LA GRACE EFFICACE PAR ELLE=MÊME
Dire que la prédestination est immuable, ou que le nombre des prédestinés est arrêté de toute éternité, c'est dire que les secours de tout g-enre que Dieu a préparés pour assurer la « délivrance » de ses « enfants » obtiennent très certainement leur eftet (i). C'est dire, par conséquent, que la Grâce, qui de tous les bienfaits divins est le seul propre à nous faire exercer (2) positivement les bonnes œuvres d'où suivent la justification, le mérite et la gloire, ne saurait manquer d'être efficace.
Mais, ce point accordé, une grande question demeure, — la seule, nous l'avons dit, qui divise réellement les théologiens
(i) V. AuG., De Dono Persev., cap. 14 : An f/uisquam dicere audebit Denm non prœscisse quitus esset daturus ut. credcrent ? Ant quos daturus esset Filio sao, ut ex eis non perderet quemquam ? Qaœ utique si proœscivit, profecto bénéficia sua quibas nos difjnatur liberare pra'scivit- Ilœc prœdestinatio sanctoruni nihil aliud est quant prœscientia scilicet et prœparatio beneficiorurn Dei quibus certissiniè liberantur quicumque liberantur... Arnauld traduit : « La prédestination des saints n'est autre chose que le décret éternel par lequel Dieu prévoit et prépare les grâces et les moyens par lesquels sont sauvés très certainement tous ceux qui seront sauvés... » (t. XVIII, p. 680). Remarquez la traduction de bénéficia Dei: « grâces et moyens ». Selon Arnauld, en effet (comme du reste selon saint Aujifustin et tous les théolof-icns catholiques), le salut des prédestinés est assuré d'une part par les grâces, <{ui produisent directement les bonnes œuvres, et d'autre part par toutes sortes de moyens surnaturels et naturels, distincts de la drâce, qui lui servent d'occasion ou d'auxiliaire. — 2) V. t. VII, p. ^5o.
catholiques, la seule qu'on ait agitée aux Congrégations de Auxiliis (3i — qui est de savoir d'où cette efficacité procède, et de quoi elle dépend.
Est-ce, comme parle le pape Clémenl VIII, « de la toutepuissance de Dieu », auteur et dispensateur de la Grâce, « et de l'emjiire que sa Majesté suprême a sur les volontés des hommes, comme sur toutes les choses qui sont dans le ciel (4) »'•*
Ou bien est-ce de la coopération de la volonté humaine, à qui seule il appartient, en toute indépendance, — Dieu se bornant à prévoir ses décisions sans les déterminer, — d'user des secours de Dieu pour bien agir, ou de les rendre vains (5)?
Faut-il dire que la Grâce se soumet au libre arbitre, ou qu'elle est soumise au libre arbitre?
(3) 11 faut observer cependant qu'une proiJusilion de Molina fut mise en cause, et même notée comme digne de censure par l'assemblée particulière des Censeurs qui suivit la X= Congrégation. Mais Arnauld remarque que ce ne lut là que le So" des erreurs marquées par les Censeurs, ilbid., t. XVII, p. 53o.) Plus tard, du reste, Arnauhl semble, ainsi que nous l'avons note plus haut (V. ch. II, p. 280, note 6'|), avoir convenu que la doctrine de Molina soutenue aux Congrégations de AiixilHis n'est pas essentiellement dillercnte du congruisme, auquel il n'y a rien à redire en ce qui concerne la prédestination, mais seulement en ce qui concerne « la puissance qu'a Dieu d'agir immédiatement sur la volonté des hommes » (v. t. XXXIX, p. 5à7-5à8).
(4) C'est le V" des i5 articles dans lesquels le pape Clément VIII résumait pour les Congrégations de Auxiliis la doctrine de saint Augustin sur la Grâce. C'est aussi le seul qui ait été contesté par les jésuites (jui défendaient aux dites congrégations la doctrine de Molina, et qui convenaient de lous les autres, en particulier de l'art. IV : « Selon saint Augustin, il y a une grâce efficace, et même très efficace, qui néanmoins ne blesse pas la liberté de l'homme »; et de l'art. X : a L'elfet de cette grâce eflieace est certain et infaillible, selon saint Augustin. » V. l'Écrit du pape Clément VllI, avec l'extrait des actes des Congrégations de Auxiliis, qu'y a joint Arnauld, en appendice à sa 2" Apol. de Jansénius (t. XVII, p. G85-G86 et p. 649, 656, 665). V. aussi à ce sujet les réflexions d'Arnauld, t. XVII, p. 529. Cf. Sur rauthenticité de l'Ecrit de Clément VIll, et sur le sens des Congrégations de Auxiliis^ t. XIX, p. 289, 242. — (5) C'est à peu près en ces termes que la question est posée par Molina lui-même. V. Coucord., quaest. XXllI, art. IV, et V, disp. I, memb. VII, p. 339-340.
Les protestants résolvent le problème par la suppression de l'nn des deux ternies.
Selon eux, la Grâce ne devrait j»as être appelée une aide de Dieu à l'homme, mais plutôt l'oeuvre, l'actitm de Dieu en riiomme (i). Aide, en etlet, implique quelque activité de la part de celui qui est aidé. Or, en ce qui concerne le bien, rbomme est incapable d'aucune activité si mince qu'elle soit, puisqu'il n'est, à cet égard, qu'un cadavre. L'homme n'a plus, eu autun sens ni à aucun degré, de libre arbitre. « La puissance du libre arbitre, que les papistes ont songée, est entièrement détruite (2); » si entièrement que rien ne saurait plus la rétablir, et que le sang même de Jésus-Christ n'a pas la vertu tle nous rendre la vie spirituelle. La rédemption nous sauve eh couvrant notre corruption des mérites infinis du Christ, non en la guérissant (3).
Ce n'est pas que chez l'homme à qui est lai le cette imputation, et qui en a la foi jiour gage, la présence du Saint-Esprit n'engendre nécessairement, disent Luther et Calvin, — sans expliquer comment, du reste, — toute sorte d'œuvres matériellement bonnes (4). Mais ces œuvres ne nous sont d'aucun mérite. Car d'un côté le venin de la concupiscence, — qui est devenu l'essence de l'homme, et qui est péché jusque dans ses mouvements indélibérés, — se mêle à n'im[)oi'te quelle amvre humaine, même accomplie sous l'impulsion divine, et la rend irrémédiablement impure et coupable. Et de l'autre, à lout ce
Il Calvin déclare : Si diccretur Deus opem ferre iiijirinir ioltinldli, iionidhiL nobis rclinqacreliir. Scd cum ilicitiir cfjiœrc volnnlalcm, jam e.xtra nos <iiiidquid in en bonuni est loaitur. (Institut. (^Iirist., lil). II, cap. III, n- 9. — (2) Calvin in eup. G Juan., cilc /;i l. MX, p. 490. — '■}) V. plus haut, p. ifi- el suiv.
(4) V. pins haut, p. 170.
qu'il y a de bon et de saint dans ces actions, notre volonté, puisqu'elle est mauvaise par essence, ne saurait avoir aucune part. L'office de la volonté humaine par rapport à la Grâce, c'est-à-dire à la volonté du Tout-Puissant, est celui d'un instrument inerte entre les mains de l'ouvrier. David, et saint Augustin après lui, comparent l'âme mue par la Grâce à la l'ramée maniée par le soldat (5). Isaïe parle de « scie » et de « cog-née » (6). Luther et Calvin prennent ces métaphores à la lettre. Et ils en déduisent que toute la coopération de l'âme à la Grâce se réduit à se laisser pousser par la Grâce, sans nulle faculté de résistance. L'âme qui est le sujet de la Grâce, dit Luther, « ne fait rien et n'agit nullement, mais est plutôt mue et poussée par Dieu, comme la cognée est remuée par l'ouvrier (7) ». Elle n'est, dit-il ailleurs, pas moins passive que l'argile au moment où le potier la façonne : Nonne mera passio ibi cernitur (8)? De même le livre de la Concorde, compilation de toutes les opinions luthériennes, affirme « que le Saint-Esprit agit dans notre entendement, dans notre cœur, et dans noire volonté, comme dans un sujet qui souffre, l'homme demeurant sans action et ne faisant que souffrir (9) »? Enfin, Calvin condamne comme injurieuse à Dieu l'opinion de ceux qui croient que la volonté de l'homme, quoiqu'elle doive être préparée par Dieu, « néanmoins besogne pour sa part >) (lo). La volonté de l'homme ne fait rien, par la raison que, « quand le Seigneur nous convertit à bien..., tout ce qui est de notre propre volonté est aboli, et tout ce qui succède est de Dieu » (11). Sans doute, en disant l'homme mû par la Grâce, on ne veut pas strictement le faire « semblable à une pierre, laquelle est agitée par une impétuosité du dehçrs, sans aucun sien mouvement, ni sentiment, ni volonté » (12). Mais
(51 AuG., Comment, in Psalni., p. 34- — (6) Is. X. — (71 De Serv. arb. — i8j Op. In. Psalni. : Kvvor est quod liberum arbitrium habent aliquatn actù'Uatem in bono opeve, qiiando de opère interno loquinmr... Qiiid obsecro activitalis hubcl Itiiam quando Jlgulus forinam ei atlinget ? Nonne mera passio ibi cernitur? Et de même de Seri'o arbitrio (éd. de Weimar, t. 18, p. 6'{3) : Qni vero nihil diibitat totnm in volantate Dei pendere, is prorsus de se desperat, nihil cligit, sed exspectat operantem Deum, is i)roximus est gratiœ, ut salvus fiai.
(9) Cité par Bossuet, Hist. des Variations, liv. VIII, cli. 5o. — (ro) Institut, chrét., liv. II, ch. III. — iii Ibid. — I12) Institut, chiél., liv. II, ch. V, n» II.
les hommes, même les fidèles, « besognent passivement, s'il est licite d'ainsi parler ; c'est qu'ils s'évertuent d'autant qu'ils sont poussés et que la faculté leur est donnée du Ciel » (i3).
La passivité de l'homme à l'égard de la Grâce est ainsi un dogme commun aux Réformateurs. Et c'est ce dogme, — encore qu'il ait été très vite mitigé ou abandonné par leurs disciples (i4), et que Luther et Calvin mêmes aient, peut-être, dans les sentences paradoxales qu'on vient de lire, dépassé leurs véritables sentiments (i5>, — que le Concile de Trente a
(i3 Ibid. — (i4) V. in t. XXXVIIT, p. 376; Cf. Lett. au landg^rave de Hesse, m Œuvres de Leibnitz, loc. cit. ; et t. XXIV, p. 5o2. Cf. Trad. de l'Egl. Rom., t. 111, p. i3i et iSa et suiv., et Bossuet, Hist. des Variations, liv. VIII, ch. 5i ; et Exposit. de la Doct. Catholique, ch. 7.
ii5i Jansénius s'efforce de trouver dans Calvin la négation absolue du libre arbitre (v. lib. VII De grat. Christ., cap. 21).
En réalité, la pensée de Calvin, et même celle de Luther, est loin d'être aussi radicale. En disant que dans les œuvres que nous fait accomplir la Grâce notre volonté n'est pour rien, qu'elle est « abolie », Calvin n'entend certainement pas affirmer qu'il y a vraiment suppression de la volonté humaine : il entend quelle est renouvelée, et que, dans ce renouvellement, le principe de tout ce qui se révèle désormais de bon chez elle, est en Dieu, non en l'homme, en sorte que tout le mérite revient à Dieu, et qu'il ne faut pas « que nous partissions entre lui et nous la louange » (Institut. Chrét., liv. II, ch. III, n" 6'. Cela revient à la parole de saint Augustin et de saint Paul que « Dieu met en nous le vouloir ». ilbid.)
Non seulement, donc, Calvin ne prétend point que le rôle de la volonté soit absolument nul sous l'action de la Grâce, mais il soutient explicitement qu'il y a.« quelque conjonction de notre puissance avec la grâce de Dieu ». ilbid., ch. V, n" 14. 1 11 ajoute : « Qui est celui si insensé, qui estime l'homme être poussé de Dieu, comme nous jetons une pierre? Certes, cela ne s'ensuit point de notre doctrine. Nous disons que c'est une faculté naturelle de l'homme, d'approuver, rejeter, vouloir, ne point vouloir, s'efforcer, résister : assavoir d'approuver vanité, rejeter le vrai bien, vouloir le mal, ne vouloir point le bien, s'efforcer à péché, résister à droiture. Qu'est-ce que fait le Seigneur en cela".' S'il veut user de la perversité de l'Iiomme, comme d'un instrument de son ire, il la tourne et dresse où bon lui semble afin d'exécuter ses œuvres justes et bonnes, par mauvaise main. Quand nous verrons donc un méchant homme ainsi servir à Dieu, quand il veut complaire à sa méchanceté, le ferons-nous semblable à une pierre, laquelle est agitée par une impétuosité du dehors, sans aucun sien mouvement ni sentiment ni volonté? Nous voyons combien il y a de distance. Que dirons-nous des bons, desquels il est principalement ici question? Quand le Seigneur veut dresser en eux son règne, il refrène et modère leur volonté, à ce qu'elle ne soit point ravie par concupiscence désordonnée, selon que son inclination naturelle autrement porte. D'autre part, il la fléchit, forme, dirige, et conduit à la règle de sa justice, afin de lui faire appeler sainteté et innocence. Finalement,
348 LA DOCTUINE DE LA r,UAi;E
eu en vue, quand il a frappé d'anathème quiconque dirait que, dans l'œuvre accomplie avec un secours surnaturel « l'homme ne fait rien du tout », qu'il est soumis à une inspiration « qu'il ne
il la conllrme et forlilie par la verlu de son Esprit, à ce qu'elle ne vacille ou dédiée. Suivant laquelle raison saint Augustin répond à telles gens : Tu me diras, nous sommes donc menés d'ailleurs, et ne faisons rien par notre conduite. Tous les deux sont vrais, (jue tu es mené et que tu te mènes : et lors tu te conduis bien, si tu es conduit par celui qui est bon. » (Institution chrétienne, liv. II, ch. ^', n» 14. A . aussi liv. II, ch. 111, n"» 5. ii, etc ) En d'autres termes, nous ne faisons aucun bien qu'autant que Dieu nous le fait faire : au fond, ce n'est que laflirmation de la grâce efticace par elle-même telle que la soutiennent tous les disciples de saint Augustin et ceux de saint Thomas, à qui Calvin se réfère expressément, ainsi qu'à saint Bernard (Institut, chrét., liv. II, ch. III, n° 5).
Et la pensée de Luther ne difière pas ici de celle de Calvin. Sa grande préoccupation, comme il le dit, est d'inimilicr l'Iiomme en lui montrant la nécessité de la Grâce. (V. De Seixo arbitrio, p. 682- ()3'i, et p. 753.) Mais il entend bien, quoique ce ne soit pas .son objet d'y insister dans sa controverse avec les catholiques [lbid.\, que l'homme coopère ■ Non operatar sine nobia, ut quos in hoc ipsuni recreavit et conseixat ut operalur in nobis, et nos ei cooperanini\ etc. ilbid., p. 754.)
Aussi ses disciples immédiats ont-ils toujours protesté contre une interprétation trop littérale de ses paroles sur la passivité de la volonté. Le luthérien Kemnitius déclare (dans son Examen Concilii Trid., 1078) : « On attatjue Luther parce qu'il a prétendu que l'homme tient dans un état purement passif pour sa régénération, comme si sa pensée était que le Saint-Esprit opère la conversion de l'homme en sorte qu'il n'arrive aucun mouvement nouveau dans la volonté qui a commencé à être renoivelée mais qu'elle soit entièrement oiseuse et dans l'inaction, et qu'elle soit seulement ébranlée et poussée par une impression aveugle. C'est ce que Luther n'a jamais pensé. Il n'a jamais enseigné que la conversion se fa.sse sans une pensée de l'enteiuieraent et un consentement de la volonté. Il a cru seulement, que Dieu attire les hommes qu'il convertit par leurs volontés, lesquelles il -opère en eux par son Saint-Esprit, comme saint Augustin l'assure... » (Cité par Fénélon in Instruel. pastorale en forme de dialogue, i'° partie, 2" lettre.)
De même les auteurs lutiiériens du livre d« la Concorde (1079) : « Lorsque Luther assurait que la volonté était purement passive, et n'agissait en aucune sorte dans la conversion, sou intention n'était pas de dire qu'il ne s'excitât dans notre âme aucun nouveau mouvement, et qu'il ne s'y comineuçàt aucune nouvelle opération, mais seulement de faire entendre que l'Iiomme ne peut rien de lui-même, ni par ses forces naturelles »; et aussi, ajoutaient ils » que la conversion de l'homme est une opération et un don de l'homme, non seulement dans quelqu'une de ses parties, mais en sa totalité». (Livre de la Concorde, p. 680.) Sur quoi lîossuet remarque que, s'il en est ainsi, « pour peu qu'on s'entende jj, il n'y a plus « aucune ombre de diflicullé » entre luthériens et catholiques (Ilist. des Variations, liv. VIII, n"' 5o et 5i.)
Le véritable sens de la pensée de Luther, il ressort de ses propres
peut rejeter », que < le libre arbitre mù et excité par Dieu ne coo[»ère en rien en donnant son assentiment à l'excitation et vocation divine », qu'il a- ne peut pas s'empêcher de consentir s'il le veut » (i6), qu'il est enfin « comme une chose inanimée
déclarations au sujet de la thèse d'Erasme : Erasme avait distingué trois opinions louchant le libre arbitre : i" La première qu'il estime dure, mais plausible, qui déclare l'homme incapable de bien, sauf l'aide d'une grâce particulière : Dura tibi i'idetur eoruin, sed famen aatis i>rohahilis, qui ne^ant hominern posse velLe boniirn sine peculiari ffradà, neganl posse incipere, negant posse progredi, perjicere, etc. : hanc prol)as ideo, quod relinquat hoinini studiuin et conntuni, sed non relinquat (juod suis viribus ascribat- (De Servo arbitrio, p. 6G7 et p, 670.) 2° La seconde, plus dure, d'après laquelle Uberutn arbitriuni nihil valere nisi ad peccandurn, solani gratiani in nobis operari bonuni, etc. Cette seconde oi)itiion, dit Luther, est en propres termes de saint Augustin. Ibid., p. 670.^ V Enfin la troisième, la plus dure, déclare nonien inane esse liberuni arbitriuni. sed Deuni tam bona quani niala in nobis operari nieraujue necessitatis esse oninia quœ fiant. {Ibid., p. 667 et p. ()~o.) C'est l'opinion de Wiclef et de Luther ilbid., p. 670.1 Or, dit Luther, ces trois opinions en réalité n'en l'ont qu'une {Ibid., p. 667); et en soutenant la troisième, je n'ai rien voulu dire de plus que ce qui est signifié par la dernière et même par la première : Ilic dico. forte non surnus .'iutis Latini fel Germani, ut rem ipsam non polueriinus edisserere. Sed testor Deum : aliud nihil volui dicere nec aliud intelligi pcr verba duaruni postremaruni opinionarn, quant id quod dieilur in .prinid opinione. Nec Augnsfinum aliud voluisse arbitror nec aliter ex ipsius i'erbis intelligo, quani quod prima dicit opinio, ita ut très opiniones a Diatribe (Erasmei recitataj apud me non sint nisi una illa mea sentenlia. Postquam enim convessum ac ratum est liberuni arbitrium ornissa Ubertate cogi in servitute peccati nec posse quicquani velle boni, ego ex fiis i-erbis nihil aliud possuin concipere, quam liberuni arbitrium €S.se inanem i'oculam, cujus res amis.sa sit^ Ainissam liber tatem mea grammatica \'ocat nullain libertatcn. tribuerc autem libertatis titulnm ei quod nullam habct libertotem, est tribuere inane iocabulum... Quis enim Jerat istum abusum loquendi, ut liominen simnl liaberc liberum arbitrium dicamus, et simul aniissd Ubertate cogi in sen'itute peccato ac niliil boni pos.se velle asscramus ? Pugnant h<vc comniuni sensui, et tollunt prorsus usuin loquendi... De .Servo arbitrio, p. (570-771.)
On voit ici l'esprit de Luther: logique à outrance; désir d'insister sur les mots. Il part de l'idée de liberté = puissance des contraires ; il nie la puissance séparée de l'acte. La vérité est, comme il serait facile de le montrer par les textes, que la doctrine de Calvin et celle de Luther touchant les rapports de la volonté humaine soit avec Li concupiscence, soit avec la Grâce, revient purement et sinqilement à la théorie augustinienne des deux délectations. (V. Luthkh, De Sen-o arbitrio, \). 634-635, et CalviiV, Resp. contra Pighiuni, lib. III. 1
116 C'est le fameux neque posse dissentirc si velit, qui joue un si grand rôle dans les controverses entre thomistes, molinistes, augustiniens, et qu'invoquera si souvent Malebranche contre Arnauld ou contre Boursier.
35o LA DOCTRINE DE LA GRACE
et purement passive » : veluti inanime quoddam, nihil oninino agere, mej'èqiie passii'è se habere (17).
Par un excès opposé, le molinisrae, de peur d'anéantir la volonté humaine sans la Grâce, assujettit la Grâce à la volonté.
Tout le système des molinistes touchant la Grâce, roule, comme l'observe leur grand adversaire Leraos, sur l'idée qu'ils se font de la liberté (i). La liberté, ou l'indiftérence d'équilibre avec laquelle ils la confondent, et à laquelle la chute d'Adam n'a pas porté et ne pouvait porter atteinte, est, à leurs yeux, nous le savons, la faculté, non seulement de se déterminer par soi-même, mais encore de n'être déterminé par rien autre chose que soi. Elle est à ce titre une véritable cause première, un principe absolu, indépendant à l'égard même de Dieu a). Certes, dans l'ordre de la nature, la volonté humaine, pour s'exercer, et pour ne point retomber à chaque instant dans le néant, a besoin, comme toute créature, du concours du Créateur : mais ce concours, opérant avec la volonté, et non en elle, la soutenant sans la diriger, faisant que l'action volontaire, quelle qu'elle soit, se réalise, et ne contribuant en rien à ce que telle action soit réalisée plutôt qu'une autre, ce concours général et concomitant, se plie aux mouvements du libre arbitre, bien loin de les déterminer (3). Il n'en va guère autrement, dans l'ordre surnaturel, de ce secours particulier et prévenant qu'est la Grâce (4)- La Grâce, en effet, n'a pas pour mission d'amener le libre arbitre à des œuvres distinctes spécifiquement et quoad substantiam actûs, de celles dont il est cajjable par nature : car par nature le libre arbitre est capable
(17) Concil. TriiL, Sess YI, can. 4 et cap. 5.
(i) V. Trad. de l'Lgl. Rom., t. II, p. 178. — (2) D'après les actes des Congrégations De Anxiliis, les jésuites « constiLuunt liheriim homini» arbitriiun exemptum (Cdoniinio Dei, iia ut possit illudrogare et snadere, non aulern possit illiid « iminutare, in/lectere, et transferre » listis eniin terminis utitur sanctus Augiistinus) , « quocumque ipse volaerit. <> Extrait des Actes des Congrégations De Auxiliis, in t. XVII, p. 687).
(3) V. MoLiNA, Concord., quœst. XIV, art. i3, disp. 26, 28, 29, etc.
(4) V. Concord., qu. XXIII, art. 4 et 5, disp. I, inemb. VII, p. SSg. Cf. t. XVIII, p. 70.
LES DEUX ERREURS CONTRAIRES Joi
de se jwrtor à n'importe quelle action convenable, fût-ce un acte (l'amour de Dieu pai'-dessus toutes choses (5). Tout ce qu'n à faire une aide surnaturelle est de procurer aux œuvres déjà moralement bonnes un degré supérieur de mérite, et un caractère plus excellent. L'action delà Grâce va seulementàcomjdéter (elle du libre arbitre et par conséquent la suppose. Aussi, de quelque manière que soit fourni ce complément (6), il est sur qu'il ne peut que se proposer au libre ar])itre, et ne vaudra qu'autant qu'il plaira au libre arbitre d'en disposer. Le libre arbitre, dit Lessius. se sert des forces de la Grâce exactement comme il se sert des forces de la nature 17). La Grâce, tant actuelle qu'habituelle, est comme un instrument, veliiti iiistriimentuni, (\Mi\ nous appartient d'utiliser ou de négliger, à notre gré. Du profit qu'en fait le libre arbitre, « ex usa liberi arbitra, dérive toute la différence que les Ecoles ont coutume d'établir entre les grâces efficaces et les grâces simplement suffisantes. En elle-même, chaque grâce est suffisante, car elle enferme tout ce qui est nécessaire pour que la volonté, si elle y coopère, produise avec elle des œuvres d'un mérite surnaturel. Et aucun n'est tellement efficace qu'elle ait par ellemême la vertu de déterminer à agir une volonté qui cesserait d'être libre dès là qu'elle serait déterminée. Si, de par l'indifférence d'équilibre, il peut toujours arriver que le libre arbitre obéisse au plus léger attrait, comme il peut arriver qu'il résiste aux motifs les plus pressants (81, on doit croire que plusieurs se sauvent avec des grâces infiniment moins abondantes que n'en ont reçu certains damnés (9). Autrement dit, j)t>ui emprunter à saint Prosper la formule dans laquelle il voit le résumé et la condamnation du semi-pélagianisme, toute la valeur du secours de Dieu dépend du ca[)rice de 1 homme : Ergô hominis oalida arbitrio divinœ voluntas, aut etinni invalida est {10} .
5) Concord., qu. \IV, art. i3, disp. 226 et suiv. — 6) On sait (|ue pour Molina, les justes n'ont besoin de la grâce actuelle que pour les actes " difliciles » ; pour les autres, ils peuvent les accomplir avec la seule grâce habituelle. — V. Concord. qu. XIV, art. i3, disp. 8 et 19.
17) Lessius, De Fra'dest., n" 72, cité par Jansénius, lib. II, De Grat. Christ., cap. 8. V. d'autres formules de Lessius in I. WII, p. i-^^-i-b. — (8) C'est précisément en cela que consiste l'œquilihriurn potenlia' auf iiriam. — (9 V. Concord., qu. XXIII, art. IV et \ , disp. I, mcml». 12.
(10) V. t. .\VIII, p. 842. Pour une démonstration dctailléedes ra|)pf)rts
C'est aussi à cette formule qu aboutit (si ditFérente qu'elle soit du semi-pélagianisme, sur le chapitre de la prédestination) la conception congi^iiiste de la Grâce. Le congriilsme, tel que le définit le décret d Acquaviva. veut que la grâce efficace, qui obtient son ellet, se distingue de la grâce suffisante, qui ne l'obtient pas, par une différence qui soit antérieure à l'événe-
<lu molinisiue et du semi-pélagianisme en ce qui coacerne l'etticace de la Grâce. V. Lalane : De la grâce victoi'ieuse de J.-C, ou Molina el .ses disciples co/n'oinciis de l'erreur des pélagiens el des .seniipélagienssurlefioinl de la Grâce soumise au libre arbitre (Paris- ïG.ti, 4°I- — Il -semble, d'après lexcelient Traclatus de gràtià, de Gourlin, [l'jS'i t. I, p. 109-1261, qu'on doive distinguer trois classes de senii-pélagiens : tous admettent que la (iràce, tant actuelle qu'habituelle, est offerte indinéremment à tous les hommes, et <ju'il dépend du libre arljitre de chacun de la recevoir ou de ne la pas recevoir. En d'autres termes, tous nient la prédestination gratuite. Mais : a\ Les uns repoussent absolument toute grâce intérieure, et n'admettent comme Grâce que des grâces extérieures telles que la promulgation de la Loi, prédestination de l'Evangile, etc., la Loi et la Doctrine. Ceux-ci, qui ne sont pas éloignés du pur pélagianisme, sont représentés notamment pai' Fauste {De Grat. et Lib. arb., lib. H, cap. VL VH, X ; lib. I, cap. X, XI, XVir. cf. St Piiosp., Ep. ad August., n" 4)- — ft) Les autres admettent une grâce intérieure pour toutes les bonnes œuvres, à l'exception du commencemenl de la foi. A l'homme il appartient de vouloir, de croire, et de demander; à Dieu de guérir, d'aider et d'appliquer axi bien, en vertu d'une grâce intérieure et même ellicacc. De l'homme dépend le commencement du salut; — et ils entendaient par là à la fois le commencement de la foi en Christ, le désir de la guérison et la prière. Y. IIilairk, Zi^). ad August. n" 2; Saint Prosper, Ep. ad Aug., n" G; S.\iNT Augustin, De Dono perseï'., cap. XXI, cap. XXII et De Praedest. Sanct., cap. I, n" 2). C'est l'opinion de la plupart des prêtres J de Marseille, telle que l'expose saint Prosper dans son Garni, de Ingrat. — c) Enfin selon Cassien, qui s'écarte des autres seniipélagiens, la foi, de même que les bonnes œuvres, nous vient, dans son commencement, tantôt de Dieu (comme c'est le .cas pour saint Paul I, tantôt de l'homme même, mais assisté de quelque grâce. (V. Cassien, Collalio Xlll, cap. H-19; et contrairement saint Prosper contra Collatoreni. cap. III.) Dieu donne la grâce efticace des bonnes œuvres à tons ceux en qui il voit ces bons mouvements initiaux, soit «[u'ils viennent de Dieu, soit qu'ils viennent du libre arbitre de l'homme. Gas.sien paraît admettre ainsi une double catégorie d'élus, à la façon de Le Moine. — Dans ces conditions, que faut-il penser de la I)roposition de Jansénius : (jue les senii-pélagiens admettaient la nécessité d'une grâce intérieure prévenante même pour les commencements de la Foi et de la bonne volonté? La plupart des seniipélagiens n'ont ni admis ni rejeté la nécessité de cette grâce : ce n'était pas de ce point qu'ils discutaient avec les catlioliques- L'argument lire par Jansénius des Epîtres d'Hilaire et de saint Prosper à saint Augustin n'est pas convaincant. Mais quelques-uns l'ont admise expressément: Gennauius [Lib. de Dogmatibus Ecclesiw, cap. 21 et 26;
meut, ou, comme parlent les théologiens, in actu primo, et non pas seulement in actu secundo (iri. Et il met cette dillerence clans une certaine congruité qu'aurait la première avec les disjiositions de celui qui la doit recevoir (laj. Mais la congriiité qu'a en vue le congruisme \i3} ne se l'onde sur aucune relation causale entre la Grâce et la décision du libre
où il s'exprime presque dans les mêmes termes que Molina, qu. i4, art. i3. disp. 8) ; Cassien [Collatio XIII, cap. 3, 6, 8, i8; et De Institutis Oi'nobiornm, lib. XII, cap. i6, cap. 4 et 5). V. à ce sujet Tract, de grat., p. i24-i33. Ce qui est vrai, du reste, de tous les semipélagiens, c'est qu'aucun n'avait la moindre raison de rejeter la grâce suffisante générale de Molina ibid., p. 124-126 .
Il V. t. XVI, p. 255; t. VIII, p. 364-365; t. XXXI, i34; t. XXXIX, p. 555-556. Cf. ScHNEEMAxx, p. 3o3. — (la) V. t. VII, p. 454-455. — i3 On peut entendre la congruitc d'une autre manière, disant qu'une grâce est plus congrue qu'une autre, parce qu'elle est plus apte, en raison du poids, de la suavité, ou de la continuation de l'impression qu'elle lait en l'âme, à vaincre, dans telle circonstance et chez tel sujet, les obstacles de la concupiscence, et à enti-ainer la décision de la volonté. La ro/igTH/^t'', entendue en ce sens, — qui parait bien être celui ([u'avait en vue saint Augustin dans le fameux texte des Quœst. ad Simpliciati. (liv. I, qu. 2) dont se prévalent les congruistes, marque tout bonnement, comme la contenipération du P. Tbomassin, la proportion de la cause à son effet, et la condition que doit remplir la grâce pour être efficace par elle-nicmc. V. p. ex. la discussion de ce passage des Qufcst. ad Simplifian., qu'invoquent tous les molinistes et congruistes d'autrefois et d'aujourd'hui, depuis Molina et Vasquez jusqu'au P. Porlalié cf. l'art. Augustin, dans le Dict. de Th. Catholique ., et auquel Malebranche se réfère aussi t. XXXIX, p. looi : Janskxius, lib. II, De Grat. Christ., cap. 3i et "32; cf. Lett. de Jansénius àSaint-Cyran, éd. Du A'ivier, p. 22-23. Sur les diverses manières d'entendre la congruité, v. le Traité iu libre arbitre, de Bossuet; v. aussi l'art. Congruisme, île Quilliet, ians le Dictionnaire de Th. cath. Il est bon de remarquer ([ue chez les aiaitres du molinisme et du congruisme, les distinctions sont beaucoup moins marquées que chez les disciples. Molina, par exemple, îdniet que dans certains cas la Grâce est tellement puissante ([u'il est iûr, à raison de cette puissance même, que le libre arbitre n'y résisera pas. Seulement, ajoute t-il, ce n'est sûr que d'une certitude morale. 1 faut savoir, du reste, que la notion de la congrnité de la Grâce est •hez Molina plus indécise ou plus complexe que chez les congruistes )ostérieurs. Molina admet très expressément que, dans certains cas, — issez rares, il est vrai, — par exemple dans le cas de la conversion de ;aint Paul, — la Grâce tire son efficace de sa fniissance même et de sa orce de persuasion (tantd luce tam potentique adjutorio), si bien que e succès peut être prédit à coup sur en dehors même de tout recours la science moyenne inullu.f prorsùs dubitet, etc, et cela sans que 'homme en soit moins lii)re de cette nécessité qui suftit pour Qériter ou démériter. (V. Concord. qutest. XIV, art. i3, dip. 53, nemb. IV.) ^''cst-il pas clair que Molina accorde là tout ce que lemandent les augustiniens et les défenseurs d'une congruilé ntrinsèque?
arbitre (i4)- Elle ne comporte pour la Grâce qu'une « dénomination extrinsèque ». A vrai dire, elle n'existe qu'au regard de Dieu, et ne se peut définir que par rapport à la science moyenne (i5i. Il faut penser, en elïet, que Dieu, selon les disciples de Molina, outre la science de simple intelligence par laquelle il connaît tout ce qui n'est que possible, et la science de vision, par laquelle il a connu de toute éternité tout ce qui devait eU'ectivement arriver, possède une troisième sorte de science, par laquelle il connaît tout ce que feraient les causes libres dans les diverses circonstances où elles pourraient se trouver placées (i6). Dieu sait, par exemple, à quoi se porterait le libre arbitre de Pierre si, en telle occasion, telle grâce I lui était fournie. Il le sait avant d'avoir fourni à Pierre aucune grâce, et quoique dans chaque hypothèse Pierre ne laisse point, en vertu de son indilférence, de pouvoir réellement se porter du côté contraire (17). Cette sorte de divination ou de supercompréhension mystérieuse (18), qui va de la condition éventuelle à l'acte subséquent, alors qu'aucune connexion ne rejoint l'un à l'autre, c'est ce que Molina nomme la science [
(i4) V. SuAKEZ, De Gratùi, lib. V, cap. 25 et cap. 52. On peut voir une explication de la congruilé des congruistes chez MalebrancLe iqui, comme on sait, se rallie à ce sentiment). V. notamment 11° Lett. cont. la déf. de M. Arnauld, Recueil, t. 1, p. 5o6-5o8. — ii5) Arnauld pense que Molina s'attribue l'invention de la science mojenne. V. t. XXII, p. 69(5. Cf. en sens contraire, Molina, Concord. qu. XIV, art. i3, disp. 53, et Scbneemann, p. 3i. — (161 V. t. VU, ]>. 454-4-^â Cf. Molina, Concord., qu. XIX, art. i3, disp. Sa. V. aussi Malebrancbe, 11* Lettre contre la Déf. de M. Arnauld, Recueil, t. 1, p. 5o8. — Il est bon de noter, et lui-même le fait observer à Bayle, — qu'Arnauld n'a jamais condamné I' la science moyenne. Il proteste i< qu'il ne s'est jamais exj)liqué sur ce qu'il croit de la science moyenne, s'étant toujours contenté de montrer que l'el'licacité de la Grâce ne dépend point de cette science, mais du souverain empire qjie Dieu a sur les volontés des hommes, leurll'» faisant vouloir tout ce qu'il veut pour les porter à lui sans blesser leur liberté ». (T. XL, p. 3.)
(17) V. Molina, Concord. qu. XIV, art. i3, disp. 52. — (18) Molina souligne lui-même le paradoxe de cette science moyenne, en disant que, par elle, Dieu a une connaissance certaine d'un événement qui en soi est incertain : Quod in se erat incertiim scii'it certô. ilhid., disp. 52, p. 2'3G.) Cette conception a maintes fois été critiquée par les thomistes, du point de vue philosophique et du point de vue théologique. (\. par ex. Boursier, De l'action de Dieu sur les Créatures, t. l\, p. 68 et suiv. et p. 80 et suiv.) . Pour une critique spécialement philosophique on peut voir Leibnitz, Théodicée, art. 39 et suiv.; et aussi Opusc. et fr. inédits ;éd. Couturat), p. 3, p. 17, p. 25-27.
conditionnelle ou science nioj-enne (191. Et les grâces qui, à
l'épreuve de la science moyenne, se révèlent comme devant
étie, eu lait, suivies île l'adhésion de la volonté, ce sont les
grâces congrues. Or cela étant, de la part de Dieu qui distribue
sciemment toutes les grâces, le don d'une grâce congrue
marque sans doute une bienveillance infiniment plus considé-
jrable que celui d'une grâce incongrue ; et ainsi, entre les deux
Sortes de grâces, la dilï'érence est énorme in génère beni/icii;
il n'en est pas moins vrai qu'à les envisager en elles-mêmes et
n génère auxilii. la première grâce n'a rien de plus que la
econde, puisqu'elle doit son succès, non à aucune force ou
qualité qui lui soit propre, mais uniquement à ce qu'il a j)lu
lu libre arbitre de l'accueillir, tandis qu'il aurait pu tout aussi
sien la rejeter. Et la distinction a beau se faire antérieurement
l'événement, elle lui est tout de même logiquement posté-
ieure. puisqu'elle repose sur la décision de la volonté. A la
érité, il faut ajouter, pour exprimer fidèlement la doctrine
ougruiste, sur la décision de la volonté en tant que préçue par
')ieu. Mais la prescience de Dieu, dans cette doctrine, suppose
on objet, et ne le cause pas (20,). Il appartient à Dieu de
lonner ou de ne pas donner telle grâce qu'il sait congrue ;
Qais il ne lui appartient pas de faire que telle grâce soit ou
on congrue. C'est donc bien encore, en dernière analyse, au
bre arbitre de l'homme que l'efficacité de la Grâce est subor-
onnée (21 1.
19 Sur l'équivoque de ce mot science conditionnelle, v. Boursier,
. cit., t. IV, p. 80-88; cf. Leibmtz, loc. cit. — 20 V. Molin.v, Concord.
. XXIIl, eirt. lY et V, disp. I, niemb. XI. XII, XIV, etc.; qu. XIV,' [•t. Xlll, disp. XLIX, appendice, p. 444* Cl". Lessus, Resp. ad Antapol., i Schneemann, p. 419-
(21 V. à ce sujet Jaxsenius, lil). III, De Grat. Cliristi, cap. 3. C'est issi ce que remarque Quesnel : dans la doctrine de la science oyenne " cette eflicacitc n'est point dans la Grâce même, et elle eut proprement de la volonté, qui quelquefois obéit à une grâce us faible, et d'autres fois en rejettera une plus forte : quoicjue dans ; systcnie ce soit toujours un bienfait de Dieu de ce qu'il lui a plu ; donner cette grâce dans des circonstances où il prévoyait qu'elle •rait reçue, et de ce qu'il a bien voulu, ])our ainsi dire, prendre la •lonté dans sa belle humeur •<. V. Hclaircis.senieiit de Ouesnel, en tête îs Lettres du prince de Conti ou l'accord du libre arbitre avec la •àce de Jésus-Christ, enseigné par S. A. S. au P. Dechamps, jésuite dite par Quesnel). Cologne, 1689, in-12. Cf. Lessils. De Grat. Kfficaci, p. 18, n° 7, et GuiLLERMiiN, De la Grâce suflisanle, liev. tliorniste, 190a,
Et, bon gré mal gré, quelques chemins nouveaux qu'on essaie d'ouvrir, quiconque a une fois admis la définition moli nienne ou semi-pélagienne du libre arbitre, finira toujours par en revenir là. Le P. Malebranclie peut bien professer une grâce efficace pai' elle-même ou mieux encore phy.siqiiemerii pi'édéterminante (22). Puisqu'il fait d'autre part de la noninçincibilité V essence de la liberté [i3^, il va de soi que cette prédétermination de la Grâce ne doit s'entendre qu'à l'égard de ce qui, dans l'activité humaine, ne mérite point le nom ai libre. En fait, selon le P. Malebranclie, la Grâce consistant eu un « saint plaisir », et tout plaisir « poussant, pour ainsi dire la volonté vers son objet », il faut avouer que la Grâce es1 toujours efficace en ce qu'elle produit toujours en l'âme ur « ébranlement », un certain amour du bien i24). Mais ce1 amour demeure purement instinctif, donc non méritoire, jusqu'à ce que s'y ajoute Vamour de choix produit par V acquiescement du libre arbitre i25i. Et cet acquiescement dépend dt nous seuls 12G1. De sorte qu'il dépend de nous seuls de faire que l'impulsion divine aboutisse à quelque résultat moral c1 surnaturel, ou soit arrêtée tout court (27). Quel moliniste ne reconnaîtrait là le fond de ses pensées ? Aussi bien ni Molins lui-même, ni ses disciples les plus authentiques ne l'ont-ils d( difficulté d'admettre en la Grâce une vertu active ou une -
(22 V. à ce sujet t. XXXIX, p. 202-253, etc. — (28) V. llnd.., et p. ()i)4 717, 718, etc. Cf. Traité de laXature et de la Grâce, Disc. III, n» i. — (24) i" Ecl sur la Recherclie dr la Vérité, Traité, Disc. III, ir 19. Cf. t. XXXIX, p. 478 — (25) Ibid. Disc. III, n 28, etc. Ainsi, pour Malebranche, le liljn arbitre va plus loia qu'il n'est poussé par la Grâce. C'est, remarque '' Arnauld, renchérir sur Molina et revenir à Pelage V. t. XXXVIII p. 648-649 ; t. XXXIX, p. ICI. Fénelon, inspiré par Bossuet, fait Malebranclie précisément le même reproche. V. Réfut. ilu système di. P. Malebranche, ch. 34.1 — 26; V. t. XXXVIII, p. 648-649.
(271 « Cette action que Dieu met en nous dépend de nous. » (Recherch de la Vérité, i" Ed., cité et soulig-né par Arnauld, t. XXXIX, p. 256.;^. On sait que c'est ce qui choquait M"" de Sévigné dans le système d^ ^' Malebranche, « cette impulsion que nous arrêtons tout court. { '' On sait d'autre part que l'un des motifs pour lesquels le Traiti de la Nature et de la Grâce a été condamné à Rome en iôqc (au rapport du Consulteur romain), est que, d'après le Traité c'est le libre arbitre qui rend la Grâce efficace ou inefiicace. Sm (juoi le P. André déclare qu'il faut que ce Consulteur « n'ait lu le' * P. Malebranche qu'avec les yeux de M. Arnauld ». (V. Vie de Mal. pai ' le P. André, éd. Ingold, p. 198.) '
efficience^ par laquelle elle ne manque jamais de causer en Tànie une motion, voire une prémotion 1281. Bien mieux, ils insistent sur ce que, la Grâce prévenant le libre arbitre, l'invitant, 1 attirant, le poussant, le liiire arbitre n'aurait, pour bien faire, qu'à se laisser faire. D'où ils concluent, qu'en la rigueur des termes, c'est par elle-même ou de la part de Dieu que la Grâce est efficace ; l'homme peut seulement, par sa résistance, la rendre inefficace (291. Et le P. Malebranche, iprès tout, ne soutient pas autre chose (3o). Mais en cela, lui t le reste des molinistes ne font guère que jouer sur les mots. Car qu'on rapporte à la puissance de Dieu tout le positif de l'action surnaturelle, qu'on diminue la part de l'homme jusqu'à vouloir qu'il ajoute simplement à la Grâce cette condition toute négative, la « non-résistance » i3i) : cette condition légative est pourtant ce à quoi le succès entier de l'entreprise iivine est suspendu, et faute de quoi la vertu de la Grâce iemeure lettre morte. De quelque nom, par conséquent, qu'on ippelle l'opération surnaturelle, « attrait », « suasion », « inviatiou », « illumination », (• motion » ou 0 prémotion », la nême question reviendra toujours de savoir, cette opération ine fois donnée, d'où vient que la volonté y coopère : si c'est le son unique chef qu'elle se détermine à suivre la voix qui
(28 V. t. \X, p. 565. C'est sur ce fondement que les tliéolo- :iens de Port-Royal sefToi-cent de réduire la doctrine du domiicain >'icolaï au pur molinisme. En réalité, on peut se demander 'ils ont bien compris la doctrine de Nieolaï, qui ne diflere •eut-être pas autant qu'il semble du reste de l'Ecole thomiste. V. làessus notre t. 111, ch. II.
(ai) V. MoLiN.A., Concord., qu. 23, art. IV et V, disp. I, memb. 6, et CHNKEM.'VNN, p, 235. Cf. les tlièscs du prince de Conti soutenues sous inspiration des jésuites, et contenues dans les livres duP. Dechamps : h'fcnsio Ccitsurti' Facultatis, etc. Paris, 1646 4" : Inefficax gratin veddiur lier soliun creatarn voluntatem; at efficax .sirniil atque indù'isibiliter er liane et per ipsam gratiam.
(3o V. II« Lett. cont. la Déf. de M. Arnauld. Recueil t. I, p. 492: • On ait bien que la Grâce ne tire point son eflicace de nos volontés, si par efliiace de la Grâce on entend sa propre force ou son action » — tu Sur ce caractère tout nésçatif du consentement que le libre arbitre onne ou refuse à la Grâce, v. Malebranche, Rech. de la Vérité, i" Eclairiss. Cf. Réflex. sur la Prémotion physique.) Bien des années avant Maleranclie, le I)"^ llallier avait soutenu une doctrine assez semblable, au ire d'Aruauld qui le rapporte pour la réfuter. i,V. t. 1, p. 22. Arnauld, u reste, ne parait pas avoir fait de rapprochement entre la doctrine e Malebranche et celle de Hallier.
l'appelle, ou si c'est Dieu qui l'y détermine (32). Si c'est à elle seule qu'appartient la décision, comme sont bien obligés d'en convenir tous les défenseurs de l'indinérence molinienne, il faut donc que Dieu, avec ses secours prévenants, fasse devant elle ligure de solliciteur et pour ainsi dire de suppliant i33i ; il faut, si grand que soit son désir de nous faire bien vivre aiin de nous sauver, et si puissante que soit son aide, « que Dieu attende que nous voulions >, contrairement à la décision formelle du Concile dOrange (34'. Il laut que la toute- puissance du Créateur se soumette à la versalité de la créature. Il faut que l'œuvre du salut se fasse en nous non pas selon le bon plaisir de Dieu, pro bond volimtnte, comme le dit l'apôtre i35i, mais selon le notre. Et, ainsi que le disait encore Lemos aux Congrégations De Aiixiliis, « voilà en substance et en abrég'é l'erreur des pélagiens et des semi-pélagfiens » (36f.
Semi-pélagiens ou molinistes s'égarent, comme s'égarent Luther et Calvin. Mais leurs égarements inverses ont une
(32 V. t. XVIII, p. 575-5j6. Cf. Jansknius, De Grat. primi hominiSy cap. 19. — (33^ Y. Jans., loccit— 34) V. t. XVIII, p. 575-5j6. Cf. t. XVII, p. 217. Le can. 4 du Concile d'Orange porte : Si quis, iit a pcccato piirgemnr, voluntntein iwstrani Deiiin exspectare contenait, non autem ii( etifun piu'gdi'i velimus per Spiritiis Sancii infusioneni et operationeni in nos fieri conjitetur, resiatit i/)si Spiritiii Snncto, per Satonioneni dicenti : Pni'paratur volnntas a Domino (Prov., VII, 35), et Apostolo salnbi'iter prœdicanti: Deus est qui operatiir in vohis et velle et perficere pro honà volnntate. {Philipp., II, i3.i V. aussi can. 6. Certaines formules de Lessius, et aussi de Suarez (les congruistes, nous l'avons dit, ne diffèrent point là-dessus des purs molinistes), sont en opposition directe avec les canons du Concile. Par ex. Lessius : Auxiliiun exspectat consensnm voliintatis cujus usai subest. (De Grat. effic cap. 18); et encore : Deus exspectat ut cooperunuir sec(P gi'atin' et eonsequenier ut velimus purgari. [Ibid., cap. 12.) Cf. Svahi;z, De Aiixiliis, lib. III, cap. 16.
(35) Philip. II, i3. — (36) V. t. XVII, p. 192. Saint Augustin, dans son Ep. ad Vital., fait consister l'erreur capitale des semi-pélagiens qu'il combat, en ce qu'ils ont cru que consentire i-el non consentire ita nos- Iruni est ut, si i-elinius, fiât, si autem nolumus, nihil in nobis operationem Dei valere faciamus. (T. XVIII, p. 3ii-3i2. Sur le rapport du semi-pélagianisme et du molinisme touchant la coopération de la liberté et de la Grâce, v. Jansémis, IlapiAAY-.Aov, etc., cap. ^■. t. XVI K p. 1-4-175. p. 192-193 ; t. XIX, p. 24-25.
LES DEUX EIIHEURS CONTRAIRES JSq
seule et même source : la fausse conception de la Grâce et de la volonté comme deux principes extérieurs l'un à l'autre, et dont les opérations sont discernables l'jji.
Pour les protestants, la volonté humaine, absolument corrompue par la chute, et réduite à l'état de cadavre, est et demeure à jamais l'ermée à toute régénération. La grâce divine, sous couleur de l'assister, doit se substituer à elle, et travailler à sa place. Et si, par l'ébranlement que cette vertu den haut communique à tout l'être, elle lui fait produire au dehors des œuvres saintes en apparence, elle le laisse au dedans telle qu'elle est, souillure, concupiscence et péché.
Mais pour les molinistes aussi, quoique jyav une raison bien ditïerente, le fond de la volonté échappe à l'influence de la Grâce. TSon qu'ils ne se plaisent à répéter que la Grâce influe dans la. faculté de vouloir : c'est même lun des points par où ils opposent le secours surnaturel au concours ordinaire, lequel n'influe que dans les actes voulus. Et nous savons qu'ils ont coutume de définir la Grâce : « Une illustration de l'entendement jointe à une motion de la volonté. » Seulement prenons garde que, dans leur formule, la volonté est prise en son acception la plus large, comme synonyme d'inclination ou de désir en général. La volonté proprement dite, celle qui mérite, ou démérite, celle qui est libre, consiste dans le désir délibéré et consenti. Or cette faculté de consentir, ce pouvoir que nous avons de nous arrêter à un désir, de le choisir et de le faire nôtre, ce « principe de détermination », pour parler comme le P. Malebranche, cela c'est, au plus ju^ofond de notre cœur, une sorte de fort impénétrable où Dieu même n'a point accès. Suivant une autre expression du P. Malebranche, qui pousse ici à sa dernière précision la conception moliniste, la Grâce meut la volonté, non la liberté. 11 y a donc, en l'homme qui reçoit la Grâce, une activité dont l'activité de la, Grâce est radicalement distinguée.
Et dès lors, si la réception de la Grâce est suivie de quelque bonne œuvre, on n'a à opter qu'entre ces deux partis : ou rap-
(3-1 Arnaukl donne expressément la dislinclion entre ce qui est de la Grâce et ce qui est du libre arbitre comme le principe commun des deux erreurs opposées de I*éla<^e (et aussi (!<■ Malebranche), et de Luther. V. t. XWIX, p. Ii3-ii4.
36o LA DOCTRINE DE LA GHACE
porter tout à la Grâce, et dans ce cas réduire à néant la participation du principe humain ; ou, pour conserver une place au princij)e humain, partager l'oi^uvre du salut entre l'homme et Dieu (38).
Calvinisme ou molinisme : on ne saurait échapper à ce dilemme, dès qu'on admet au sein de la volonté une puissance, si minime soit-elle, à quoi la Grâce demeure extérieure.
Le caractère essentiel de la Grâce, selon la tradition catholique, est, au contraire, d'être intérieure non seulement à lame, mais à la volonté, non seulement à la volonté, mais au libre arbitre, de s'insinuer dans les replis les plus secrets de l'être humain, et de faire jouer les ressorts les plus intimes de l'action humaine.
(38) C'est la grande erreur du molinisme qu'il . partage l'ceuvre du salut entre le libre arbitre et la Grâce. « T. XVIII, p. i5"3.
LA VÉRITÉ CATHOLIQUE