révéler » i55). Quelles seront dans telles circons-

forme sans cesse, sur l'idée des beautés dont i\ veut embellir sou Église... -> Disc. II. art. 17, addition.) — f49^ Disc. II. n° iG Y. l. XXXIX, p. 4.i9-4()). — ôo: Médit CliréL, XIV. i.',-!:). — :)i I!>id. — .^2 Médit. Chrét. XVI, 3; Disc, II, n"' 21 et suiv.

(53 Médit. Chrét., VIII, 2i>; Disc, H, n»» 4o-5o.

(.54 Médit. Chrét., XII, 27, 29, etc.; Disc, II. arl. 17. iiddilion. V. t. XXXIX, p. 786 et suiv. Malebrauclie admet (juc Jésus-Christ comme homme connaît tous les j)ossil»les et tous leurs rapports, c'est-à-dire toutes les vérités iircessaires. V. à ce sujet les remarques d'Arnauld (loc. cit.). — (5.5) Médit. Chrét.., XII, 2<i. V. t. XXXIX. p. 707, 774. 775, etc.

3l2 LA DOCTRINE DE LA GUACE

tances, les déterminations des volontés humaines, le Chi'ist l'ignore donc iJyQ). Sans doute, pour le savoir, n'aurait-il qu'à le demander à son Père (o~). Mais l'ordre ne souffre pas qu'il le demande (58). « Qu'est-il nécessaire, » fait dire le P. Malebranche à Jésus, « que je demande toujours à mon Père le bon ou le mauvais usage que les hommes feront de mes faveurs, avant que je les leur donne? Faut- il que je me règle sur leur négligence future, et que je m'y règle si indispensal)lement que jamais la Grâce ne soit inutile à ceux qui la reçoivent i5()!? » C'est à ses propres desseins, non à la négligence des hommes, que l'Architecte du Temple éternel doit avoir égard. Il répand la Grâce, à tel moment, sur les esprits qui, par leur caractère, pourraient servir de matériaux convenables à telle partie de son ouvrage. Et il ne s'inquiète pas de savoir quels hommes répondront ou ne répondront pas à son appel iGoi, assuré qu'il est de ne point manquer de matériaux, fallùt-il en aller chercher aux extrémités du monde (6i).

En résumé, Jésus-Christ n'étant pas et ne voulant pas être sciiitateiiv des cœurs, pe pensant aux hommes qu'autant qu'il en a besoin pour l'achèvement de son Eglise, et ne se souciant pas des besoins propres de ceux à qui il pense, beaucoup d'hommes manquent entièrement de grâces alors qu'elles leur seraient nécessaires, et beaucoup n'en reçoivent que d'inutiles.

'56i Maleljranche entend cela, ouïe sait, an sens de la. science jno}-enne de Molina, science moyenne qni, selon lui, est l'apanage de Dieu le Père, et que le Christ comme homme ne possède pas. Cette thèse que la science moyenne appartient à Dieu, mais non au Christ en tant • lii'homme est du reste explicitement soutenue par Molina \Concord. (ju. XIV, art. i't, disp. 02;. Arnauld, — qui, d'ailleurs, comme il le dit à Bayle, n'a jamais l'ait une critique expres&e de la science moyenne (v. t. XL, p. 8), — n'entreprend pas Malebranchesur ce point. Toute sa réfutation du Système de la Nature et de la Grâce est indépendante de la conception de la liberté. El, s'il a été amené à toucher à la question du libre arbitre et de la Grâce el'licace par elle-même, c'est uniquement I)our se défendre lui-même contre les accusations de Malebranche. (V. t. XXXIX, p. loi) et suiv.j

(-571 Médit., XIV, 18. V. t. XXXIX, p. 46r. — i58i Jbid., XII, 28; v. t. XXXIX, p. 462. — (.Ô9, Médit. Chrét., XII, 26, 29: XIV, 18. etc. — (6l») V. Traité, Disc, II, n" r-, addition : « II lui est indifférent d'avoir dans son Temple Paul ou Jean si l'un et l'autre sont semblables à l'idée qui détermine ses désirs, comme il est indllférent à un architecte qui n'a besoin que d'une pierre carrée ou d'une colonne, d'avoir celle qui est à droite ou à j^auche, si elle est semblable en tout. »

161) Médit, chrét., XII, 2,>, 28; XIV, i5. V. t. XXXIX, p. 461-4G2.

LA IMŒDESÏIXATION Ol3

C/est (le là qu'il arrive que si peu d'hommes sont au nombre lies élus (Ga). Les élus sont ceux sur qui est tombé en temps opportun le regard du Christ.

Telle est l'économie du salut, tel est le principe du discerne, ment, selon le nouveau système (63).

Que ce système soit nouveau, le P. Malebranche ne prend pas la peine de le dissimuler i64)-

Et, en pareille matière, c'en serait assez pour le convaincre <le fausseté, conformément à cette sentence de saint Augustin, qu'un savant évèque écrivait en marge du Traité de la Xatiire et de la Grâce : Nova siint qiiœ dicitis, mira sunt quœ dicitis, falsasunt quœ dicitis iG5j.

Ne nous arrêtons pas ici aux considérations jiroprement philosophiques par lesquelles l'auteur a la prétention de « démontrer » sa théologie 166). Rien ne serait ]Ans aisé que défaire voir toutce qu'ont de trompeur ces maximes supposées évidentes, que Dieu ne peut se dispenser d'agir de la manière qui porte le mieux le caractère de ses attributs, et que sa Sagesse lui interdit d'agir par des Qolontés particulières. On dénoncerait aussi la confusion établie X)ar Malebranche entre deux choses très di (Té rentes : n'avoir que des volontés générales, et exécuter ses volontés suivant des lois générales ; comme aussi l'équivoque du principe de la simplicité des voies qui, très admissible en tant qu'il se borne à déterminer l'emploi de moyens relativement à une fin supposée, devient chez le P. Malebranche une sorte de fin absolue, à laquelle les desseins de Dieu doivent se subordonner. Et, à la source de toutes ces erreurs, on démêlei-ait une conception toute humaine, — bien étrange chez le méditatif qui reproche tant aux théolo-

()2^ Malcl)ranche pense que le nombre des réprouvés est plus g:rand (|ue celui des élus. V. Disc, I, n* 38. — (63i Arnauld résume ce système en i3 Proi)Osilions iv. t. XXXIX, p. 45i-463i. — (641 Malebranelie dit luimême : " Nouvelles ou non mes pensées), je les crois solides, etc.. » (llép. au livre des Vraies et Fausses Idées, cité in t. XXXIX, p. 4^3. ) La vérité esl, et)mmc nous avons eu occasion de le noter, que beaucoup d'éléments du Systrnie de la Nature et de la Grâce viennent de Molina.

65 V. l. XXXl.X, P.G42. Qui est l'évèque en (juestion? Peut-être Bossuet, peut-être Neercessel. (Voir à ce sujet Sainte-Beuve, P.-R., t. V, p. 437.) — (66) Y. XXXIX, p. 685.

3l4 I-A DOCTRINE DE LA GRACE

g-iens traditionnels de luire penser et ai;ir Dieu à la manière d'un homme, — de l'Être infiniment parfait (6^ ).

Mais laissons passer ces erreurs.

Laissons passer semblablement l'idée chimérique de Jésus- Christ cause occasionnelle de la g-ràce. — Le P. INIalebranche, ayant posé comme condition essentielle de la cause occasionnelle d'être, quant à ses modifications particulières, indépendante de Dieu, puisque c'est par elle que les volontés de Dieu doivent être particularisées, oublie cette condition, par un véritable éblouissement, lorsqu'il prétend trouver des causes occasionnelles au sein d'une nature matérielle, déclarée purement passive (68 ) ; mais il y insiste à propos du rôle dévolu au Christ comme distributeur des grâces (69) : et, dans cette voie, il est amené à établir entre la volonté du Christ et celle du Père un écart que toute la Tradition répudie (170) ; bien mieux, à se forger de Jésus-Christ comme homme une notion qui méconnaît Viinion hypostatique , et renouvelle à plusieurs ég-ards l'hérésie nestorienne (71).

Encore une fois, concédons au P. Malebranche tous les paradoxes qu'il avance comme les fondements de son système. — Est-il vrai, pour nous en tenir au sujet qui nous occupe, que ce système, tel quel, rende plus aisée à comprendre la matière de la prédestination?

Remarquons d'abord qu'à peine peut-on parler de prédestination dans la nouvelle théologie 172). — Et, en effet, qui dit

(671 Cette discussion remplit tout le livre I des Réilex. phil. et th., et une bonne partie des livres II et III. Cf. sur le sens et la portée philosophiques de la controverse entre Arnauid et Malebrauelie, v. notre t. I, liv. II et ill.

(68 A', à ce sujet paiticulièrenient : t. XXXIX, p. 1-6 et s., 23o et s.» 240 et suiv.; t. XXXVIII, p. 685-C87, p. 693-6^8, etc — (69) V. t. XXXVIII, p. 697-698: t. XXXIX, p. 65--658, p. 69^690; t. XXXIX, p. 52 56. — (70) V. t. XXXIX, p. 664-671; 672-685; 692; Gg^; 698; p. 700-702; 708-709; 710-711 et p. 731. V. les citations de saint Thomas, de Thomas.sin et de Bos.suet.

(71) Ibid , p. 702; p. 711-712, etc. Arnauid remarque à ce svijet ict il le démontre même géométriquement) que si on admet que la volonté du Christ est toujours déterminée dans le particulier par la volonté de Dieu, tout le fondement du système de Malebranche s'écroule, puisqu'il ne peut plus être question d'expliquer la distribution de la grâce par des volontés générales de Dieu qui détermineraient des volontés particulières du Christ. V. ibid., p. 711-712 et p. 728-735.

721 V. p. 5io et suiv.; p. 528; p. 611. Arnauid remarque qu'il en va

LA VRKDESTIXATION 3l5

prédestination dit <.< nn acte éternel de Dieu en faveur de certaines personnes par une bonne volonté qu'il a eue pour elles préférablement à d'autres » : c'est l'unique idée qu'a le mot dans l'Ecriture, chez les Pères, et chez tous les théologiens catholiques \~3k Or toute préférence particulière de la part de Dieu est nécessairement exclue par une doctrine qui n'admet en Dieu que des volontés g-énérales (74'- Le P. Malebranche entend par là, nous le savons, que, dans l'ordre delà nature et de la Grâce, Dieu non seulement n'agit que selon des lois générales, mais encore, — ce qui est bien différent, quoique lauteur prenne les deux expressions pour synonymes, — nagit que pour des fins générales (701. Ou plutôt Dieu a pour uni([ue fin de se conformer partout et toujours aux lois générales qu'il a établies (76). Il ne veut donc proprement, positivement et directement (77) aucun des effets j^articuliers qu'il produit : il a seulement la volonté indéterminée 1 78 1 de faire, à chaque rencontre, ce à quoi le déterminera la cause occasionnelle 1 791. A l'égard de la Providence naturelle, lorsqu'on voit une pierre tomber sur la tête d'un homme de bien, il ne faut pas s'imaginer que Dieu a voulu, « par une volonté particulière, récompenser actuellement cet homme », en le faisant

(ie in'ine de la persévérance (dont la prédestination n'est du reste qu'une partie). V. ibid., p. 298, etc. — 1781 Ihid., p. 5ii.

\-'\\ Ibid. Cl". I). 53i) : « C'est la pierre fondamentale de son sjstènie, de ne point reconnaître en Dieu des Aolontés particulières. » — (70) V. t. XXXIX, p. 1-5 et suiv.; i83 et suiv. ; p. 3oa-3o3, et surtout, p. 608 et suiv. Cf. t. XXXVIII, p. 787. — (76] V. t. XXXIX. p. 248.— 177) Ibid. — 781 V. ibid., p. 176. p. 290 et 292. (V. la citation de la Recherche de la ^'crité (jui est donnée là.

79 Ibid. Cf. p. 611. Arnanld cite plusieurs textes de Malebranche à l'appui de son interprétation. On sait que Malebranche a vivement protesté contre la thèse qu'Arnauld lui prête, que Dieu ne voudrait positivement et directement aucun des effets jjarticuliers de l'ordre de la nature ou de l'ordre de la Grâce. Dieu veut selon lui, et veut en particulier « tous les bons eflcts qui suivent des lois générales ». Il est vrai seulement qu'à l'éj^ard de ces effets mêmes, Dieu n'a point de " volonté |)articulière pratique «. (V. notamment Recueil de toutes les réponses à Arnauld, t. III, |). 52-53, p. 112, etc.) Il scmltle qu'en effet Arnanld n'ait pas toujours Itien pris la pensée de Malebranche sur ce point. Elle revient à l'idée de Molina, d'un choix entre une infinité de mondes possibles. \. Traité, Dise., I. n°' 44-4^ et suiv. 1 Mais il semble aussi que Malebranche n'ait pas clairement aperçu le sens de la critiiine d'Arnauld, ni sa portée profonde. V. à ce sujet, notre tome 1, liv. Il, cb. III.

3l6 LA DOCTUINE DE LA GUACE

mourir en état de grâce ; de même que, si la pierre écrase un pécheur, « ce n'est point précisément parce que Dieu le veut actuellement punir » (80) : dans un cas comme dans l'autre, comme dans tous les événements du monde sensible, à la réserve des miracles, Dieu n'a aucun dessein, sinon que les lois de la communication des mouvements s'accomplissent (81 1 ; lui en attribuer un autre serait le faire agir à la manière « des causes particulières » ou « des intelligences bornées » (82). Pareillement, dans le monde surnaturel, ceux-là se trompent fort qui, prenant à la lettre les « anthropologies » de l'Ecriture, pensent que Dieu « a pour les hommes des volontés particulières en quelque sorte semblables à celles que nous avons pour nos amis » (83). Malebranche méprise fort ces imaginations naïves, et c'est par pure « condescendance » (84) qu'il consent à s'exprimer quelquefois de façon à satisfaire les personnes « qui veulent que Dieu ait prédestiné chacun de ses élus par une volonté particulière » (85); les gens « qui méditent un peu », se hâte-t-il d'ajouter, « peuvent bien voir ce que j'en pense » (86). Ce qu'il €n pense, manifestement, — et comment, s'il en était autrement, pourrait-il se flatter d'éviter les objections qu'il dit valoir contre l'idée commune de la prédestination, qui suppose en Dieu un décret arbitraire et une acception de per'sonnes (87) ? — c'est que Dieu n'a point de volonté particulière de sauver tel élu plutôt qu'un aiitre, Jacob, par exemple, plutôt qu'Ésaû, ou saint Athanase plutôt qu'Arius (88). Si saint Louis est au ciel, c'est qu'il s'est trouvé pris, en quelque sorte, dans un réseau de causes et d'elFets qui lui a été favorable (H()i: ce n'est pas que Dieu ait eu aucune bienveillance spéciale envers sa personne (90). Disonssil'ony tient, qu'il a été prédestiné, non que Dieu Va prédestiné {c)\). Mais il est troj) évident qu'à prendre les choses de la sorte on ne retient de la

(80) Traité de la Nat. et de la Gr., Disc, II, n» 45. V. t. XXXIX, p. 534 535. — (81) Ibid., p. 243, p. 246, et p. 534-535. — (82) Traité, Disc. 1, n° 59. V. t. XXXIX, p. 2()2.

(83) I" Ed., n° 17. Cf. Disc. I, n" 58. V. t. XXXIX, p. 522 et suiv. — {84) Disc. I, art. 57, addition; v. t. XXXIX, p. 5o9-5io. — (85) Disc. I, art. 57, cité ibid. — (86) Disc. I. art. 57, addition ; ibid.

(87) V. t. XXXIX, p. 5i2 et s. — (88) Ibid., p. 5ii-5i2, p. 6ii et s. etc.; p. 453. — (89) Y. t. XXXIX, p. 5ii-5i2. — (90) Ibid., p.5ii-5i2. — (91) Ibid., p. 5l2.

LA PRÉDESTINATION Siy

prédestination que le nom, et qu'on abolit entièrement la notion qu'en a toujours eue l'Eg-lise i<)2).

Quoi qu'il en soit, la notion de la prédestination que s'est forgée le P. Malebranclie, est-elle du moins plus propre que l'ancienne à résoudre les dilTicultés inhérentes à l'économie de la Grâce, et à fournir une réponse plausible au problème du discernement des élus ?

L'artifice du nouveau système consiste, de l'aveu de son auteur, (c à rejeter sur Jésus-Clirist comme homme toutes les difficultés qui se trouvent dans la distribution de la Grâce ( ()3 ) » . — Rien n'est plus facile de faire voir que, même selon l'idée très fausse, et, nous l'avons dit, presque hérétique, qu'il se lait de Jésus-Christ comme homme, le P. Malebranclie ne gagne rien à ce rejet, par la raison que Jésus-Christ comme homme n'étant, lui, nullement astreint à n'agir que par des volontés générales, les mêmes conséquences absurdes qu'on est censé devoir tirer de ces difficultés à l'égard de Dieu, si Dieu dispensait ses grâces par des volontés particulières, se trouvent valoir identiquement à r égard du Christ (94).

A quoi se ramènent, en effet, les difficutés quil croit insolubles à la théologie ordinaire? A ces deux points, qui sont de savoir : premièrement, comment la Grâce n'est pas donnée à tous les hommes à toutes les fois qu'ils en ont besoin ; et secondement, comment, chez ceux qui la reçoivent, elle n'est pas toujours proportionnée au besoin qu'ils en ont. Et quelle est la solution du P. Malebranche ? C'est que Dieu, voulant généralement sauver tous les hommes, et leur pi'ocurer à tous les grâces nécessaires pour être sauvés, ne peut déverser sur eux sa grâce qu'autant qu'il y est déterminé par la cause occasionnelle, c'est-à-dire autant que le Christ l'en prie 195). Mais qui ne voit que cette réponse fait naître aussitôt une autre question, toute semblable à la première : le Christ ainsi que Dieu, d'après les protestations répétées du P. Malebranche, a pour

92 Ibid., p. Ôii, — 93i 7'raité, Disc. II. art. 17, et addition, cité in t. XXXIX, p. 685; Cf. p. ^36.

(94) V. ibid., p. 759, 760 et suiv. Cf. Traité, Disc. II, 11° 17, addition. — (gS) C'est ce qui faisait dire à Bo.ssuet, à propos du système de Malebranche, que « nous serions tous sauvés si nous n'avions pas de Sauveur ». V. Préf. Hist. et Crit., au t. XXXVIII des ouvrages d'Arnaiild. j). Sa.

3l8 LA DOCTRINE DE LA GRACE

tous les hommes, y compris les péelieurs, « une charilé immense » ; il est mort pour tous sans exception, même pour ceux qui périssent (961; d'où vient donc qu'il ne demande la Grâce que pour un petit nombre, et quencore il la demande souvent trop faible? Pour parler le langage même de notre auteur, c est-ce là aimer les hommes ? Est-ce là les vouloir sauver tous? Est-ce là faire pour eux tout ce qui se peut (97)? " Considérons les grâces non données 1981. « Le zèle qu'aie Christ », nous dit-oa, « pour la gloire de son Père, et l'amour qu'il porte à son Eglise, lui inspirent sans cesse le désir de la faire la plus ample, la plus parfaite et la plus magnifique qui se puisse (99) ». Alors pourquoi n'y fait-il pas entrer tous les hommes, ou pourquoi ne donne-t-il pas du moins à tous le moyen d'y entrer? — Parce que, réplique-ton, « il ne veut pas rendre son Temple difforme à force de le faire grand et ample » (too) : il ne désire donc à chaque instant influer la Grâce qu'en ceux qu'il estime aptes à faire dans son Egliseles « effets »qu'ila successivement en vue(ioi), — N'est-ilpas manifeste qu'on est ici dupe de ces discoiirs figurés qui sont si souvent sources de sophismes (102), et de ces comparaisons prises des bâtiments matériels, auxquelles le P. Malebranche s'attache un jjeu tropiioSi? On conçoit qu'un édifice matériel, ayant nécessairement une grandeur déterminée, n'admette qu'un nombre limité de matériaux, et qu'ainsi l'architecte, si son bâtiment ne comporte que quatre cents colonnes, soit obligé, parmi cinq cents blocs de marbre tous propres à faire des colonnes, d'en rejeter une centaine (1041. Mais l'Eglise, elle, n'a point de contours arrêtés. Le paradis peut recevoir tous les hommes, quand il y en aurait infiniment davantage. Le Temple sjùrituel, pour être digne de Dieu, ne sera jamais trop vaste I io5). Dès lors, le Christ, qui en est l'architecte, n'aura jamais tro^) de pierres pour sa construction, au moins jamais trop de pierres convenablement taillées: et c'est justement l'office de la grâce de tailler les matériaux spirituels (106). Le

^96; V. t. XXXIX, p. 743-44; p. 749. Cf. Traité. Disc. I, n° 49; Disc II, n" 17, addition, etc. — 971 Traite, Disc. I, n' 4» (cité ibid., p. 762703:.— (98) V. t. XXXIX, p. 730 et s., et 760 et suiv.

(99) Traité, Disc. II. n" io,p.744. — (looi Médit.chrét., XV, i5; ibid, p. ■jao. — (loi) V. t. XXXIX, p. 740. — fi02) V. t. XXXIX, p. ■j'->i. — (io3) Ibid., p. 720. — (ro4) Ibid — [lobj Ibid.— i 106) Ibid.

LA PRKDESTINATIOX 3lÇ)

Christ doit donc désirer que la Grâce tombe sur toutes les âmes ; on ne voit pas comment son dessein lui permettrait d'en écarter ou mêmed'enomettre aucune ( 107). — AuresteleP. Malebranclie observe qu'en dehors du dessein qu'il poursuit comme architecte, le Christ, comme chef de l'I^glise, s'ajtplique particulièrement à ceux qui le prient, et que c'est aflaire à chacun de nous d'attirer en quelque sorte son attention par nos prières, afin d'obtenir, plus fréquente et plus abondante, la Grâce qu'autrement il ne songerait pas à demander pour nous (loSj. Cela prouve que les dimensions du Temple mystique ne sont pas si définies qu'il ne puisse recevoir une foule d'âmes auxquelles larchitecte ne se serait pas appliquées de lui-même. Et cela prouve aussi que l'architecte, s'il y voulait penser, y en pourrait faire entrer beaucoup d'autres encore. Pourquoi le Christ ne pense-t-il jamais à ceux qui ne le prient pas? Pourquoi ne tourne-t-il jamais son regard du côté des infidèles, ou bien du côté de ces enfants qui meurent avant d'être baptisés (109)? — La seule réponse que fasse le P. Malebranche est que toutes ces créatures étant plus ou moins coupables, le Christ « j)eut les négliger comme indignes de ses soins >> (^no). Réponse parfaitement juste en soi. Mais c'est précisément, notons-le, celle que Ibnt, dans l'explication de la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes et de la volonté de Dieu à l'égard du salut des hommes, les théologiens dont le P. Malebranche répudie les sentiments, aux yeux de qui Dieu ni le Christ n'ont dû vouloir, d'une volonté proprement dite, sauver l'universalité du genre humain, parce que le génie humain, parle péché originel, s'en était rendu indigne (m). Et cette réponse, d'autre part, est tout à fait incompatible avec les maximes du P. Malebranche. Le Christ a le désir sincère de sauver le plus grand nombre d'hommes possible. Or en ce qui ctmcerne les hommes, ils sont tous, les infidèles et les enfants comme les autres, aptes au salut, puisqu'ils sont tous aptes à recevoir la Grâce (112). En ce qui concerne le Christ, il

(1071 V. t. XXXIX, p. 720-721 et p. 741.

(108) V. Traité, Disc. II, n° 17, addition; Médit, clirét., XIV, II, i5, 21; XIII, 6, 9, 12, 17; XII, 16.

1109) V. t. XXXIX, p. 741. — moi Traité, Di.sc. II, art. 17, addition : oité ibicl. — (m) V. t. XXXIX, p. 74 J et p. 74^-74^- ^' plus haut, p. 270. — '112 Ibid., p. 7.")!.

3aO LA. DOGTKINE DK LA GRACK

n'est point entravé, comme le Père, par la nécessité de suivre des voies générales : il suffit qu'il dirige sa pensée vers ceux auxquels il souhaite dispenser les secours salutaires (ii3). Et cela étant, au lieu de s'elïbrcer de penser, successivement ou non, à tous les hommes, et de n'oublier aucun d'eux dans cette recherche pour les faire arriver à la connaissance de la vérité, il en « néglige » une énorme quantité comme indigne de ses soins ! N'est-ce pas en eflet, une vraie « négligence » in4)> et combien difficilement conciliable avec cette « charité immense » qu'il a « même pour les pécheurs », avec ce « désir ardent » qu'il a de faire son Eglise « la plus ample et la plus magnifique qui se puisse » (ii5) !

Mais où la « négligence » est plus éclatante et plus injustifiable encore, c'est dans la façon dont le Christ distribue et aux pécheurs et aux justes mêmes des grâces non proportionnées, donc inutiles (iiO). L'objection, ici, saute aux yeux (117), tellement que le P. Malebranche n'a pu s'empêcher de se la faire à lui-même: « O Jésus ! Mais c'est vous qui êtes la cause naturelle, occasionnelle ou distributive de la Grâce. Que ne la proportionnez-vous à nos besoins ? Quoi ! Ne savez-vous pas toutes nos dispositions et nos faiblesses, et l'usage que nous devons faire des grâces que vous nous donnez, et ne voulezvous pas sauver tous ceux pour lesquels vous êtes mort? Pourquoi laissez-vous tant de nations marcher dans leurs voies? Et d'où vient que vous donnez aux justes mêmes des grâces que vous savez devoir être inutiles à leur salut (118)? » — On se rappelle la réponse : pour sauver la sagesse et la bonté du Chiùst, le P. Malebranche invoque son ignorance (119). Le Christ ne proportionne pas ses grâces aux dispositions actuelles ou éventuelles des hommes tout simplement parce que, ces dispositions, il ne les connaît pas (120). Rien de plus vain qu'une telle défaite. Outre qu'elle ne vaut rien pour des cas comme la ti-ahisou de Judas ou le reniement de saint Pierre, où Jésus a certainement connu le secret des cœurs, sans avoir donné pour cela des grâces « proportionnées » à saint Pierre

(ii3) Ihid, p. 749-750. — (ii4; V. t. XXXIX, p. 742. — (ii5i //)/(/., p. 746. — (116) Ibid, [). 741 et suiv.; p. 7.59 et suiv. — (117) Ibid.^ p. 707.

(118) Médit, chrét., XII, 20. Ibid., p. 773. Cf. un passaj^e analogue du Traité, Disc. II, art. 17, addition. Ibid., p. 774. — (119) Ibid., p. 794. — (120) Ibid., p. 774-775, etc. ; p. 782-783, etc.

LA PREDESTINATION

3ai

ni à Judas (121 1, elle tend à mettre très « indiscrètement » des bornes à la science du (christ (1221. Pour ne point trop heurter la Tradition sur ce point (i33), Malebranche observe bien qu'il ne restreint la science du Christ qu'à l'égard de la connaissance actuelle: « Je sais toutes choses, mon Fils, » fait-il dire à Jésus, « mais je ne pense pas actuellement à toutes choses ( i24j. » En quoi il semble rester fidèle à la doctrine de saint Thomas sur la science infuse, science par laquelle le Christ est dit connaître « toutes les choses singulières passées, présentes et à venir ^\ mais d'une manière simplement habituelle, qui se « réduit en acteur selon l'exigence des atTaires et

des temps » iiao). La ressemblance n'est sans doute qu'apparente, et tout ce que Malebranche entend par cette connaissance habituelle (qui est fort différent du sentiment de saint Thomas) est que le Christ, en vertu de son union envers Dieu, ne désire pas plutôt savoir une chose que Dieu lui en fait la révélation (126). Mais il n'importe. Que Jésus-Christ puisse connaîtie les dispositions des âmes et les déterminations futures des volontés par une « science habituelle » qui lui soit inhérente, ou par « une espèce de révélation que Dieu lui en fait dès qu'il la souhaite ^), ce qui est sur, c'est qu'il n'a qu'à souhaiter connaître, par exemple, quel est le fond du cœur d'un juste tenté, pour le connaître aussitôt (127). « Je n'ignore rien » déclare encore le Jésus des Méditations chrétiennes, « parce qu'il n'y a rien qui ne se découvre à mon esprit sans travail et sans application de ma part » (128). Ainsi, pour connaître le fond du cœur d'un juste tenté, et quelle grâce entraînerait infailliblement la persévérance de ce juste, Jésus-Christ n'aurait qu'à interroger son Père (129). Pourquoi donc ne

[l'ji] Ibid,, p. 8o3-8o6.

122) V. t. XXXIX, p. 776. Sur celle question de la science du Clhrisl, Arnauld s'élait déjà expliqué dans sa Sorbonique (t. X, p. 11-12 . Contre Malebranche, il invoque et développe longuement l'enseignement de saint Thomas (.Sam. Th., 1II\ qii. <>, 10, 11). V. t. XXXIX. p. 777 et suiv. — (i23) Ibid.., j). 782.

^124) Médit. chrét.,XII,28, Traité, Di.sc. II, n" 17, addition. V. l. XXXIX,

(126) Saint Tuomas, 111°, qu. XI, art. i et art. 5. ad. 2. V. t. XXXIX, P- 778, 779 et 780. — (120) V. t. XXXIX, p. 782-784 et 794-:96. — ("71 Ibid., p. 797. — I128) Médit, chrét., XII, 28. V. t. XXXIX, p. 771. — (129) V. t. XXXIX, p. 771-772, 797, 801, etc.

3a2 LA DOCTRINE DE LA GRACE

juge-t-il pas à propos de l'interroger (i3o)? L'auteur allègue les raisons du monde les plus frivoles (i3i) : parce que, si Jésus-Clirist agissait avec la connaissance du secret des cœurs, il agirait en Dieu et non plus en homme, en cause première et non plus en cause occasionnelle ii3a) ; comme si une connaissance, si rare qu'elle soit, obtenue par révélation, ne marquait pas au plus haut degré la dépendance propre aux causes secondes, et comme si l'omniscience du Christ était plus incompatible avec le caractère d'homme que son impeccabilité ( i33i ! La véritable raison, le P. Malebranche nous la découvre un peu plus loin : ( (^ar entin, quelle merveille y aurait-il que Jésus-Christ fît un bel ouvrage et sauvât mèmvi tous les liommes, si d'un côté il agissait par des volontés particulières, et que de l'autre son action ne portât point le caractère d'une cause occasionnelle, mais d'une puissance infinie (i34)? » Qui n'admirerait un tel raisonnement ? Ne dirait-on pas que Dieu a eu peur que son ouvrage ne fût trop beau, trop ample, et trop magnifique, si en établissant Jésus-Christ cause occasionnelle de la Grâce, il lui avait aussi donné la connaissance du fond des cœurs 1 1 35 1 ? Et cela ne revient-il pas à dire que Jésus- Christ ne doit pas connaître les dispositions intérieures de ceux à qui il donne ses grâces parce qu'en les connaissant il sauverait trop de personnes ii36)? En d'autres termes: Tous les hommes ne sont pas sauvés parce que Jésus-Christ, cause occasionnelle de la Grâce, ne veut pas être scrutateur des cœurs. Et pourquoi ne le veut-il pas être? Parce que s'il l'était tous les hommes seraient sauvés. La pétition de principe est évidente (1371. — Peut-être, cependant, est-ce là mal prendre la pensée du P. Malebranche. Le fond de cette pensée se trahit à l'expression qu'il a employée d'abord : (<. Quelle merveille y aurait-il que Jésus-Christ fit un bel ouvrage, etc. ? » Entendez que, sans être assujetti à la même obligation que son Père, de n'agir que par des voies générales, Jésus-Christ n'en est pas moins, comme son Père, porté à préférer les manières d'agir qui font le mieux ressortir sa sagesse et, si l'on ose dire,

i3o Ibid. VA. plus haut, p. 3i2. — (i3i) Ibid. — Ii32) Ibid., p. 808 et suiv.; 814 et suiv. — i33i Ibid., p. 810 et suiv.: 812 et suiv. ; 820-824.

(i34 Traité, Disc. II, art. 17, addition. Y. t. XXXIX, p. 8i3. — (i35) Ibid., p. 8i5. — (i36) V. t. XXXIX, p. 816. — !i37) V. renchaînenient des idées de Malebranche résumées par Arnauld, ibid., iJ. 8i5-8i6.

son adresse. Le P. Malebranclie cite l'exemple de ce peintre « qui a cru autrefois donner des ^marques suffisantes de son habileté, en traçant un cercle sans se servir du compas »fi38). Jésus-Christ, comme Dieu lui-même, ressemble à ce peintre. Il veut sauver les hommes par les moyens, sinon précisément les plus simples, mais les plus communs. Et il ne veut pas profiter de la connaissance du secret des coeurs, qu'il pourrait avoir, parce que, par ce moyen extraordinaire, la solution du problème serait en quelque sorte trop aisée. Il cherche la difficulté. Ou, si l'on préfère, à l'exemple de son Père, il « aime mieux ses voies que ses ouvrages » (i39). — Tels sont les sentiments que le P. Malebranche doit supposer au Christ (i4o). Est-il besoin de montrer à quel point cela encore répugne à la charité du Sauveur, et à son zèle envers le genre humain? Imaginez un médecin qui aurait un remède infaillible pour guérir tous les malades dont les parties nobles ne seraient pas gâtées, et qui tiendrait ce langage : « J'ai un désir sincère de guérir tous les malades qui se mettent entre mes mains. J'aime mieux néanmoins que de cent il ne s'en guérisse que trente ou quarante, que de les guérir tous par le remède qui m'est particulier : parce que ce ne serait pas une grande merveille que, ee remède étant si souverain et si aisé, et ne me coûtant presque rien, je les guérisse tous par là, ou presque tous ; au lieu c[ue c'est une jîlus grande merveille que, ne me servant que des remèdes communs, qui sont si peu sûrs, il se trouve que de cent il y en ait trente ou quarante qui soient guéris l'i^iK >) Que dirait-on de ce médecin? On dirait sans <loute qu il ne veut pas réellement guérir ses malades. De Jésus-Christ aussi, dans le système du P. Malebranche, la moindre chose qu'on puisse dire est qu'il ne veut pas sincèreinent sauver tous les hommes (142)-

C'est ainsi que les nouvelles pensées de notre auteur, sous couleur de lui éviter les embarras que tous les théologiens ont

ii38) Médit, chrét. VII, 8. V. t. XXXIX, p. iSi, 188 et suiv. — iSgi V. sur cette préférence des voies aux ouvragées, qu'Arnauld reproche à Malebranche d'attril)uer à Dieu, t. XXXIX, p. 244-245, etc.

fi4oiV. le raisonnement (jue Malebranche, d'après Arnarild, doit prêter au Christ 'iliid., p. 817). — Sur le souci de simplicité ou A'économie comme caractérisant la sagesse ic.-à.-d. la rationalité) selon Malebranclie, V. les remarques d'Arnauld reproduites et expliquées dans notre tome I, liv. H, ch. III. — ii',ii V. t. XXXIX, p. 817818. — (142) Jhid.

3a4 LA. DOCTRINE DE LA GRACE

rencontrés depuis tant de siècles, dans l'étude de la distribution de la Grâce, l'engagent dans des erreurs et dans des contradictions continuelles (i43^-

Quant à sa grande ambition de rendre un compte intelligible du discernement que Dieu fait enti^e les hommes, et d'où dépend la distribution de toutes les grâces, et d'assigner les raisons qui guident la volonté suprême dans son choix, le système tant vanté ne réussit qu'à faire évanouir l'idée même d'un choix divin, et à mettre l'origine de la séparation entre élus et réprouvés le principe le plus opposé à toute volonté et à toute raison : le hasard (i).

Le hasard fait, pourrait-on dire, le ressort caché de tout le nouveau système.

C'est par hasard que la Grâce est donnée à tels hommes et non à tels autres. Le P. Malebranche a beau réj)éter que cette pluie céleste a une cause occasionnelle parfaitement sage, l'âme du Christ. La cause occasionnelle, en l'espèce, procède par successions de pensées ou de désirs. Et qu'est-ce qui détermine cette succession même? Le dessein qu'a le Christ, nous dit-on, relativement « au corps mystique qu'il forme sans cesse », ou « au Temple d'une vaste étendue et d'une beauté infinie » qu'il édifie à la gloire de son Père et dans lequel il veut produire « de certains effets » (2). — Mais, nous l'avons dit tout à l'heure, Malebranche est là, visiblement, dupe de ses métaphores (3). Le Temple spirituel qui est l'Eglise n'a point, à la façon d'un édifice matériel une variété de parties ou d'ornements, rangés les uns à côté ou au-dessus des autres, qui puisse régler l'ordre à suivre par l'architecte dans le choix de ses matériaux, cest-à-dire dans la dispensation de ses grâces. Et tous les hommes peuvent également servir de matériaux, puisque, d'une part, la capacité de recevoir la foi, et, par la foi, les autres grâces, est commune à tous les hommes (4), et puisque, d'autre part (le P. Malebranche la avoué cent fois), rien dans aucun homme ne peut passer pour une disposition

(i43) Ibid., p. 736.

(I) V. t. XXXIX, p. 638. — fa) Traité, Disc. Il, n- 10 et 16. V. t. XXXIX, p. 460 et p. 738-739. Cf. Traité, Disc. II. n° 17, addition : Le Christ « règle ses désirs sur ses desseins «. — (3) V. ibid., p. 750-751. — (4) V. t. XXXIX, p. 751.

LA PRÉDESTINATION 3a5

à la Grâce (5). Qu'y-a-t-il donc, dans le dessein du Christ, qui puisse tourner ses désirs, à tel moment, vers une espèce d'hommes plutôt que vers une autre? Pourquoi l'intention qu'il a d'élever « un Temple d'une vaste étendue et d'une beauté infinie » lui serait- elle une occasion de penser aux avares plutôt qu'aux vindicatifs, ou aux ivrognes, ou à toute autre sorte de vicieux G) ? — On dira peut-être que le P. Malebranche indique ailleurs une autre cause de détermination des pensées du Christ : c'est qu'il s'applique particulièrement à ceux qui le prient : ainsi appartient-il à chaque liomme, par ses prières, d'attirer à soi l'attention du Christ, et la pluie de grâce dont cette attention est la cause occasionnelle : « Les premiers venus, les vigilants, sont ceux qu'il emploie à son édifice (71. » — Mais ce langage prête à confusion (8). Le P. Malebranclie, apparemment, ne veut pas dire que certains hommes « viennent les premiers » et sont plus « vigilants » que d'autres par les seules forces de leur libre arbitre : ce serait retomber dans ce qu'il a lui-même qualifié d'erreur pélagienne ou semij)élagienne (91. Selon toute vraisemblance ( lo), il entend simplement reproduire l'opinion commune à tous les théologiens catholiques, que Dieu donne sa grâce à ceux qui la lui demandent, mais que nul ne peut la lui demander s'il n'a déjà reçu quelque grâce. Il faut donc que les « premiers venus » et les « vigilants » ne soient tels qu'en vertu d'une distribution xiréliminaire de grâces. Et partant, la difficulté n'est que reculée iii). D'où vient donc que, cette première pluie de grâce, qui rend les hommes « vigilants » et les fait venir, le Christ songe à la faire tomber actuellement sur telle partie de l'humanité et non sur telle autre? Puisqu'on n'en trouve aucune raison dans le dessein du Christ, et puisque l)ar ailleurs on s'interdit d'invoquer soit le mérite des hommes, soit l'inspiration du Père, il ne reste évidemment qu'une ressource, qui est de dire que le Christ, en répandant la Grâce, ne suit d'autre règle que le covlvs fortuit de ses idées (12).

(bj Ihid., p. 754. — (0 Ibid., p. 739. — (7) Traite, Disc. II, art. I>, addition. V. t. XXXIX, p. 754.— (8) Ibid., p. 754 et suiv.— (9) V. ibid., p. 755-758.

(10) Malebranche sest expliqué sur ce point d'une manière qui ne <loit, semble-t-il, laisser aucun doute. V. Médit. Clirét., Xll, 16; XIII, S, 9, 12, 17; XIV, -21. — (II) Ibid.. p. 7.36. — (12) V. t. XXXIX, p. 460 et p. 789. Malebranche pourrait peut-être invoquer ici la liaison des

C'est aussi le hasard qui mesure la force et la durée des grâces que reçoivent ceux qui en reçoivent. Nous savons que Dieu, unique source des secours surnaturels, confère à chacun précisément autant de grâces, et pour ainsi dire autant de « degrés de grâce » que le Christ lui en a demandés. Mais nous savons également que le Christ, en demandant à son Père telle grâce pour tel juste ou tel pécheur, n'est point guidé par le souci, — qui semblerait pourtant devoir guider toute cause occasionnelle intelligente (i3), — de proportionner ses grâces aux besoins et aux dispositions des âmes qu'il s'agit d'en faire bénéficier. Ces dispositions et ces besoins, il n'en est ni n'en veut être informé. Comment, dans ces conditions,, peut-il formuler ses prières? Le seul parti raisonnable, ce semble, si Jésus-Christ ne sait pas exactement de quelle grâce tel pécheur a besoin pour surmonter telle tentation, serait, ou de s'abstenir de faire pour ce pécheur aucune prière, ou plutôt de ne faire qu'une prière indéterminée, s'en remettant à Dieu de choisir pour ce pécheur la grâce, quelle qu'elle soit, — que le Christ ignore, mais que Dieu connaît, — qui est appropriée à l'effet souhaité (i4)- N'est-ce pas ainsi que nous procédons nous-mêmes, selon la pratique ordinaire des saints, quand nous implorons, et non en vain, la conversion d'une personne qui nous est chère (i5)? Telle n'est pas, pourtant, dans le nouveau système, la manière du Christ. Il ne sait point l'effet des grâces qu'il donne aux justes et aux pécheurs ; il ne sait point aussi quel est le degré de grâce qui convertira un tel pécheur, ou qui alfermira un tel juste : et néanmoins il demande à Dieu pour Pierre ou pour Paul une grâce j)récise, trois degrés de grâce, par exemple, sans se mettre en peine s'il leur en faut ou non davantage (i6i. N'est-ce pas en user avec là même imprudence qu'un homme qui, au lieu de demander à un médecin fort habile un remède propre pour guérir son ami, se contenterait de lui demander un tel remède, sans savoir quelle

traces dans le cerveau du Christ, conformément à sa conception de la mémoire et de l'imag^ination (v. R. de la Vérité, liv. II, i" part. ch. V). Mais il est clair que les liaisons d'idées qui y correspondent méritent précisément le nom de fortuites en ce qu'elles ne procèdent d'aucun dessein.

(i3) Ibid., p. 8i5-8i6. — (i^) Ibid., p. -ôg.— (i5) 76id. — (i6) Y. t. XXXIX, p. 800.

LA l'HEDESn.NATION

en est la vertu (17)? N'est-ce pas donner les grâces à tort et à travers, à l'aventure? N'est-ce pas les donner au hasard (18)?

Si le hasard intervient ainsi, en (juelque manière, à l'origine de tous les secours par où les lioinmes se sauvent, il est rigoureusement vrai de dire qu'il décide seul, en dernière analyse, de la damnation ou du salut.

En quoi consiste proprement le hasard? Dans le l'ait d'un événement qui ne répond point à un dessein d'une volonté intelligente, et qui n'a même pas été enfermé à titre de conséquence nécessaire, dans quelque chose de concerté. D'un mot, est for luit ce qui arrive sans avoir été aucunement voulu, de façon directe ou indirecte. C'est en ce sens que les défenseurs de la Providence soutiennent, suivant l'expression du savant rabbin Maimonide (19), « qu'il n'y a aucune chose dans le monde qui arrive par hasard, mais que tout se fait par une volonté, une intention et une conduite particulière (20) ».

Or, dans le système du P. Malebranche, quels événements peuvent être dits précisément voulus? Dieu, cause universelle, fait tout, mais, nous le savons, ne veut rien en particulier : il veut seulement, en général, faire ce à quoi le détermineront les causes occasionnelles. A la vérité, dans le monde purement matériel, les corps étant tout passifs, et les causes dites occa-

(17I Jbid., p. 769. — (i8j Ibid., p. 801».

(19) En cela tout à fait fidèle à la vérité, quoiquil s'en éearle par ailleurs, en restreig'nant le gouvernement de la Providence aux seuls événements humains. fV. ihid.,jy. 282-288.) Sur la connaissance qu'Arnauld a de Maimonide, v. notre t. I, liv. II, ch. 111.

(20i Ibid., p. 283. Cf. p. 2-9-280: « Je suppose qu'un épicurien, voulant diminuer l'impiété de la doctrine de sa secte, eût ajouté à ce qu'avait dit Epicure que les atomes ne se meuvent point d'eux-mêmes, que c'est Dieu qui leur donne à chacun tout le mouvement qu'ils ont, non dans le dessein particulier de faire ceci ou cela, mais seulement de les mouvoir, en laissant former, de ce concours des atomes, tout ce qui s'en pourra former. Dans cette supposition, on aurait pu dire que Dieu est la cause générale de tout ce qui se fait dans le inonde; mais on n'aurait pu dire, en parlant raisonnablement, (jue rien ne s'y fait que selon l'ordre et la disposition de sa Providence : parce (fucncore que Dieu voulût en général le concours des atomes, dont toutes les choses se formeraient, il n'aurait pas néanmoins de volonté particulière pour l'un plutôt que pour l'autre. De sorte que. dans cette liM)othèse la formation des choses naturelles aurait dû être attribuée, non à Dieu seul, mais à Dieu et au hasard: à Dieu, comme ayant donné le mouvement aux atomes; et au hasard, comme s'étant rcncontrf's fortuitement, sans aucune volonté particulière de Dieu pour former une chose plutôt qu'une autre. »

SaS LA DOCTRINE DE LA GRACE

sionnelles ne pouvant mettre leur condition qu'autant que la cause première la leur t'ait mettre, il faudrait dire en bonne logique (ceque le P. Malebranche semble avoir entièrement perdu de vue) que la volonté de Dieu doit se déterminer elle-même aux etlets qu'elle produit. Mais dans le monde des esprits, et aussi dans le monde de l'union de l'àme et du corps, les volontés des créatures intelligentes, hommes, anges ou Christ, sont de véritables causes occasionnelles (21), parce qu'elles sont libres, c'est-à-dire, selon le P. Malebranche, douées du pouvoir de consentir ou de ne pas consentir indéjiendamment de Dieu (22) : elles sont donc bien réellement aptes à déterminer la volonté de Dieu, qui, en dehors d'elles, est complètement indéterminée, « inditiérente à ces événements-ci ou à ces événements-là ». Au total les faits matériels répondent en quelque manière à des volontés de Dieu. Les actes humains (pour laisser de côté le Christ et les anges, répondent à des volontés des hommes. Mais que dire des faits qui résultent de la rencontre àesiSi^enXs, naturels avec les volontés humaines (23)? — Considérons l'exemple même que donne Maimonide : la mort d'un certain nombre de personnes dans un naufrage (24). Cet événement, selon les principes du P. Malebranche, a été jiroduit par Dieu, mais à quelle occasion? A l'occasion d'une certaine comèmaison des agents naturels et des volontés humaines, que Dieu n'a point faite, à laquelle il s'est seulement conformé (25). Trente personnes ont péri par ce naufrage. Cela ne serait point arrivé si ces personnes n'avaient voulu s'embarquer dans ce vaisseau, et si ce vaisseau n'était parti en un temps auquel il se devait faire sur mer une grande tempête (26). Maintenant, par qui a été voulue la tempête? Par Dieu, apparemment. Car quoique, à s'en tenir à la lettre du système, Dieu veuille seulement cette loi générale, qu'il s'élève une tempête toutes les fois que le vent soufflera avec une certaine force, cependant, comme, d'après le même système, c'est Dieu qui fait soutfler le vent à cet endroit et avec cette force, on ne peut guère nier qu'il n'ait voulu la tempête, au moins indirectement. Par qui a été voulue l'enti'ée des passagers

(21) V. t. XXXIX, p. 248 et suiv.; Cf. plus haut, p. 3r4

(22) Ibid., p. a53 et suiv., etc. — (28) Ibid., p. ayo. — (24) Ibid. — Ibid. — (26) Ibid.

LA l'UKDESTINATION 829

dans le bateau? Par les passagers eux-mêmes : car il a dépendu de leurs volontés, seules maîtresses de leurs consentements, selon Malebranche, d'entrer ou de n'entrer j)as; et ces volontés des passagers, Dieu ne les a point faites : Dieu ne les a point déterminées ; au contraire, il a été déterminé par elles à remuer les membres des passagers de manière à exécuter leurs desseins (2-). Mais le fait que les passagers ont voulu sembarquer et partir en ce temps malencontreux, qui précédait de si peu la tempête, qui l'a voulu? Ce n'est pas Dieu, ])uisque, nous venons de le voir, il n'a pas même voulu l'embarquement des passagers. Encore moins peut-on croire que les passagers se soient à dessein exposés à un si grand péril (28 1. Ainsi la mort des passagers n'étant arrivée que par la combinaison de la tempête avec leur entrée dans le vaisseau, et cette combinaison ne pouvant être attribuée ni à la volonté de Dieu ni à la leur, que reste-il, sinon d'avouer qu elle a été fortuite (29) ? — Elle est fortuite, qu'on y songe, non seulement à l'égard des causes procliaines, mais à l'égard même de la cause première (3oi. Il ne servirait de rien d'alléguer qu'elle ne l'est pas aux yeux de Dieu, parce que Dieu l'a prévue. Car ce n'est pas à cause qu'il l'a prévue qu'elle est arrivée. Mais c'est à cause qu'elle devait arriver qu'il l'a prévue. Or nous demandons la raison pourquoi elle est arrivée (3i). Puisqu'elle ne se ti'ouvait arrêtée dans aucun dessein des hommes, ni dans aucun décret particulier de Dieu, il est indéniable qu'à l'égard et des hommes et de Dieu cette combinaison ainsi que les morts qui en résultent est arrivée par hasard (32). — Les mêmes réflexions, évidemment, vaudraient jiour une infinité d'événements analogues (33) : elles valent particulièrement pour les événements qui sont pour nous de la plus grande conséquence, ceux qui décident de notre salut. De quoi dépend, en

(27) V. t. XXXIX, p. 290.

[2'6 Ibid., p. 290291. — 29) Ibid. (C'est Arnauld qui souligne.) — i3oj Jbid., p. 291. — i3i) Ibid. Cf. p. 280-281 (Dieu peut prévoir des événements /"or/«;7.s). — (32) Ibid., p. 291. — ('i3j Par exemple » de ce 4jue les Grecs ont vaincu les Perses plutôt que les Perses les Grecs..., cela vient d'une combinaison fortuite des volontés liuniaines avec les accidents naturels, que Dieu n'a point voulue et qui ne peut, par conséquent, être regardée que comme un hasard ». Y. t. X.XXIX, p. 412.

33o LA DOC'.TKINE DE LA GRACE

effet, le salut? Du plus ou moins grand fruit opéré dans les âmes par les grâces que Dieu leur inllue. Et d'où dépend ce fruit? Il dépend, selon le P. Malebranche, non seulement de la force et de l'abondance des grâces, mais de la disposition de l'àme qui les reçoit, et des circonstances dans lesquelles elle les reçoit. « Tel est sauvé pour avoir, en état de grâce, fait un pas qui lui a fait heureusement casser la tête. Et tel est damné pour avoir, en un certain temps, évité malheureusement les ruines d'une maison prête à l'accabler (34). » Les etfets naturels se combinent et se mêlent en une infinité de manières avec les effets de la Grâce (35i, et c'est de ces I' mélanges », de ces « combinaisons » de l'ordre' de la Grâce et de celui de la nature que résultent la conversion, la persévérance, et enfin le salut (36). Aussi est-ce à nous de & faire servir la nature à la Grâce ^>, en recherchant par notre libre arbitre les circonstances où la Grâce doit rencontrer le moins d'obstacles, en fuyant les tentations, ou bien en nous attachant à combattre et à diminuer en nous les ardeurs de la concupiscence et les habitudes vicieuses (3^). Mais il ne faut pas oublier ce que proclame maintes fois le P. Malebranche, que tout ce travail humain ouvrant en quelque sorte les voies à la Grâce, suppose lui-même une première influence de Grâce, laquelle a dû être convenablement appropriée à l'état de notre libre arbitre pour le faire agir. Ainsi, en remontant à l'origine, l'exacte accommodation de nos inclinations et de notre nature à la Grâce ne saurait avoir été voulue par l'homme. Elle n'a pas été davantage voulue par le Christ, qui répand les grâces selon que ses pensées lui viennent, sans s'inquiéter de l'état des âmes auxquelles elles s'adressent. Enfin, elle n'a jDas été voulue par Dieu, qui n'a qu'une volonté indéterminée, tant à l'égard des actions du Christ qu'à l'égard de celles des hommes. Qu'elle soit salutaire ou funeste, la combinaison qui fixe notre destinée n'est donc en elle-même concertée ni arrêtée par personne. Elle n'est, à parler directement, qu'une rencontre. Elle est l'œuvre du hasard (38).

(34) Traité, Disc. II, n» 42.

(35) Traité, Disc. II, n° 48. — (36) Ibid., n" 42; Médit. Chrét., XIII, 20. — (37) Médit. Chrét., XII, 21. — (38) Il faut avouer que dans cette critique, Arnauld néglige l'idée, si souvent exprimée par Malebranche (notamment Traité, Disc. I, n" 07, Disc. II, n'^ ^H, etc..) d'un choix

LA IMIKDESTINATION 33l

Voilà OÙ aboutit cette orgueilleuse tliëologie. Remplie de la préoccupation k de ne pas rendre Iminaine la Providence divine » (Sg), elle soumet l'Etre Souverain à la nécessité de lois d'où résultent d'inévitables irrégularités. Persuadée que le discernement dos élus doit être intelligible, elle prétend en rendre compte par le concours des volontés généi'ales du Créateur et des volontés libres des créatures. Sur ce double fondement elle rejette, comme indigne de Dieu (4o), le principe que tous les Pères et Docteurs avant lui donnaient à la prédestination, savoir la libre préférence de Dieu et ses jugements incompréhensibles (4i). Et c'est pour y substituer quoi? Un «^ fantôme ^ de son invention, non moins «aveugle » que cette nature qu'elle reproche à la philosophie payenne d'avoir introduite (421 mais que l'on sait comment appeler, parce que, selon ses différentes brouilleries, c'est tantôt /ias«rrf, et tantôt fatalité i43'-

Que cet échec du Père Malebranche nous serve de leçon 1 1 ).

Jamais homme ne mérita mieux qu'on lui appliquât les paroles que saint Augustin adresse à ces chercheurs de raisons, qui veulent nous faire comprendre ce que saint Paul nous assure ne pouvoir être compris : Qiiœris tu rationem, ego expnvesco altitudinem. Tu r-atiocinare, ego miror. Tu disputa, ego credain. Altitudinem video, ad profundum non perçenio (21. Vous cherchez des raisons où l'apôtre n'en a point trouvé; pour moi je demeure elfrayé de ce qui l'a eft'rayé luimême. Je vous laisse donc raisonner: pour moi, je crois. Je vois un profond abîme : je n'ariive point jusqu'à en voir le

divin entre l'infinité des mondes possibles; idée que Malebranche tient de AJolina et qui se retrouve identiquement ^à la réserve de la science moyenne} chez Leibnilz. On peut penser (jue ce choix n'était pas de nature à donner satisfaction à Arnauld. (Cf. sa critique de l'idée des mondes possibles in Lett. à Leibnitz, i3 mai i()S«), éd. Gerhardt, t. II, p. 3i-32.) V. sur ce sujet notre t. I, liv. II, ch. III.

(89) V. le dernier Eclaircissement sur la Recherche de la Vérité, n* 4i-

(4o) V. t. XXXIX, p. 41',. — (4i) Ibid., p. 541; ibid.. p. 789. — (42) Jbid., p. 411-412. — (43) Ibid., p. 412. Cf. p. 739.

(i) V. t. XXXIX, p. 844. — (2) Serm. 27, n» 7.

ibnd... Faut-il ajouter ce que saint Augustin ajoute, qui est encore plus terrible ? Si iiiscriitabilia scrutai'i venisti, et inçestigabilia ini>estigare çenisti : crede, nam peristi. « Si vous entreprenez de comprendre ce qui est incompréhensible, arrêtez-vous, et contentez-vous de croire, autrement vous êtes perdu (3). »

Toute la Tradition nous le répète unanimement après saint Paul: les jugements de Dieu dans le choix des prédestinés, et dans la distribution de ses grâces, sont impénétrables (4) '• Qiiarn incomprehensibilia sunt judicia ejiis, et investigabiles i>iœ ejus (5)/

Et ils ne le sont pas seulement, comme le prétend le P. Malebranche, « en ce qu'il est impossible d'en connaître le détail » (6), — qui donc, parmi les plus enragés pélagiens, a jamais songé à s'immiscer dans le détail des conseils éternels (7)? — mais en ce que, soit quant au détail, soit quant aux grandes lignes, il est im^jossible d'apercevoir aucun principe qui ait pu servir de règle à la volonté de Dieu, en dehors de cette volonté même 181. Si le P. Malebranclie s'est mépris sur ce point, s'il a cru pouvoir attribuer à saint Augustin et aux autres Pères sa propre présomption de chercher une explication aux desseins divins, c'est qu'il a confondu ces deux questions qu'après saint Anselme et saint Thomas nous avons dû distinguer tout à l'heure : l'une pourquoi Dieu veut qu'il y ait des élus et des réj)rouvés, l'autre pourquoi Dieu veut que tel soit au nombre des réi^rouvés, et tel au nombre des élus (91. Car il est bien vrai que, pour la première question les Pères ont pensé pouvoir en vendre raison; et ils l'ont fait, nous avons dit comment (10). Mais, pour la seconde, ils n'y ont jamais donné ni cherché de réponse à moins que ce ne soit celle de saint Paul : o allitiido 111)!

^3) V. t. XXXIX, p. 84;.

(4) V. sur ce caractère iraiicnétrable des jugements divins qui sont le principe du discernement des élus et des réprouvés, t. XVIIl, p. 378-404; p. 695 et suiv.; p. 699-701; p. 938, etc.; t. VU, p. 620-621; t. XXXIX, p. 489 et suiv., etc.

(5) Rom. XI, 33. — 6j Traité, 3' Ed., n° 26. V. t. XXXIX, p. 490 et suiv. — (7 (Ibid., p. 493. — (8) Ibid. — 19) V. ibid., p. 496 et suiv. Cf. plus haut, p. 274 et suiv. — (10 Ibid., p. 495- V. plus haut, p. 272 et suiv. — (II) Ibid., p. 5oo.

Flcoutons saint Thomas : « Pourquoi Dieu prédestine ou réprouve les uns plutôt que les autres, il ny en a point (Vautre cause que la volonté divine (12). »

Dieu donc prédestine qui il veut, parce qu'il le veut, sans qu'il y ait, pour nous, rien à demander davantage. Ergo cujus vult miseretur et quem vult indurat (i3).

Mais quoi ! Ne voilà-t-il pas la formule même où le P. Malebranche voyait l'indice d'une volonté « impérieuse et bizarre, telle qu'on la remarque souvent dans les grands de la terre »? « Je ne dis point que tel est choisi, et tel abandonné simplement et précisément parce que Dieu le veut : car je crains de faire Dieu semblable à un homme qui se conduit par caprice (i4)- ^> La main ne lui a-t-elle pas tremblé en écrivant ces phrases injurieuses (i5)? Tant pis pour lui si elles se trouvent retomber sur saint Thomas, sur saint Augustin et sur saint Paul 1 iGi !

Il est temps de montrer que le reproche porte à faux, et que la prédestination, telle que la conçoivent les Pères, encore que gratuite, n'est pas pour cela aveugle.

Et, en etfet, les Pères, en attribuant le choix des élus au libre décret de Dieu, n'ont jamais pensé que Dieu fût souverain sans être juste, ni tout-puissant sans être éclairé 1 17). Pas plus qu'au mérite des personnes, ils n'entendent rapporter ce pro-

(12) Surn. Th., 1% qu. aS, art. 5, ad. 3, cité in t. XXXIX, p. 495-496^ et 540-541. — (i3i Rom., IX, cité ibid., p. 540. — ii4) Traité, III« Éd., n* iô; V. t. XXXIX, p. 540-541. — (i51 Ibid., p. 541 542. — (16; Jbid., p. 540-544.

(17) V. t. XXXIX, p. 545- C'est donc inju.steinent que Malebranche, si (comme il parait certaini il a en vue les défenseurs aiigustiniens de la prédestination gratuite, fait dire à Théodore : <i Plaignons certaines gens que vous connaissez, qui prétendent que Dieu choisit ses élus par pure bonté pour eux, sans sagesse et sans raison de sa part. Car c'est une horrible impiété que de croire que Dieu n'est pas sage dans la formation de ses desseins, aussi bien que dans leur exécution... » (IX* Entrelien Métaphysique.) Il est bon de rappeler que, selon Jansénius, la vérité et la justice ne sont pas choses créées liljrenient par Dieu : elles sont essentielles à Dieu même. (V. De stat. piivir natiira', lib. 1, cap. 7 et 8j. Et l'on ne peut concevoir que Dieu puisse, i>ar exemple, donner le ciel à des hommes qui demeureraient dans leur péché, ni damner des innocents. (Lib. III, cap. a, 4 et ^■) Par exemple, Dieu n'est pas libre de faire subir à sa créature même n'importe quel traitement : Non lanien... JJeo quidlibet circà siiam licere crealurani crcdi /as est. Sunt enirn et alia Dei (iltribula, t/uain 'soliiis bonitatis, adver.siis qme si qnid libéra sud voluntale tentaverit, non minus a sud vevitate hoc est a semetipso excidere lideatur. (Lib. III, De Stat. Aat. Purw, cap. I.)

digieux discernement à quoi que ce soit qui sente « la nécessité du destin » ou la « témérité de la fortune - : Uhi nulla fati nécessitas, nulla for tiinœ temeritas, nulla personnes dignitas, quid restât nisi miser icordiœ et veritatis prof unditas (iS\? Quelle profondeur pourrait-il y avoir dans un acte de pur «aprice? La volonté au delà de laquelle ils nous interdisent de remonter est à leurs yeux une volonté raisonnable, une volonté sag-e. Seulement ils ne distinguent pas en Dieu, comme le lait le P. Malebranche, entre l'intelligence et la volonté. En quoi ils sont singulièrement plus attentifs que le P. Malebranche, quoi qu'il dise, à ne point humaniser Dieu et à ne point le ft mesurer sur eux-mêmes » ( 19). Il accuse les défenseurs de la prédestination gratuite de nous représenter Dieu sous les espèces d'un grand de la terre, chez qui la puissance est préférée à la .sagesse 20 . Il ne s'avise pas qu'à distinguer en Dieu sagesse et puissance, voire à les commettre en une espèce de combat, c'est lui qui « rabaisse » Dieu aux proportions d'un homme laii. Il nous montre l'Etre infini consultant sa sagesse (221, réglant et parfois limitant ses volontés par sa sagesse (23). Comme si Dieu avait besoin de consulter sa sagesse afin que ce quil veut soit sage (24» ! Comme si tout ce qu'il veut n était pas essentiellement sage dès là quil le veut (a5)! Pour qui se pique d'exactitude, dans la vaste idée de l'Etre infiniment pariait, la volonté et la sagesse ne diff"èrent point (261. Il ne sagit point de dire, avec Luther et Calvin, que la volonté de Dieu est la source de la justice et de la bonté, auquel cas on pourrait encore parler d'arbitraire (27). La doctrine des Pères est que la volonté de Dieu nest pas jîrécisément au-dessus de la raison et de la justice : elle est imi^régnée de raison et de justice, elle est raison et justice (28». Aussi le

(18) Lib. VI, cont. Jul., cap. 14. V. t. XXXIX, p. 538-539 et p. 412. Cf. un autre passage très semblable de l'Ep. ig^i (al. io5i à Sixte, in t. XVIII. p. 699. — (19 Ibid., p. 4ii. — (20) Ibid., p. 543-544- — '21) Ibid., p. 544'p. 4ii- Nous avons déjà cité la phrase de Malebranche : » Sa sagesse le rend impuissant. • — 221 Ibid., p. 078. — (28 Il)id., p. 535. — (24) V. t. XXXIX, p. 5;8. — 25 Ibid., p. 578. — 26 Ibid.

(27) V. sur l'opinion de Luther et Calvin, et spécialement de certains de leurs disciples tels que Piscator), plus haut. p. 168, note 11. — 28) Arnauld s'écai'te en cela, non seulement de l'opinion qui serait (à prendre leurs formules à la lettrei celle de Lutlier et de Calvin, mais aussi de celle de beaucoup de cartésiens touchant la libre création des vérités éter nelles. Leibnitz. à plusieurs reprises, le considère comme oppofiau

P. Malehranclie peut-il bien proclamer avec saint Paul et < qu'on ne doit jias craindre d'assurer que les jugements de Dieu sont justes et sages, raisonnables, pleins de bonté et ti'équité « (29). Qui le nie? Saint Augustin n'en a jamais douté. Et il faudrait être impie pour en douter (3o). Mais il ne s'ensuit pas qu'on puisse donner de l'élection c quelque raison qui soit différente de la volonté de Dieu » (3i), puisqu'en Dieu, à la différence des hommes, volonté, sagesse et raison sont une même chose. Cest justement pourquoi l'apôtre, et les Pères après lui, peuvent, sans se contredire, rapporter le choix des élus tantôt à la seule volonté de Dieu, tantôt aux profondeurs de sa sagesse et sa science: Aititudini diçitiarum sapientiœ et scientiœ Dei (32).

Mais aussitôt après ces dernières paroles, dont le P. Malehranclie se prévaut si fort (33), l'apôtre ajoute, ce que le P. Malebranche paraît oublier f 34) ' Quam incomprehensibilia sunt judicia ejus, et investigabiles vice ejus (35)! Et saint Augustin aussi, dans le même temps qu'il invoque après l'apôtre « les trésors de la sagesse de la science divine », s'empresse d'observer que ces trésors, pour nous, sont fermés (3(îi. Il n'y a donc rien là qui favorise le nouveau système. Et l'auteur nous paie de mots quand, pour appuyer sa prétention d'expliquer les jugements de Dieu relativement aux prédestinés, il remarque : c Les Pères ne disent nulle part que ces jugements ne soient point conformes à la raison et à la sagesse que tous les hommes consultent lorsqu'ils font taire leurs sens

sentiment des cartésiens qui soutiennent que Dieu établit par sa volonté les vérités éternelles. (V. Lett de Leibnitz au landgrave de Hesse, éd. Gerhardt, t. Il, p. 38.) Arnauld ne proteste pas. En réalité son opinion siir ce sujt^t n'est pas dilïérente de celle de Descartes bien comprise. V. là dessus notre t. /, liv. II ch. I et ///.

1291 Traité, 111' Ed., ihid., p. 4^^9-490. — ('3oi Ibid., p. 489-490. — (3i) Ibid. — 32) Rorn., XI; Aug., J-p. ig^ (al. io5i à SLxte. V. t. XVlll, p. 699. liornons-nous à signaler à ce sujet le contre-sens commis par .Iosei)h de Maistre (il en a commis bien d'autres! relativement à la doctrine augu-stinienne de la Prédestination. Il est vrai (jue Joseph de Maistre s'en est rapporté à une phrase, — mal comprise d'ailleurs, — de ... M^'j de Sévigné. iV. De l'Eglise Gallicane. Paris, 1821, p. 23-24.) — (33) V. Traité, 3' Ed.; t. XXXIX, p. 5i4 et p. 534- — i%} Ibid., p. 536. — (35) V. t. XXXIX, p. 536. — ('iô] ... aititudini divitiariirn sapientiœ et scientifv Dei, quant non aperil, sed clausarn miralur aposlolus... Auc, Ep. ig^ à Sixte, al. lo5, in t. XVIII, p. (iy»!

et leurs passions (3'j}. » Rien de plus confus qu'un tel langage (38). Car il mêle deux assertions très ditrérentes : l'une que les jugements de Dieu, pour être impénétrables, ne laissent pas d'être conformes à la Raison souveraine, qui est Dieu même; l'autre qu'ils ne sont pas tellement impénétrables que les hommes, s'ils le recherchent convenablement, n'en puissent connaître et assigner la raison (3<>i. Autre chose est j)ourtant de dire que la prédestination a son principe dans la sagesse divine, autre chose de dire qu'elle a son principe dans la sagesse divine expliquée à notre mode (4ot. Le j^remier sens est indubitable, et saint Augustin, non seulement ne l'a pas nié, mais l'a affirmé maintes fois (4i '• Le second, au contraire, est tout à fait inconciliable avec l'Ecriture et les Pères (42). H est vrai que le P. Malebranche est tout naturellement engagé à passer d'un sens à l'autre : puisque, pour lui, il n'y a qu'une raison, par la communication de laquelle tous les hommes sont raisonnables; puisque c'est la sagesse même du Père, le Verbe, qui éclaire, en leur découvrant les idées qu'il contient, toutes les intelligences créées. Mais en cela, on peut penser que le P. Malebranche s'égare. Quoiqu'il en dise, on peut prouver, par de solides arguments, que ce n'est pas en Dieu que nous voyons ni les idées des choses, ni les vérités éternelles ou contingentes (43). Ainsi que l'a parfaitement montré saint Thomas, Dieu nous éclaire, sans doute, causalîter, en ce sens qu il est la cause efficiente qui meut notre entendement à connaître la vérité, mais non en ce sens que nous découvrions la vérité dans sa sagesse tnnqiiani in objecto cognitc ou, si l'on préfère, comme dans un miroir (44j- En elle-même, notre raison demeure donc essentiellement distincte de la Raison divine, et d'une autre nature. Et c'est une étrange présomption du P. Malebranche, d'avoir osé, dans ses Méditations Chrétiennes, faire parler à la Sagesse éternelle le langage de sa pauvre sagesse humaine (45 1. Dieu, du reste, n'a-t-il pas

(87) IIP Ed., cité in t. XXXIX, p. ^%^ et suiv. — (38) Ibid., p. 490.

(891 Ibid., p. 490. — (4o) Ibid., p. 530. — (4i) Ibid., p. 490. — (4a) IbiiL, p. 490. — (43) V. à ce STijet t. XXVIII, p. 281 et suiv. ; t. XL, p. i3i et s. ; t. XL, p. i58 et suiv. On sait que sur la vision en Dieu des Vérités, Arnauld s'oppose à Huyghens, au P. Lami et à Jansénius (qui prétend s'appuj er sur saint Augustin). — (44j V. t. XL, p. 159. — 45) V. t. XXXIX,. p. 596.

expressément prononcé dans l'Ecriture : « Je détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants (4C) »? Et encore : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes voies ne sont jias vos voies. Mais autant que les lieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées {^j)-» Enfin, abstraction l'aile de l'Ecriture, la seule considération de l'Infini compai'é au fini, suffirait à nous convaincre qu'aucune qualification, non pas même celle de l'Etre, ne peut être attribuée iinivocè à la créature et au Créateur (4^)- En particulier la i'ayon dont Dieu connaît, veut et se détermine, doit différer toto cœlo de la nôtre. Elle en diffère surtout par l'unité absolue qui est entre toutes les opérations, tous les attributs divins, et <[ui les réduit tous à un seul acte très simple, lequel est l'être jnème de Dieu (49). Nous savons que cette simplicité, que cette unité doit se trouver en Dieu. Mais il nous est entièrement impossible de le concevoir (5o). Faut-il dès lors nous étonner qu'avec notre intelligence aux vues étroitement bornées, nous n'arrivions pas, comme dit saint Paul, « à entrer dans les conseils de Dieu » (5i), à nous immiscer à découvrir les ressorts de sa conduite 52!, que bien que ses desseins soient très sages, nous ne comprenions pas comment ils le sont, que bien qu'ils aient leur raison, nous soyons hors d'état de démêler ces raisons, qui ne font qu'un avec la volonté, ou plutôt avec l'essence divine? (53) Telle est la leçon que nous donne saint Augustin, en nous déclarant que la raison de cette j ustice cachée par laquelle Dieu choisit l'un et délaisse l'autre, est un secret que Dieu

46) Cité ibid., p. 5()G. — 147) Ps- I-iV, 8-9, cité ibid., p. r)o3-Go4.

48) V. l. X, p. 33; t. XXXVIII, p. 2. On connaît à ce sujet l'anecdote, si souvent rapportée par les historiens jansénistes, de la discussion d'Arnauld avec M. de la Harde sur cette proposition : Eus synonyme convenu Deo et creatunr. Arnauld, convaincu par les arguments de son adversaire, se rallie publi(jueiiient et délinitivenient à l'opinion qu'il combattait (ens lequivocè convenit Deo et creatni-o'f, opinion qui est d'ailleurs celle de saint Thomas et de Descaries (v. Rcp. aux 6"' Ohject.^ et qui parait s'accorder beaucoup mieux que l'autre avec l'ensemble de ses doctrines pliilosophiques et théolojjiques. V. à ce sujet notre t. I, liv. Il, ch. 1.

(49) V. Lett. à Leibnitz, éd. Gerhardl, l. II, p. 3i. Cf. t. X, p. 33. — (5o) Ibid. — (5ii V. t. XXXIX, p. 180 et j». 212. — :>o y. t. WIV, p. 87. — (53] Ibid., p. 499.

ÎJ2

s'est réservé à lui seul : Pênes ipsum est et œquitalis tant secretœ ratio et excellentia potestatis (54).

Le même saint Augustin nous fait espérer qu'au ciel, cestà-dire lorsque nous serons admis à la contemplation de l'essence divine, nous aurons enfin la clef de l'énigme : Tune non latebit qiwd mine latet... car ille potius quant iste fuerit assumptus, etc.. (55) » En attendant ce bienheureux privilègCj nous n'avons, pauvres vers de terre que nous sommes (56 1, devant ces insondables conseils d'une sagesse si disproportionnée à la nôtre, qu'à nous taire et à adorer. Loin de murmurer contre les jugements de Dieu, nous ne devons pas même les ajiprofondir, ni permettre à notre esprit de juger de ce qu'il a voulu être caché dans l'abîme de ses desseins impénétrables (07). Nous devons seulement, à la vue de cet abîme, répéter, avec saint Augustin, les paroles du Prophète-Roi : « Que vos ouvrages, Seigneur, sont sublimes et magnifiques! Que vos pensées sont profondes et inconnues! » A quoi le saint prophète ajoute : « (rest ce que l'imprudent ne connaît point, c'est ce que celui qui est privé de la vraie sagesse ne comprend jioint; c'est-à-dire qu'il ne comprend pas même que ce mystère est profond. Car si c'est un mystère que l'imprudent ne comprend pas, et que le sage comprend, il n'y a point de sujet d'en admirer tant la profondeur; mais le sage connaissant qu'il est profond et caché, l'ignorance de l'imprudent consiste en ce qu'il ne connaît pas seulement qu'il est profond. C'est pourquoi plusieurs ayant voulu rendre raison de cette profondeur incompréhensible, sont tombés en des imaginations vaines, et en des opinions pleines d'erreur et dégarement (58). »

Que l'imprudent se perde en ses vains essais d'expliquer linexplicable. Nous saurons, nous, « nous garder du préci-

(54) Aur.., De Peccat. merit. ac femiss., lib. II, cap. 5. V. t. XXXIX,^ p. 499 et p. 490.

(55) AuG., Knchirid., cap. 94, n* 24, cité par Nicole : Instruct. sur le Symbole, t. I, p. 278. — (56) V. t. XVIII, p. gSS.

(57) V. t. I, p. 174. — (58) AuG., Ep. iQ^ {al. io5) à Sixte; De Peccat. merit. ac. remiss., liv. I, cap. 28; lib. IV, cont. Jiil-, cap. 8; lib. IV, ad Boni/., cap. 6; De Corrept. et Grat., cap. 8; De Prœdest, Sanct., 9, eto. V. t. XVII, p. 375-376, 38o, 389, 698-699, etc.; t. XXXIX, p. 496-497. etc. —

LA PHÉDESTINATION 33(>

pice » 109). Nous nous rappellerons que les plus hautes spéculations sur la Grâce doivent toujours se terminer à l'humble étonnement de l'apôtre devant le mystère (60); et même que c'est à ce signe qu'on les peut reconnaître pour vraies (6ij. Nous nous en tiendrons donc, en ces matières, à l'ignorance et à la science des saints : contents de savoir comme eux que la Grâce n'est pas donnée à tous les hommes, et d'ignorer comme eux pourquoi elle est donnée aux uns et non pas aux autres ; de savoir comme eux que tous ceux que Dieu veut qui soient sauvés le sont infailliblement, et d'ignorer comme eux ]K)urquoi il veut que ceux-ci le soient plutôt que ceux-là (62).

Ces. deux propositions, 'en effet, résument à peu près les deux aspects sous lesquels nous pouvons envisager le plan de la conduite de Dieu dans la distribution de ses grâces (i).

D'une part, Dieu, par une préférence assurément raisonnable, dont la raison, qui ne se trouve pas dans les hommes, doit se trouver en Dieu, mais à une profondeur telle que les hommes ne l'y sauraient découvrir, choisit un certain nombre d'hommes qu'il tire de la masse corrompue, et à qui il décide, par une volonté absolue, de donner la vie éternelle.

D'autre part, ne pouvant, à moins d'une injustice dont il n est pas capable, conférer la récompense suprême à des créatures qui en seraient indignes 12), ni glorifier, pour parler comme saint Paul, des j)écheurs qu'il n'aurait pas préalablement

(59) AuG.. Serm. -, de Vevb. Apost. V. t. XXXIX, p. 492 493.— (60^ V. t. VII. p. 620-621; t. XVIM, p. 373-404, 695 et s., 699 et s., 938. — (Gii V. l. XVIII, p. 3^3 et suiv. 69(5, G99; t. XXVIII, p. 491-472. Cf. Grande l'erpctiiitc, t. I. p. ii5<>ij5i.— (62i V. t. XVIII, p. 938.

(li C'est l'expression mènit' dont se sert Arnauld. V. t. XXXIX, p. 463 — 2 V. t. XIll, p. 95.

34o LA DOCTRINE DE LA GRACE

sanctifiés {3); ne voulant pas, non plus, — encore qu'il le pût aisément, et que ce procédé agréât même davantage à nos intelligences bornées (4), — élever tout d'un coup ses élus à la sainteté requise : Dieu a disposé tout un ordre de moyens, les uns naturels, les autres surnaturels, les uns intérieurs, les autres extérieurs, qui tous contribuent au salut des pi'édestinés (5), selon la parole de saint Paul que c tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu, qu'il a appelés selon son décret pour être saints (6) ». — A ce dessein se rapportent les grâces par lesquelles le Saint-F^sprit forme directement dans le cœur des élus les pieuses pensées et les pieux désirs, et tous les mouvements méritoires de bonne volonté, depuis les plus faibles jusqu'aux plus héroïques. A ce dessein se rapportent aussi les secours de la prédication, des instructions de l'Kglise, des miracles, des conseils, avertissements et exemples des autres hommes, et les divers événements de la vie humaine, dont la Providence générale règle le cours, et qui servent tantôt d'occasion, tantôt d'aide à l'action du Saint-Esprit. Ce sont là ces admirables combinaisons de la nature et de la Grâce (7), dont le P. Malebranche a signalé avec raison l'importance. Mais il n'a pas vu qu'il convenait d'y fsdre rentrer tant de grâces qui lui paraissent données en vain, parce qu'elles tombent chez des hommes qui ne persévèrent pas jusqu'à la fin; tant de grâces par exemple qui, faisant bien vivre pour un temps des réprouvés, tirent de leur justice momentanée un moyen d'édification pour tels ou tels élus, ou simplement

(3) V. Rom., VIII, 28-32, cité m t. \X\IX, p. 5i7-5i8"; t. VII, p. ^Sô et suiv. — (4) V. t. XXXIX, p. G14 (citation des Essais de morale de Nicole). Cf. t. XIII, p. G4() : « Pai* quelle voie est-ce que Jésus-Christ appelle au salut toutes sortes de personnes et encore plus les humbles que les savants? Est-ce en commençant par les délivrer de toutes les faiblesses humaines, et les amenant d'abord à une perfection qui les fasse agir en anges plutôt qu'en hommes? Peut-être que si on nous avait demandé notre avis, nous aurions été portés à juger qu'il était plus digne de Dieu d'agir ainsi. Mais les pensées de Dieu, selon la parole du prophète, sont aussi élevées des nôtres que le ciel l'est de la terre... »

(5) V. t. XXXIX, p. 495. — (6) Rom., VIII, 28; cité ibid., p. 4G5. Cf. ibid., p. 5i7-5i8 et t. VII, p. 485 et suiv. ; p. 676-576 et p. 682; t. XXXIX, p. 690, 69a, etc.; t. XVII, p. i6o; t. I, p. 680.

(7) Ibid., p. 465.

diminuant leur concupiscence, empêchent qu'elle ne se déborde en des crimes qui pourraient entraîner ces élus au mal (8).

Il est donc vrai que les élus sont les fins auxquelles est ordonné tout l'ordre de la Grâce. Et il est vrai aussi que les grâces se répandent bien au delà du petit nombre des élus. Mais qu'elles soient données aux élus ou aux réprouvés, c'est toujours en vue des élus, et pour le bien des élus, pour servir de moyens à leur salut. Moyens infaillibles, puisqu'ils sont donnés, nous dit l'apôtre, selon le décret de Dieu et selon ses promesses.

(8) Ibid., p. 63i el 634.

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