L ACTION DE LA (IRACF. SUR LA VOLONTE
nuim les/ail m'oir par C efficace de sa Grâce (56). A'ia vérité, elles ne sauraient être qualifiées de même sorte. La première seule a été délinie comme de foi. La seconde a bien failli l'être aux Congréi^ations De Auxiliis: les circonstances ont empêché qu'elle ne le iïit (07). Mais quoiqu'on n'encoure pas, à la i^ejeter, la note d'/tcrésie, cette seconde maxime suit si évidemment de la première, que le théologien catholique la doit mettre au rang de celles pour lesquelles il se tiendrait heureux de répandre son san^- i~yS\.
La grâce efficace par elle-même n'a fait l'objet jusqu'à présent d'aucune décision des (Conciles {M)\. Gardons-nous d'en conclure qu'il s'agisse là d'une de ces matières indifférentes sur lesquelles on peut à son gré tenir le pour ou le contre (601. La croyance de l'Eglise, pour ne s'être point encore traduite sur ce sujet par un dogme formel (61 1, n'en est pas moins certaine (621.
On la peut apprendre de l'Écriture, particulièrement de rilvangile et des Kpîtrcs de saint Paul iG3i.
(56i V. t. VII, p. 449-100; t. X\\I\, p. 91-92; et ibid., p. 6869. Cf. t. XX. p. 140.
(5;7) A'oir, pour l'histoire de cette condamnation préparée pnis abandonnée, 2' Apol., de Jans. t. XVII, p. 531 *^^ suiv., Trad. de l'Egl Rom., t. II, V' partie. Cf. .Tournai de Saint Amour, et Serry, His t. des Congri^g. De Auxiliis 1 appendice t. En sens contraire, v. Schneemaxn, p. 280 et suiv.
58i V. t. XXXIX, p. 91-92 et p. 106-107.
.".91 Quant à croire que les bulles d'Innocent X et d'Alexandre VII aient donné la moindre atteinte à la doctrine de la grâce efficace par elle-même, c'est à qioi Arnauld s'est toujours énei-giquement refusé. Se fiant aux déclaratioas de ces papes eux mêmes, il a toujours soutenu, et contre les jésuites, et contre certains de ses amis de Port- Royal en particulier Pascali, que le sens visé dans les cinq propositions n'était assurément pas et ne pouvait être celui de la grâce efficace, r.t là, comme nous le verrons, est la clef de son attitude, souvent si mal comprise, à l'égard de la signature du Formulaire. V. p. ex. t XXXI. p. 669-6-4; t. XXII, p. a99-'iio; t. VII, p. 626-627. Ce point est cxpli(|ué avec détail dans notre t. 1, cliap. 111.
60 V. t. XXXIX, ]>. 1(16109. — 6i' On sait «jue Malebranche, dans ^a II' lettre contre la défense de M. .\rnauld, avait accusé Arnauld de
ilogmatiser « : car « c'est dogmatiser que de faire de nouveaux dogmes, etc.. « V. t. XXXIX, p. 69 et suiv. — 62 -j- Lelt. au P. Malebranche. loc. cit.
i6'3i Ainauld cite l'Ecriture, à l'appui de la grâce efficace par ellemême dans la plupart de ses ouvrages. Cf. p. ex. t. XVII, p. 2'i3-234 ; t. XX, p. 171-.73; t. VII, p. 3^54-280, p. 635-636, etc. Les textes auxquels il se réfère le plus souvent sont des textes analogues au verset de
37^ t.A ïîOCtrtfNÈ lit LA GRACE
On ta peut af)prendre des Pères et des anciens docteurs ('64), parti culicrément des deux saints qui ont constamment passé pour les principaux patrons de la ^ri\ce efficace, et que le pape Alexandre VII donne expressément pour tels dans le bref célèbre oh il félicite la Faculté de Louvain de suivre « leur très sûre et inébl'atilable doctrine » r65) : saint Augustiil et saint Thomas.
Le ]»remier, dont certains molinistes veulent impudemment tirer à eux l'autorité (66), tronquant ses textes ou en dénaturant le sens pai* toutes sortes d'interprétations embrouillées et subtilo'S (6j), fait assez paraître son sentiment dans les
saint Paul déjà cité iPUilipp. Il, i'3 ou bleu de l'Evangile : Xerno i>otest l'enire ad me, nisi Pdtcr, qui misit me, traxorit e,iim (Joan. VI, "44 et 66 •, ou encore : Omiiis qui aadivit a Pater et didlcU, venit ad me (Joax., Al, 45), etc., etc.
(64) Le témoignage des Pères et Docteurs depuis les Pères grecs jusqu'au P. Tiibieu' ou au carrlin >1 Xoris) relativement à la grâce ellicace par elle uièuie ne se trouve qu'incidemment et partiellement rapi)orté y)ar ArnauM dans VApoloi^i". pour les Sainte A'/v's liv. IV, \\ \i\ où il s'agit surtout de montrer que les Pères ont été unaniihes à rejeter la Grâce donnée à tous. (.Au sujet des Pères grecs. a\ surtout, t. XVII, p. 58a 583; t. Vil, p 558.) Ce point, au contraire, est traité avec l)eaucoup de suite et de méthode dans le t. I de la Tradition de. l'Eglise Jl)maine. (T. I, p. a.îB et suiv., 265 et suiv., 376 et suiv.^ Il va de soi qu»' dans les ouvrages où il défend plus spécialement la GrAce ellicace (et entre autres dans le livre VII de i'Apoloi.;ie pour les Saints Pèrcsi ArnàuUI ne maiiqué point de citer abondamment les principaux Pères (saîht Augustin, saint Bernard, saint Anselme, saint Thomas, etc.ii qui soilt ses autorités sur ce chapitre. V. notammeht les Ecrits es t. XIX et XX composés pdnr là défeùse de la a» Lett. à un Duc et Pair, et (t. VII) la X"" Déf. de la Trad. de Mons. II n est pas sans inléi-èl d'observer qu'Arn luld invoque spécialement Vlmitalion de Jeans-Christ . (T. VII, p. 634.)
i651 C'est le brcT du - août ifi6o. Dans ce liref. adressé à la l'acuité tpii s'était rendue célèbre par sa censure de Lessius, cl par sa défense de la grâce efficace. Alexandre VII engage les docteurs de Louvain à continuer d'enseigner et de suivre les opinions de saint .Augustin et de saint Tlioinas : De reliqao non dabitanias quin prœclariHtiiinoram h'cclesûr CathoLica' Doctorum AuiJi'astini et Tlionue Aquinatis Inconcwisa tulissiinaque dogniata sequi semper, at asseritis, et imponsè reoer'',rL veliti<i, quorum profecto sanctis-iitnorilm virorani pênes Cathnlicos universos in-^entia. et omnem tandem superoresna nomina novl prœconii commendatione plané hotl egent. Un t. XXXI, p. 199-200. V. aussi t. VII, p. ar, etc.)
(66) V. t. XIX, p. (Vf — 167) Le principal art des moliuistes est d'Invoquer des textes de saint Augustin, où, — comme dalis le fatueux piiss:igft du De Splrit. et lit., cao. 14. sur lequel Malebi-anche a édifie sa Lhéorie de la liberté !v. notamnsut le l"'' Kcl. de la Hechcrclie de la A'érité), — il est dit que la foi, l'observation des cominandeinents, le consentement à 1 appel divin, dépend de la vblbnté humaine : Con-
l'action nE LA GRACK SÛR I.A VOLONTÉ S'JÇ)
ouvrag-es oomposés durant la dernière partie de sa vie, dans le temps qu'il se déclare lui même purg-é des erreurs pélagiennes qui entachaient encore son livre du Libt'e arbitré (68). Et ce sentiment, tel qu'il ressort du De Nnt. et Grat., du De Grat. et lib. arbit., des ^ lib. ad Boni/., du De Grat. Christi, du De Corrept. et Grat., du De Prcëde^t. Sanclorurn, du De Doiio Perseveranliœ, pour ne rien dire des Lettres, a été résumé par le pape Clément VIII, dans l'Kcrit présenté auxCong-régalions De ALi.xilii^, en quelques formules très fidèles: « Selon saint Aug^ustin, il y a une grâce efficace, et même très efficace. » « Cette grâce tire son efficacité de la Toute-P(jissance de Dieu, et de l'empire que sa Majesté suprême a sur les volontés des hommes. » — « Par cette grâce, selon saint Augustin, Dieu, étant Tout-Puissant comm^ il est, forme dans le cœur des hommes le mouvement même de leur volonté, faisant qu'ils veuillent le bien au lieu qu'ils ne le voulaient pas auparavant. » « Dieu répand c<'tte grâce efficace dans nos cœurs par l'opération du Saint Esprit, en une infinité de manières très secrètes et ti'ès cachées. » — « L'elfet de cette gnîce efficace est certain et infaillible (69J. »
Quant à saiot Thomas, les molinistes devraient rougir d'oser seulement prononcer son nom eu pareil sujet (jo) : vu que ce
sentira aiilom voralioni Dci vcl nh ed dUi''entire fwopriœ voliintaUs est. La réponse ordinaire d'ArnanId consiste à dire qi'àssiiréinent les textes en question meltent en lumière le rôle de la volonté humaine; mais que l'^s molinistes onl)lient los autres textes, comiilénientaircs de ceux-ci, où saint An,'uslin déclare que la volonté n'agit qu'iiulant qu'elle est pn'pnr 'c par le Seio;neup : Credere vei non credere est in iirliiti'io ^'oiint(di.H kutnanœ; tted in electis prœpnvatar voluntas a Domino. De Pi-œdcsl. Smicl , cai). ô. Et celte i-répai-ation ne concerne pas seulement la faculté de vouloir 'comme fei-ait une f;ràce simplement suftis.-into , elle va à l'oriner en nous l'a -te même du vouloir \De Corrept. et Grat., cap. 8; lib. I «rf UoniT-, cap. i8.) V. sur toutes ces discussions le liv. VI de I .ipol. pour les Saints Pères; par ex. p. 563 «t suiv. ; Cf. t. XXXIX, p ()6 et suiv., et t. XXXIX, p. 47i- C'est préciséniPnt de celle manière que Janséhius explique le texte du De Fipirit et lit. dont lera état .Malehi'anclie. et aussi d'autres analogues. V. Jaxskxils, lib. Il, De Grat. CJirisli, cap 34-
(08) "V. t XXXiX. p. lor». — (691 Ecrit de Clément VIII en appendice A la 2° Apol. de Jans , t. XVII, p. 085. .\rnauld se réfère souvent à ces formules, dans sa poléinique touchant la Grâce el'licace V. notalnment t. XVII. p. i9()-2'io; t. XVIII, p 5';8-5'io; t VII, p. 63i-632, etc.
(70) V. t. XVIII, p. 5 4 et suiv. Le D'^ Morel, entre autres, pî-étehrlait interpréter saint "Thomas dans le sens luolinislc. On [U'iit voir par
38() T. A DocTRixr: de la grâce
saint établit partout, avec plus de précision peut-être encore que saint Augustin, la nécessité dun secours qui meuve la volonté, non d'une motion générale et bornée à la puissance, mais d'une motion spéciale, obtenant toujours et infailliblement son effet déterminé. Movet Deiis specialiter aliqiios ad aliquid determinatè volendum quod est bonum, si eut in his qiios movet per gratiain (71), et l'obtenir par la vertu de la puissance divine, Dms immutahiliter movet çoUintatem, propter efficaciam virtiitis moventis, quœ deficere non potest (7^1.
Il serait aisé de joindre aux noms de saint Augustin et de saint Thomas ceux de tant d'autres théologiens considérables qui se sont fait gloire de suivre leurs leçons (jS) : de]>uis les pajDes saint Célestin, saint Léon et saint Grégoire, jusqu'à Estius aux savantes Facultés de Douai et de Louvain (74); depuis les mystiques tels que l'auteur de V [natation de Jésus- Christ (nÔ) jusqu'au P. Gibieul", de l'Oratoire ijOi ou au P. de Noris (77), de l'ordre des Augustins, sans oublier cet ordi^e fameux de Saint-Dominique qui se fait gloire d'avoir fourni à la grâce efficace, avant, pendant et après les Congrégations De Auxiliis, ses plus puissants défenseurs 1781.
l'exeniplc de Schneemann que les rnolinistes modernes sont loin d'avoir renoncé à cette prétention.
1711 Saint Thomas, 1" II ", qu. i), art." \\, ad. '^. — 721 Cité in I. MX, ]). 662. Sur la doctrine de saint Tliomas touchant l'efticace de la grâce, V. t. XX, p. 39 et suiv. ; t. X.\, p. 197 et .suiv., 227 et suiv. ; t. .Wlli, p. 5i4 et suiv.; et t. XX, les Vindicia- S. Th.. surtout p. 672 et suiv.
(73) A', notamment: t. XX, p. 192 et suiv.; t. VII, p. 633 et suiv. ; t. XVIII, p. 407 et p. 434 et suiv., p. 49^ et suiv., p. 514 et suiv. — (74) Estius est un des théologiens dont Aruaul \ invoque le plus souvent l'autorité : Sur les Censures de Louvain et de Douai, v. en particulier: t. XVI, p. 257-263; t. XVII, p. Ô10-517; t. XVIII, p. 536 047 ; t. XVII, p. 783-797; t. XX, p. 199. Cf. Trad. de l'Egl. Rom., t. II, p. 162-168. etc.
75) V. t. VII, p. 634. \. en particulier le livre III de V Imitation, cap. 9 et 10; et le cap. 55, qui a pour titre : De corriiptinne iKifiirœ, et ef/icacià irratiœ divinœ. Cf. Trad. de l'Egl. Rom., t. I, p. 480 490. — (76) Sur le P. Gibieuf, v. particulièrement t. XVII, p. 249 et suiv., et p. 4o4 «t suiv. Cf. Les Lettres de .lausénius à SaintCvran où Gibieuf est désigné sous le nom de Sémirinte et p. 404 et suiv. — 177) Noris est i)lusieurs fois cité avec éloges par Arnauhl dans sa correspondance, en [)articulicr dans une lettre à Nicole 117 juillet 1692) publiée pour la première fois par M"* Gazier dans le Mémorial d'hisloire reiigieiise, nov. 1921. Sur la doctrine de Noris, v. notre t. III, ch. I.
(78) V. notamment t. XVII, p. 187 et suiv. Nous aurons l'occasion, dans
l'action' DK la GRACE SUR LA VOLONTE 3Sl
Mais pour eounaitre, en une matière aussi importante, les véritables sentiments «le rEglise, point n'est besoin d'examiner anneau par anneau la cliaîne des docteurs qui se sont faits ses interprètes. Il suffit, comme nous l'avons indiqué précédemment, d'écouter l'Kg-lise elle-même, ri'".§lise parlant dans ses oraisons liturg-icfues, IKglise animée du Saint-Esprit qui, suivant le mot de Tapôti^e, [)rie en elle et la fait prier 179).
Or considérons en quels termes l'I^i^lise prie Dieu, par exemple pour la conversion des inlidèles. Elle ne le supplie pas seulement de les appeler, mais encore de faire qu'ils se rendent à son appel (801. Elle ne lui demande pas de leur donner une grâce qui dépende de leur libre arbitre, les laissant croire ou ne croire pas selon qu'il leur plaît ; mais elle lui demande qu'il leur donne la foi même, qu'il les fasse croire, et qu'il les rende tidèles. La preuve en est qu'elle ne se croit jamais exaucée, sinon lorsque ces infidèles sont etTectivement convertis. Ce que l'Eglise implore, c'est donc bien, — étant impossible que Dieu leur donne la Foi et qu'ils ne l'aient pas, que Dieu les fasse cioire et qu ils ne croient pas, que Dieu les rende fidèles et qu'ils ne soient pas fidèles, — la grâce par laquelle, comme dit saint Augustin, Dieu les convertit à soi avec une facilité toulc-puissantc, (jiui eos ad seipsurn omnipolentisfiinui facilitale convertiL <w volentes ex nolentibus liant 181 1.
Mais l'Eglise ne prie pas seulement pour obtenir de Dieu des faveurs. Elle prie aussi pour le remercier après avoir obtenu. Et de quoi peut-elle le remercier, par exemple, dans la conversion d'un infidèle i8iii? D'avoir donné à cet infidèle une grâce SLifJisante au sens moliniste, avec laquelle l'homme a été à même de se convertir, mais avec laquelle aussi il lui eût été loisible de ne se convertir point? Alors il n'y aurait pas plus
le fil. n de noire t. III. de inoiilrer quels ont été les rapports personnels et doctrinaux entre l'urt-Iloyal et l'orcire de Saint-I)oniinii[ue. Tout le monde eonnaît, d'autre part, l'apostrophe célèbre de Pascal aux doiuinieains, à propos de leur alliance équivoque avec les jésuites « pour perdre M- Arnauld » : « Allez, mes Pères, votre Ordre a reçu un honneur qu'il niéna^'e mal, etc.. « (2" Provinciale.
7y V t. .\^'I, p 269 Sur le sens et renseignement de ces prières de l'Kjjlise, V. t. XVlll. p. 826 et suiv.; t. X\, p. 20I. Cf. Tr:id. de l'Egl. Rom., t. 1. p. 248-249 et suiv. — (801 V. I. N\lll, p. 826. — St Ihid., p. 83o. — (82J Y. sur tout ce qui suit, l. Wlll, p. 8"^3.
de raisons de remercier Dieu pour ccl infidèle qui sest converti que pour cet autre i\ qui il n'a pas plu de se convertir, quoiqu'il ait reçu Ja luêiue grâce que le premier. En réalité ce n'est pas pro[)rement pour avoir reçu une gT'àce suffisante que notre infidèle est devenu fidèle, c est pour y avoir consenti (83). Il faudrait donc que, lorsque lÉglise remercie Dieu d'une conversion, ce fût à cause du consentement que le libre arbitre a apporté à la Grâce : et c'est ce qu elle ne pourrait faire sans se moquer de Dieu, si elle croyait, comme les molinistes, que ce consentement à la Grâce n'est point reil'et do la Grâce même (84). — Rien ne sert de dire que cet infidèle n'aurait pas pu se convertir sans la grâce suffisante. Le semi-pélagien Vital avouait aussi que les payons ne pouvaient croire si Dieu ne leur faisait connaître ses vérités; il admettait deux choses dans leur conversion : « une suasion et une invitation qui précédait, et le consentement qui suivait (85j ». Mais parce qu'il voulait, comme les molinistes, que toutes ces instructions, ces suasions et ces invitations n'eussent d eilet qu'autant qu'il i)laisait au libre arbitre, saint Augustin l'acGu.se de ruimr les prières que lEglise fait pour la conversion des infidèles et les actions de grâces qu'elle rend à Dieu lorsqu'ils ont embrassé la Foi (86i. Il est aisé de voir que l'argument de saint Augustin vaut, non seulement contre les semi- pélagiens du genre de Vital, mais contre tous ceux, molinistes, congruistes, ou sectateurs du P. Malcbranche, qui prétendraient trouver dans nos bonnes œuvres un mouvement, si faibie fùt-il, qui relevât de l'homme seul, et fût indépejidant de la volonté divine. Pour ne point se moquer de Dieu en lui rendant grâces do la conversion des infidèles, il faut reconnaître sincèrement que c'est son ouvrage. Et ce n'est pas reconnaîti'e sincèrement que c est son ouvrage, de croire qu'il présente aux infidèles une grâce avec laquelle ils se convertissent s'ils veulent, sans que cette grâce lasso qu'ils veuillent se convertir : il faut croire que c'est Dieu, comme parle saint Augustin, qui, jjar la vertu efficace de son secours, ehangc tellement leurs, volontés ({u'il leur fait vouloir ce
!83,' Jbid. — (84; Ihid. —(85) V. Aro.. /•>. 2/6' à Vital lal. 107I, — ,861 V t. XVIII, p. 833 et p. (>62-663.
l'action de la GRACE SUR LA VOLONTO 3S$
qu'aupai'avant ils ne voulaient pas ; Dieu qui, agissant dans leur cœur et sur leur volonté, lait qu'ellectivement ils croient et se convertissent [S~).
La Grâce simplement .Nullisaule des molinistes donne le pouvoir et non Vejjet. Ce n'est point cette grâce de peut-être (88) quont eu vue les oraisons de la liturgie, (^uoii prenne au lias;ird quelqu'une d'entre elles, celle du Vendredi Saint, par exemple 1891, ou bien encore l'Hymne de la Trinité dans le Nouveau Bréviaire de l'F^glise de l*aris, solennellement aj)prouvé et autorisé par larchevèque :
Da posfie quod Jubés, Pater :
Da scire, Fili, quod jubés ; Fac corde toto, Spiritus, Aos celle quod probas bonuiii (90).
N'est-il pas clair que le pouvoir dont il s'agit ici, c'est un pouvoir de faire le bien accompagné de la connaissance de ce bien que nous devons l'aire, et de la pleine et entière volonté de le l'aire (91)? Et il en va de même d'une infinité d'aulres prières, de la messe ou des olfices des dimanches 192). Nous prions Dieu « qu'il lasso entrer dans nos eœurs lamour de son nom ; qu'il se soumette nos volontés rebelles; qu'il Casse que nous brisions la dépravation de notre volonté, que nous accomplissions en toutes choses et exactement ses commandements, qu'il nous donne de vouloir et de pouvoir » (93). Nous lui demandons, comme le remarque saint Augustin commentant les paroles de l'apôtre, non de pouvoir ne rien faire de mal, mais de ne faire elfeclivement aucun anal; non de pouvoir faire le bien, mais de faire etl'cctivement le bien (94)- Voilà ce qu'attendent tous les chrétiens, et les molinistes comme les auhcs Kj5y, quand ils s'adressent à Dieu : le pouvoir joint à l'effet, possibililatem cum e/Jectu, le don actuel de 1» bonne volonté. Il faut donc, comme le remarque le pape Innocent I",
(87; V. t. XVII J, |). .Vi4-83r..
88) Sur cette grâce de peatèlre, v. t. XVIII, |i. 84o-8ii.
89) V. 'J'rad. de L'hgl. liom., t. I. p. 246-2.Ô2. — 90 V l. VIII, p. 35i cl siii\ . =^(91) Ibid., p. 367. — 192' V. une liste de ces prières in X- XV I, P.267-2H0.- (93j V. t. XX. p. 20J-ao5. - 94, Auo., De Grat. Lhrint., cap lô : h'on ait Afiostalus: Oiannis ut possi'is nihil mali Jacere , sed : ne quid J aciatit: niali; neç ; ut /.osf.i.ùs hoiium Juceio . scd : uL boiiuni jaciaLis. 'In t. XX, !>. 2o3.) — (95) V. t. XVIII, p. 828. CI. plus haut, p. 200.
à moins de renverser les prières de l'Egiise, que nous rapportions à la faveur divine, avec les avertissements, les bonnes pensées, les pieux désirs, et tous les autres secours semblables, l'usag'e même de ces secours. Il faut que nous reconnaissions à la grâce cette vertu d entraîner par elle-même la coopération du libre arbitre, et d'agir avec une force invincible sur les cœurs les j)lus rebelles (<)(>•.
Telle est la véritable grâce du Cbrist [()~). Elle n'attend pas comme celle d'Adam, que l'homme veuille, elle change sa volonté et fait vouloir celui qui ne voulait pas. Elle ne dépend pas du consentement de l'homme, elle produit en lui son consentement (98). Ce n'est pas l'homme qui la détermine et qui l'applique, c'est elle qui le détermine et qui, suivant la j^arole de saint Paul, « l'api^lique à tout bien » (991.
irfi< \. t. XX, p. 2o3-au5. Après une série de citations des prières de l'Eglise ip. 2();7-269i tirées des oilices des dimanclies, de la messe, etc., et dans lesquelles l'Eglise demande à Dieu de changer les volontés mêmes Arnauld conclut : « Si l'Eglise, animée du Saint-Esprit, qui prie en elle et le lait prier, ne met toute son espérance qu'eu la grâce actuelle et el'licace que Dieu envoie du Ciel; si elle ne considère i)oint ces prétendues grâces suffisantes et ces grands avantages du lil)re arbitre de l'homme, que les pélagiens ont tant vantés; mais ne j)arle que de sa faiblesse, que de sa misère, que de son impuissance pour le faire bien ; si elle ne demande pas ciux péeheui-s une giàce qui leur donne le pouvf)ir de se convertir s'ils le veulent, mais la volonté eflicace de se convertir, mais leur elfective conversion, le changement de leur volonlé mauvaise, la victoire sur leur volonté rebelle ; si elle regarde cette grâce comme un don de Dieu, comme un feu spirituel et céleste qu'il fait descendre aussi véritablement dans le cœur de l'homme comme il lit tomber les langues de feu qui en étaient la ligure sur la tète des apôtres au jour de la Pentecôte; comme une influence qui vient d'i-n haut, qui n'est point attachée à la puissance du cœur, mais qui ae dépend que de la faveur du Ciel; comme un esprit nouveau, une à. ne divine, qui imprime les mouvements des sentiments divins dans l'àaie de l'homme comme l'âme lui en imprime de laisonuables; les lidèles doivent-ils la regaider ailleurs que dans Dieu, non plus que l'Eglise, la rccliereher avec moins de soin, la demander avec moins d'uumilité, et l'espérer avec moins de conliance ? » ( T XVI, p. 269.) Arnauld rapproche ces textes de l'Ecriture par lesquels, l'Eglise disant à Dieu : « Seigneur des Vertus, convertissez-nous » (psaume 79' ^ Dieu dit à l'homme : « Convertissez-vous à moi et je me convertirai à vous. • fZAcu., cap. I, v 3, Jehkm., Thr., V, 21), et le mot de saint Augustin qui répond . u Convertissez-nous, Seigneur, et nous nous convertirons à vous. » {Ibid., p. 269).
(97/ V. t. X\ 1, p. ii3. - ^98/ Ibid. — ^99 Hehr., XllI, 21. Ibid., p. n3-
l'action de f,\ GRACE SUR LA VOLONTÉ 385
Or cette grâce, la seule qui nous soit utile i loo), la seule que l'Eglise implore, est aussi lu seule que lEglise reconnaisse i ici j.
De même en effet qu'avant la chute il n'y avait point d'autre grâce que Vauxiliiini sine qiio non soumis au libre arbitre, de même aussi, après la chute, il n'y a point d'autre grâce (au moins en fait de grâce intérieure actuelle) que Vanxiliiim quo, ou grâce efficace par elle-même (i).
A ce point se réduit, pour nombre de théologiens, le vif du débat. Pressés par les témoignages de l'Ecriture ou des Pères, ou par l'évidence de certains faits (tels que la conversion de saint Paul), ils sont contraints d'admettre que Dieu peut, lorsqu'il lui plaît, toucher les cœurs et mouvoir les volontés par une grâce invincible. Mais ils se l'etranchent dans cette opinion que pareille grâce est exceptionnelle, et qu'ordinairement, pour le commun des hommes ou pour le commun des œuvres, Dieu use de grâces simplement suffisantes.
Ainsi Lessius, renouvelant, semble-t-il, une opinion de Catharin, distingue une classe de privilégiés, saint Paul, sainte Madeleine, la sainte Vierge, les apôtres après l'infusion du Saint-Esprit, et tous ceux qui ont été, comme il dit, « confirmés en grâce » : à ceux-là, Dieu fait faire le bien par une motion efficace toute spéciale, qui détermine infailliblement leur volonté ; mais la masse reçoit une aide beaucoup moindre, qui laisse le libre arbitre absolument intact (2).
De même M. Habert professe que dans l'état de nature déchue il y a place et pour une grâce suffisante au sens moliniste, et pour une gz'âce efficace par elle-même; que celle-ci est un don infiniment précieux, mais non indispensable, et que sans elle, avec une grâce qui n'opère pas invinciblement en eux le vouloir, mais de laquelle ils se servent s'ils veulent, les
^loo \ . l. XVI, ]}. II 3. — loi; Ibid.
(i) V. t. XVII, p. lyG. Arnauld distingue expressément ces deux questions : 1° quel est le pouvoir de la grâce ellicace sur la volonté; •2" s'il n'y a point de grâce qui ne soit eTlicace. ilbid., p. iSi.i
(2 V. les Propositions lo et i3 de Lessius condamnées par la Faculté de Louvain ; t. XVII, p. 791. Cf. Schxeemann, p '3t>o.
justes ont de quoi bien vivre et accomplir tous les commandements (3).
De même enfin le P. Thomassin. Il admet une g-ràce efficace, qu'il conçoit à la vérité d'une manière assez dillerente de celle de saint Augustin et des Pères, puisqu'il la fait consister dans un amas dé secours dont chacun, pris en particulier, peut être surmonté, mais dont la réunion vient à bout de toute résistance (4)- Seulement cette grâce efficace, ou plutôt cet assemblage déterminant de grâces, Dieu ne nous en fait pas toujours
(3i Y. t. XVII, p. 2o4-2o5, p. 209, p. 228-229. — (4) C'est l'opinion exposée par Bossiiet sous le nom de doctrine de la conternpération dans l'article VII du Traité dii Libre Arbitre. Cf. l'article Congruisme, de (^)uilliet, dans la Dict. de th. cath. — L'éditeur d'Arnauld expose ainsi le système de Thomassin : « Il île P. Thomassin) suivait la doctrine de saint Augustin et saint Thomas sur la prédestination. Mais sur la nature de la Grâce, il avait des idées particulières. 11 prétendait quelle n'était efticace par elle-même que pour certaines aclious, comme la conversion et la persévérance finale. Encore ne faisait-il consister cette efticacité que dans ce qu'il appelait lamas et la réunion des secours divins, et non dans la nature propre de la grâce particulière de la conversion et de la persévérance. » T. X, préf. Hist. et Crit , p. X^T1I, XIX. Les Mémoires sur la grâce de Thomassix parurent pour la première fois en 1668, à Louvaln; réédités et augmentés à Paris, en 16H2. Les Dogmes théologiqiies, dont le I" volume parut à Paris en 1681, soutiennent la même doctrine. C'est à ce propos au sujet du 1" tome des Dogmes théoiogù/ues) ({u'Arnauld composa ses Remarques ijnin 16S41 sur les contradictions du P. Thomassin. Nous voyons, par les lettres de Nicole du 5 mai et 16 sept 16S4, qu'Arnauld avait d'ahord eu l'intention de ne pas écrire contre le P. Thomassin, parce (ju'il estimait que celui-ci était d'accord avec eux sur les points essentiels, et notamment pour condamner le système de Malebranche. Arnauld écrivit, cependant, contre Thomassin, et la même année it. X, p. 442-4^21, sous forme de lettre, un opuscule qui ne fut édité qu'en 1715 '2" vol. des Ecrits sur la grâce générale). (On ne sait à qui cet opuscule était adi'essé.) Toujours est-il qu'Arnauld en parie plus tard à plusieurs reprises, dans des lettres où il s'exprime d'ailleurs sur le compte de Thomassin en termes fort dédaigneux. V. t. III, p. 321-322 et p. 56r. V. aussi les lettres de Nicole où il assure qu'Arnauld n'a pas l'intention décrire contre Thomassin. (Malebranche avait dit à Thomassin (juArnauld voulait les attaquer lun et l'autre, v. t. II, p. 412, et surtout p. 4"ji 4"i2.i Dans celle seconde lettre, Nicole dit, à propos du 2' tome de Altrihutis des Dogmes théologiqiies (c'est le premier que visaient les Remarques d'Arnauld de juin 1684), qu'il n'y a pas lieu de les attaquer: i» parce (ju'il est bien plus important d'attaquer Malebranche lévidemment beaucoup plus contraire à î'orthodoxiei, contre lequel précisément Thomas'^in se déclare; 2» parce que Thomassin « parle partout de la manière la plus favorable de M. Arnauld, et il y aurnil de la dureté à l'incommoder )>. A noter que dans sa IX" Lettre au P. Malebranche (i6S5i Arnauld oppose à Malebranche, touchant l'immensité de Dieu,
l'action de la GRACE SUR LA VOLONTÉ SSj
bénéficier. Il la réserve pour les occasions où nous avons à vaincre des tentations particulièrement redoutables, ou à espérer des vertus héroïques. Ces cas exceptés, il nous dispense de simples secours sine qiio non qui ne nous l'ont agir invinciblement, et avec lesquels, néanmoins, s'accomplissent, ■en: fait, la jjlupart des bonnes oeuvres des justes \b).
Toutes ces opinions ont été réfutées d'avance par les divers arguments qui nous ont permis de démontrer la nécessité d'une «race efficace par elle-même. Car il n'est pas un de ces arguments qui n'établisse en même temps que, dans l'état dénature •déchue, toute grâce a ce caractère (6).
Si l'on se reporte aux deux considérations essentielles que nous avons tirées de saint Augustin : d'une part celle de la faiblesse de la volonté, désormais incapable d'aucune justice propre; d'autre part celle de l'orgueil humain, auquel la régénération ne doit fournir aucun prétexte à s'élever, on trouvera
l'autorité de son conirère Thomassin, qu'il cite, et dont il parle fort ■élogieusement [i. XXXIX, p. i5i-i52 . Arnauld parle encore avec éloges du P. Thomassin et de son traité De Verho Incarnatn à propos des Images de Dieu in t. IX, p. 3S8-389. Le P. Tliomassin l'ut le maître du P. Le Porc, contre lequel Arnauld écrivit. V. sur Thomassin : Sainte- Beuve, Port-Royal, t. V, p. 333-334 \^^ sujet de son entre\'ue avec Pascal, V. Ibi(l, t. III, p. 8i).
(5) V. t. X, p. 4h- La pensée de Thomassin a été suivie par du Plessis d'Argentré, Toiirncly, etc... C'est aussi celle du P. Le Porc, dans son livre les Sentiments de saint Aug-ustin oj)posés à ceux de Janséniiis. V. t. XXXIX, p. 553-554. Voici ce que dit le P. Le Porc dans cet ouvrage •{II" part., chap. XAT, n° 4'. à propos de la grâce de la pei-sévérance finale : « Cette grâce, qui n'est (jue pour les prédestinés, qui soit donnée au juste dans un moment particulier n'est pas une molion et une grâce particulière, soit celui de sa mort, soit un autre : mais c'est tout cet amas de grâces extérieures et ultérieures, dont Dieu le favorise dejuiis le moment de sa dernière justification jusqu'à celui de sa mort : tantôt redoublant ses lorces d'une manière très considérable, tantôt en lui faisant naître des oljjets ou des occasions favorables; tantôt eu l'enlevant de ce monde par une mort précifjitée, mais surtout tranchant le lil de sa vie dans un temps au(iuel il le voit encore en état tle grâce. " — < Il en dit autant, ajoute Arnauld, de la grâce de la con\ers.on dans le même clia[)itre n" 8 > ; et .Vruauld n'établit aucum; difléreuce entre sa doctrine sur ce point et celle de Thouia.-.sin. T. XXXI.\, p. 55'3 ÛÔ4. Ci'. t. II, p. 451. A noter que la conception de Fénelon, dans ses Dialogues ^ur le Jansénisme, s'inspire beaucoup de celle-là. 6; V. t. I, p. iGy.
qu'elles ont une valeur absolument générale, et s'appliquent à toute sorte d'œuvres, comme à toute sorte des gens (7). N'est-ce pas à l'égard de tout bien, même le plus modeste, — et non pas seulement à l'égard des vertus éclatantes ou difficiles, — nulliim prorsiia sive cogitando, sica volendo et amando, siçe agendo faci iint honiim (8), que notre libre arbitre est infirme et a besoin d'être mû indeclinahiliter et insuper ab m ter uji? N'esl-ce pas tout mérite humain en tant qu'humain que Dieu a eu dessein d'abolir, nous ajDprenant j)ar l'oraison dominicale, comme dit saint Augustin, qu'il ne nous , a rien laissé qui puisse être un sujet de nous glorifier comme venant de nous (10)? Et n'est-ce pas dès lors en toute bonne œuvre qu'il faut reconnaître l'action de cette grâce à laquelle on rapporta entièrement le mérite parce qu'elle détermina entièrement la volonté (ii)?
Non seulement, donc, les Pères n'ont nulle part indiqué qu'ils eussent distingué, dans l'état de nature déchue, une grâce simplement suffisante et une grâce efficace par elle-même Mais leurs principes les plus assurés nous obligent absolument de proclamer cette dernière grâce indispensable pour chaque bonne action, — ad singiilos actiis — suivant le pape Clément VIII fi2i — de quelque genre qu'elle soit, en quelque occasion que ce soit (i3).
On peut inférer de là la vanité des efforts tentés par certains théologiens pour resserrer l'efficace de la Grâce dans des bornes particulières, soit qu'ils la réduisent au seul secours de la persévérance finale, soit qu'ils l'étendent à toutes les grâces d'action, à l'exclusion des grâces de prière.
La première opinion est celle que défendent, entre autres, avec M. Habert (i), le P. Petau, jésuite, et le P. Désirant,
(7) V. t. m, p. 614 et t. X, p. 446. — (8) AuG., De Corvept. et Grat., cap. 2. — (9) A', t. XYIII, p. 764-765 et p. 769.
(10) Auc, cap. 7, De Doiio Persev. V. t. X, p. 449 — ("' ^ • ibid. .p. 447* 450. — (12) V. t. XVII, p. 200. — (i3) V. t. XVIII, p. 769.
(i) V. t. XYII, p. 206 et siiiv., et p. 210 et suiv.
l'action de la GRACE SUR LA VOLONTK 389
augustin (2), et à laquelle incline aussi, quoiqu'elle ne s'accorde guère avec l'ensemble de ses théories sur la nature de Vadjato. l'iiini (fiio (mais il n'en est pas à une contradiction près!) le P. Tliomassin (3). Elle est née, manifestement, dudésir d'éluder l'autorité de saint Augustin. On ne peut de bonne foi contester que dans le De Correptione et Gratia, plus clairement encore que dans ses autres ouvrages, saint Augustin n'ait enseigné l'existence et la nécessité d'un auxiliiun qiio qui est sans contredit une grâce efficace par elle-même. Cela, il ne faut que des yeux pour le voir. On en convient donc. Mais, ajoute-t-on, cet aiixiUam quo, saint Augustin ne l'établit qu'à propos de la persévéi*ance finale de laquelle seule il est question dans le De Coj^reptione ad Gratia. S'il y a donc, pour l'homme déchu, une grâce qui n'est point soumise au consentement du libre arbitre, c'est uniquement le don de la persévérance finale. Et en quoi consiste ce don? Il consiste selon l'expression du P. Tliomassin, in solâ opportiinitate inortis in statu gratiœ (4i, entendez : dans ce que le langage de la piété chrétienne appelle la bonne mort. Or de nous faire mourir pendant le temps que nous nous trouvons en état de justice, c'est assurément la plus grande faveur que nous puissions attendre de Dieu. Mais cette faveur n'est point de l'ordre de ces inspirations ou de ces motions que comporte, dans tous les autres cas, la grâce actuelle. La grâce de la bonne mort ne nous aide pas à vaincre les tentations, elle se borne à nous retirer de la vie au moment propice où nous venons d'agir bien. Certes, cette espèce de secours négatif n'est point soumis à la volonté ; mais encore bien moins la détermine-t-il ; la vérité est qu'il n'a aucun rapport avec elle. Et c'est pourquoi les molinistes les plus convaincus ne font point de difliculté d'admettre Vauxilium quo réduit à ces termes (5 1 : il ne saurait tirer à consé([uence quant à l'ensemble de la doctrine de la Grâce.
2 V. t. III, p. 612. Le P. Petau a développé son opiiiiou en particulier dnis son livre Dissertatio de adjiitorio sine quo non et adjutorio qno, i65i. — (3i Y. t X, p. 443-44+- — (4i Ihid., p. 444- — '->' Ainsi en use ■ Fciielon. V. son Instruct. Pasl. en i'onno de dialogue sur le syslènie de Janscnius, II" partie, lettres IX, X, XI. De même, parmi les molinistes de nos jours, le P. Portalié, dans son article Saint Angnsdn, du Dici. de th. cath.
3gO LA DOCTRINE DE LA GRACE
Cette explication ne résiste pas à une lecture sérieuse du De Correptione et Gratia.
Qu'on regarde les chapitres ii et 12. On y verra qu'incontestal)lement, saint Augustin entend, sous le nom A'adjiitorium qiio, UQ secours qui agit sur notre volonté même pour la fortifier et lui faire vouloir le bien. Et il n'a garde de le limiter à la persévérance finale. Au contraire, il marque formellement que nous avons besoin de ce secours tant pour embrasser le bien que pour y persévérer, boniim recipere et perseveranter tenere (6). Cela ne comprend-il pas tout le domaine concevable de la Grâce (7)?" Comme il le dit ailleurs, la Grâce n'a et ne peut avoir que deux elTets généraux : ut homo accédât ad Deiim, ut homo non recédât a Deo : nous faire entrer dans le bien et nous convertir à Dieu, et nous faire persévérer dans le bien, ou empêcher que nous nous retirions de Dieu (81. Si donc, dans ce qu'il dit d'Adam, saint Augustin parle uniquement de la persévérance, c'est qu'Adam, ayant été créé dansla sainteté et l'innocence, n'avait pas à être converti en Dieu : « le premier homme n'avait pas besoin de la Grâce pour recevoir le bien, ne l'ayant pas encore perdu; mais, pour demeurer dans le bien, il avait besoin du secours de la Grâce, sans lequel il ne l'eût jiu faire en façon quelconque » (9). La persévérance comprenant généralement toutes les bonnes actions par lesquelles le juste se maintient dans la justice (101, était ainsi la seule grâce qui fût requise pour Adam innocent (11). Quant à Adam déchu, et aux hommes issus de lui, saint Augustin a si peu restreint pour eux la nécessité de Vaa.xilium quo à la persévérance finale, qu'au contraire, il présente cet auxilium quo comme indispensable pour toutes choses et même pom* la persévérance finale (12). Dieu, dit-il, a voulu que ses saints ne pussent se glorifier en leurs propres forces de rien, non pas même du fait de persévérer dans le bien une fois acquis : Ac per hoc nec de ipsâ perseverantiâ boni calait Deus sanctos suos in viribus suis sed in ipso gloriari (i3j. Et, continue-t-il, le
(6; AuG., De Corrept. et Grat., cap. II. V. t. XA'II, p. 211-212. — (7) Ibid., p. 211-212. — (8) Alg., De Dono Persev., cap. 7. A', ibid. — (9) AuG., De Corrept et Grat., cap. 11. Y. t. XYII, p. 208. — (10) Ibid.,. p. 208. Cf. p. 227-228. — (11) Ibid., p. 2o3. — (12) V. .sur tout ce qui suit t. X, p. 448-449. — i3i AuG., De Corrept. et Grat., cap. 12. Cf. De Dono- Persev., cap. 7 : Xildt nobis reliquil in quo tanquain in nostro glorie-
l'action de la GRACE SUR LA VOLONTÉ 39I
moyen que Dieu a pris pour cela consiste en ce qu'il ne confère pas aux justes un simple pouvoir sine quo non de persévérer s'ils veulent, mais qu'il opère en eux par un aiixiliiun quo la volonté de la persévérance : LJt ideo possinl quia sic isolant, idco sic volint quia Deus operatur ut velint (i4). Il faut donc que ce soit aussi, et à plus forte raison, par un auxiliwn quo, que Dieu fasse faire aux hommes toutes les anivres antérieures à la persévérance finale dont ils pourraient être tentés de se g'iorifier i lol.
Que signifie d'ailleurs, quand on y songe, cette opposition d'une grâce delà persévérance finale et d'une grâce des bonnes œuvres? Persévérer n'est pas quelque chose qui dilfère de bien agir : c'est ne point cesser de bien agir. On ne persévère qu'en accomplissant fidèlement tous les commandements de Dieu; on ne manque à persévérer qu'en les violant (i6;. Le secours nécessaire aux hommes pour persévérer dans la justice doit se confondre avec celui qui leur permet d'accomplir les commandements, comme laction par laquelle Dieu conserve le monde dans l'être est celle même par laquelle il la tiré du néant! 17). Et il n'en va pas autrement de la persévérance considérée à sa conclusion, au moment où elle s'appelle la mort en état de justice. Dire que Dieu a donné à un homme la persévérance finale, c'est dire d'abord qu'il a fait à un certain moment que cet homme mérite, soit en résistant à quelque tentation, soit en accomplissant quelque action vertueuse, et ensuite qu'il a choisi ce moment pour le retirer de ce monde. La grâce du bien mourir, loin d'être d'un autre ordre que la grâce du bien vii^re, la suppose, au contraire, et l'enveloppe. Et si celle-ci n'était qu'un auxilium sine quo non suspendu à la versatilité du libre arbitre, celle-là ne pourrait pas être un auxilium quo (i8).
mur. Siquidem et ut non discedarniis a Deo ostcndil non danduni esse nisia Deo. Cité in t. X, p. 44'^"449- (C'est Aruauld qui souligne.)
114 AuG., De Corrept. et Grat., cap. 12. — (lô) V. t. X, p. 4î^- — (i6j V. t. XVII. p. 229-230 et p. 23i. — (17/ Ihid.fp. 227. — 118 Si la y race de la persévérance finale ne consistait qu'à nous iaire mourir quand nous sommes en étal de persévérance, on ne pourrait pas dire de cette grâce ce qu'en dit saint Aus,'U.stin, que tous ceux qui l'ont ne manquent jamais de persévérer, ut per hoc doniini nonnisi persévérantes sin'. De Corrept et Grat., cap. 12.) V. t. Vil, p. 449 — Cf. à ce sujet les remarques de l'abbé j. Martin dans son opuscule sur Petau. Paris, lyio.
On avoue que la grâce de la persévérance finale est efficace par elle-même : c'est donc qu'il n'y a point de g-râce du Christ qui ne soit telle ( 191.
Non moins frivole est la prétention récemment avancée par M. Le Moine de professer à la fois une grâce suflisante pour nous aider à prier, et une grâce efficace pour nous aider à agir. Nous savons déjà que ce théologien, désireux de tempérer l'odieux du pur molinisme 1 1 ), et de se partager, par sa doctrine bigarrée (2), entre saint Augustin et Molina {3\, n'admet de grâce commune à tous les hommes que celle de prière ou de foi commencée : celles des bonnes œuvres est à ses yeux spéciale, et réservée soit aux hommes qui ont usé de la première pour la demander, soit à quelques privilégiés à qui Dieu l'octroie d'abord, sans attendre qu'ils l'aient demandée. En cela il ne fait que suivre les sentiments de beaucoup de molinistes, et par exemple de I^essius. Où son o^^inion est vraiment nouvelle (4', et inconnue à l'Ecole aussi bien qu'à la Tradition (5), c'est quand il veut distinguer ces deux grâces, non seulement quant à leur extension, mais quant à leur nature, faisant de la grâce de prière une grâce molinienne, qui a son elTet ou ne l'a pas, selon qu'il plaît à la volonté 16), mais avouant que l'autre, dont nous avons besoin pour croire en Jésus -Christ, pour aimer Dieu et observer ses commandements (7), et qui, seule, est vraiment « médicinale » (8), doit être, selon l'enseignement de saint Augustin, efficace par elle-même (9). De. savoir, au reste, en quoi il met exactement l'efficacité de cette dernière grâce, et ce qu'il entend par la « congruité » ou « motion morale » qu'il reconnaît en elle, c'est à quoi nous n'avons pas à nous arrêter (10). Le point capital,
p. 58-59. De son côté saint Thomas enseif^ne (S. Th. I* !!•% qu. 109, art. 9 et loi que le don de persévérance consiste en un secours par lequel Dieu protège, dirige et meut l'homme jusqu'à la lin t. XX, p. 47).
— (19) Y. t. XVII, p. 210 et p. 23o-23i.
(i) V. l XX, p. i35. — (2) Ibid., p. 70. — (3) Ibid. — {^) V. t. XX, p. 191.
— (5) V. t. XX, p. i35-i36 — (6) V. les citations de Le Moine, in t. XVIII, p. 7G0. — (71 Ibid., p. 70 et 760. — (81 Ibid., p. 807. — (9) Ibid., j). 7,')9-76o.
— loj Ibid., p. 760. Le Moine semble avoir admis comme source de l'efficacité de la grâce d'action une sorte de congruité intrinsèifue analogue à celle qu'admet Jansénius. A', p. ex. le texte que cite Arnauld :
l'action de l.v guace sur la volonté 393
en ce qui nous occupe, est cette opposition imag-inée entre l'eilet de la grâce « médicinale » et l'etlet de la grâce « préparatrice ».
D'où prend-on cette opposition?
On ne peut se bornera réi)ondre,avecM. Le Moine, que « la grâce qui fait yaincre » est distincte de celle « par laquelle on demande la force de vaincre «(ii). Nul n'y contredit (lu). Mais, de ce qu'elles sont distinctes, s'ensuit-il qu'elles soient d'essence dilVérente dans leurs manières de secourir les âmes 1 13)? Que l'une soit la véritable et la propre grâce du second Adam, et que l'autre ne soit qu'une grâce étrangère, proportionnée au l)reniier état du premier Adam (14''^ Que l'une laisse le libre arbitre dans une pleine indiiférence de croire ou de ne pas croire, de prier ou de ne pas prier, au lieu que l'autre le détermine invinciblement à bien faire (loj? Pourquoi donc attribue-t-on à la volonté humaine, dans la prière et dans la foi, une importance qu'on lui refuse partout ailleurs ( lO)? — C'est, assure M. Le Moine, l'opinion de saint Augustin. Et il est certain que saint Augustin a enseigné quelque chose de très semblable. Mais où? Dans des ouvrages tels que \ Exposition de VÉpitre aux Galates ou le 3" livre du Libre arbitre, composés avant son épiscopat, à une époque où icomme il l'a reconnu lui-même plus tard) il n'était pas suffisamment instruit des mystères de la Grâce 117). Quand, par la suite, dans ses Rétractations, et dans ses livres du Don de Pei-sévérance et de la Prédestination des Saints 1181, il a examiné de nouveau la question, c'a été pour répudier sa première solution, et la condamner comme une erreur pélagienne. A deux reprises, il déclare qu'il n'aurait jamais été dans ce sentiment, s'il avait su, ce que Dieu lui avait fait connaître depuis, que la foi par laquelle nous obtenons la grâce des bonnes œuvres n'est pas moins elle-même un don de Dieu que les bonnes œuvres, et
Efficax gratia quœ anlecedil voliintatcm niliLl aliiid est qiiain iictrix dcicctntio sive cungrua vocalio efjicaciter dcleriniruins i'oluntaleni. In t. XVIII, p. G02, note [C]. — (u) Ibid., p. 708. — 112 Jbid. — iLJi ]l)id., p. 798-800 et p. 787-788.
(i^j V. t. XVIII, p. 799. — (i5) llnd., p. 602603. — (16 Ibid. — ,17! Ibid., p. 6o3 et suiv. — (18) V. Rétract, ispécialeuient lib. 1, cap. 23); De Dono J'erscv. (cap. w); De Prwdest. Sanct. icap. 3-4'.
qu'il ne faut point mettre de différence entre croire et faire le bien, pour ce qui est de dépendre de la volonté et de la Grâce, l'un et l'autre dépendant en même façon et de la volonté et de la Grâce : de la volonté, parce qu'ainsi que nul ne croit s'il ne veut croire, nul aussi ne fait le bien s'il ne le veut faire; de la Grâce, parce qu'en l'un et en l'autre, c'est Dieu qui « prépare la volonté », c'est-à-dire qui nous fait vouloir : d'où il suit que comme nul ne fait le bien que celui que Dieu détermine par sa grâce à le faire, nul aussi ne croit que celui que Dieu détermine à croire (igj. — Telle est l'opinion définitive de saint Augustin, que son disciple saint Fulgence a parfaitement expliquée en disant que pour bien agir nous devons demander à Dieu sa grâce, mais que nous ne la lui demanderons jamais si Dieu même ne nous la lui fait demander : Qiiod tamen non ftossiinius poscere, nisi Deus in nobls operetur et celle {-lou Quant à la doctrine de M. Le Moine, elle est bien, si l'on veut, de saint Augustin, mais d'un saint Augustin encore imbu de Terreur même qu'il devait dénoncer et réfuter peu après chez les semi-pélagiens (21).
Et de fait, à regarder le fond des choses, les principes des semi-pélagiens et ceux de M. Le Moine fcont identiques (22). La grande pensée de M. Le Moine est qu'il faut séparer radicalement, comme choses de caractère et d'origine toutes diverses, d'un côlé la foi, la prière et tout ce qui prépare à la bonne vie, et de l'autre, les œuvres qui constituent la bonne vie elle-même; d'un côté, la santé de l'âme, et de l'autre la recherche que fait l'âme des remèdes et du médecin propres à lui rendre la santé. Pour guérir, la volonté corrompue ne saurait se passer de la grâce efficace, la seule vraiment « médicinale », la seule qui puisse être nommée absolument « grâce du Christ » (23). Mais le désir de la guérison et la recherche du médecin ne faisant point partie de la guérison, ce n'est point faire tort à la grâce médicinale du Christ que de croire
(191 V. le lexle de De Prœdest. Sanct., cap. 3, cité ihid., p. 6o5. — (ao) Dam praecipitar nobis ut ielinms, ostenditiir qiiid habere debeamus. Sed quia id ex uobis habere uon possunius, adnioiiearnur ni a (juo iwbis delur prœceptum, ab ipso petainus auxilium. Qaod tamen non jiossumus poscere, nisi Deus in nobis operetur et velie. (Fulg., De Verit. l'nedest. et Grat., cap. 14. A', t. XA'lll, p. 614.)
(ai) V. t. XYIII, p. Guô-Ojj. — (22) Ibid., p. 779 et suiv., p. 819 et suiv. Cf. t. XX, p. i36, etc. — (23) Ibid., p. 779, 781.
i/aciiox !):■; la ciiACii suis la voL'.j.ntî: SgS
que sans elle, ù savoir avec une simple grâce suiïisante, nous pouvons avoir ce désir et commencer cette recherche (24). — Les seuii-pcL-igiens ne raisonnaient pas d'autre sorte : « Ils avouent, dit llilaire, que nul ne peut, de soi-même, ni commencer ni achever de bonne œuvre; car ils prétendent que l'on ne doit pas compter entre les œuvres qui servent à la guérison de l'àme de ce que le malade, étant frappé de crainte et humilié, désire d'être guéri (ao). » N'est-ce pas là le langage même de M. Le Moine? — Non, réplique ce docteur, car la foi, la prière et les commencements de la conversion, je les rapporte au libre arbitre aidé d'une grâce qui n'est pas, à la vérité, la grâce efficace, mais qui est pourtant un secours surnaturel; les semi-pélagiens les l'apportaient à la seule volonté. — Maisilest visible que la différence, ici, nest que de paroles [a6). Car,^ certainement, les semi-pélagiens, en attribuant ces commencements de conversion au libre arbitre, et en refusant de les attribuer à la Grâce, n'ont prétendu exclure que la grâce efficace du Christ, non une grâce suffisante semblable à celle d'Adam, telle qu'est la grâce de M. Le Moine et des autres molinistes (27). Ce qu'ils ne j^ouvaient souffrir, et ce qu'ils reprenaient si vivement dans le De Correptione et Gratiâ de saint Augustin, au rapport d'Hilaire(28), comme une nouveauté qui empêchait l'utilité de la prédication, c'est cette idée que l'homme a besoin, même pour croire, d'une grâce qui ne nous aide pas seulement à vouloir, mais qui nous fait vouloir, en sorte que nul n'a accès à la foi, ni, par suite, à la conversion, à moins que Dieu ne forme en lui la volonté même de croire, nisi credendi voliintate donatâ (29). Une grâce molinienne de prière semblable à celle qu'admet M. Le Moine, un secours donné à tous, et soumis au libre arbitre, avec quoi il soit loisible à chacun de se porter ou non vers Dieu, n'avait rien qui pût choquer les semi-pélagiens (3o). Ils n'avaient aucune raison de la nier. Et
(24) Ibid., V. les passages de M. Le Moine, rapportés par Arnauld. — <25i Ep. Hilar. ad Augii.sl., cité ibid., p. 780.— (261 Y. t. XVIII, p. 780. — 27 Ibid. — 128) Kp. llilar. ad Augiist. On sait que c'est pour répondre à ces critiques que saint Augustin a composé le livre Du Don de Pei'séK-érance et de la Prcdestinalion drs Saints.
(29 A', t. XMII, p. 7"3 774. — \'So\ Molina ne dcclarc-t-il [)as que si son système sur la Grâce avait été proposé aux semiqiélagiens, voire aux. pélagicns, il eût été embrassé par eux sans dilticullé? V. Concord.r qu. 23, art. 4 et 5., dis[), I, mcmb. ult.
3g6 LA DOCTUI.NE DE LA GRACE
eftectivement, ils ne l'ont pas niée. Le semi-pélagien Vital (nous l'appi^enons par la lettre que lui adresse saint Augustin (3i), admettait deux choses dans la conversion des infidèles : « une suasion et une invitation qui précédait », et « le consentement qui suivait ». Il voulait seulement, comme M. Le Moine, que suasions et invitations n'eussent d'effet qu'autant qu'il plaisait au libre arbitre, que « consentir ou ne pas consentir nous fussent tellement projires que si nous voulions nous consentions, sinon nous faisions que l'opération de Dieu n'avait point d'effet en nous » (32). — Que si M. Le Moine, pour se séparer à tout prix des semi-pélagiens, allègue que sa grâce « préparatrice » est une grâce intérieure, et celle des semipélagiens un secours purement extérieur, il use d'une vaine échappatoire (33). Ce qui était en question dans la controverse semi-pélagienne, ce n'était point du tout si la grâce qui nous est donnée avant la foi et avec laquelle nous croyons est intérieure ou extérieure, mais si cette grâce a la vertu de déterminer infailliblement notre adhésion et de nous faire « ex nolentihiis volentes », ou si elle est telle que le libre arbitre la puisse rendre à son gré fructueuse ou stérile (34). Le grand rejiroche que saint Augustin et saint Prosper adressent aux semi-pélagiens est qu'ils font injure à Dieu en pi'é tendant que notre volonté humaine puisse mettre empêchement à la volonté divine qui nous ai^pelle à croire (3o). Et, plus généralement, il n'est pas un des arguments dont les Pères se sont servis pour ruiner la fausse grâce semi-pélagienne qui ne porte également contre toute grâce, quelle qu'elle soit, dont l'effet est subordonné au libre arbitre {3<o). Par conséquent, que les semi-
(3i) C'est la lettre 21G \al. 1071. — (82) Alg., Ep. ad VilaL. Y. t. XVIII, p. 833. — (33' Ihid., p. 8.11.
(34) « Etant pressés, dit Hilaire, des témoignages de l'Efrilnre où il est dit que Dieu départit à chacun la mesure de sa foi, et autres semblables, ils répondaient que cela montrait seulement que celui qui commence à vouloir est déjà aidé de la Grâce, mais non ])as que la grâce de la foi donne le Touloir même à tous ceux à qui elle est donnée, cependant que les autres, qui ne sont pas plus coupables qu'eux, n'ont aucune part à ce don, lesquels néanmoins pourraient être délivrés de la servitude du péché aussi bien que les premiers, si cette volonté de croire, qui a été donnée aux premiers, quoiqu'ils n'en fussent pas moins indignes qu'eux, leur avait aussi été donnée. » (Kp. Hilar. ad Aiig.^ cité el traduit par Arnauld. Y. t. XYIII, p. 774) — (35) Ibid., p. 843-844. — (36) Ibid., p. 84i-84a.
l'action de la GRACE SUR LA VOLONTÉ 397
pelagiens aient ou non conçu leur grâce de la Foi comme intérieure, — et il paraît certain que plusieurs d'entre eux, à tout le moins, l'ont crue telle [3-), — toujours est-il que sur le chapitre essentiel de leur doctrine, celui qui aux yeux de tous les Pères définit Ihérésie semi-pélagienne, celui qui était seul en discussion auprès de saint Augustin et de ses disciples, lessemi-pélagiens sont parfaitement d'accord avec M. Le Moine : la volonté humaine, après la chute, conserve quelques restes de sa première vigueur, en vertu de quoi, bien qu'ayant besoin, pour les bonnes œuvres proprement dites, de la grâce efficace du Christ, il lui suffit, pour la prière et la foi commencée, d'une grâce semblable à celle de l'homme innocent.
Or cest là une assertion insoutenable. Outre qu'elle est en; contradiction avec le IP Concile d'Orange, dont les canons, dirigés précisément contre les semi-pélagiens, ne mettent point de différence, pour ce qui est de l'impuissanee du libre arbitre déchu, entre « croire en Dieu », « aimer Dieu » et « faire le bien pour Dieu » 1 38 1, elle repose sur un principe ruineux au regard du simple bon sens. La prière et la foi commencée, assure-t-on, marquent seulement l'aspiration de l'âme vers celui qui lui doit rendre la santé perdue ; or le désir de la guérison est autre chose que la guérison, et ne procède pas de la même source ! — C'est confondre les maladies de l'àme avec
37 Cassien. par exemple. Tel était l'avis du pape Clément VIll, qui en tirait, lors des Congrégations De Aiuviliis, une objection à l'adresse des molinistes. V. t. XVII, p. 193. Cf. Janskmus, lib. VIII De Ilœresi Pelagiand. cap. 6, 10 et nxc.à"A>r;),ov, nota ^2. V. aussi plus haut la note 10 , àla pageSôi. — On sait que la 4" l'i'oposition attribuée à Jansénius porte : Seini-pelagiani admit tebaiit pra'icnientis gratia' interioris neccssitatem ad singulos actns, ctiain ad initiarnfidci. Y. sur cette question les divers écrits relatifs aux 5 Propositions, en particulier les Considérations sur l'P^utreprise du Sr. Cornet, et surtout le Denys Raymond. Nous reviendrons sur ce sujet, avec détail, dans le ch. I de notre t. III. Arnauld a toujours pensé, comme Jansénius, que les purs molinistes s'éloignaient encore plus de la vérité que les semi-pélagiens, parce que ceux-ci jugeaient nécessaire à toutes les l)onncs (vuvres» sinon à la foi et à la prière, une grâce telle que saint Augustin le défendait, c.-à d. une grâce efficace par elle-même. .Vu contraire, les purs molinistes n'admettent de grâce efficace par elle-même ni pour les bonnes œuvres, ni pour les commencements de la foi. Y. Jan.sknius,. IIaoï>/r,"/o-/, nota 5.5 61.
38 II, C.oncil. Arausic, can. 25. V. t. XVIII, p. 821.
celles du corps. Quand nous soudrons d'une infirmité corporelle, quelque désir que nous ayons d'être guéris, nous n'en sommes pas moins malades, parce que la maladie est dans notre corps, et que le désir n'est que dans notre ùme. Mais quand c'est notre âme qui est atteinte, et que sa principale infirmité consiste à ne pas connaître ses maux, et à s'y complaire, tandis qu'elle n'a qu'aversion et dégoût pour sa santé véritable : qui ne voit qu'alors le désir de la guérison fait partie de la guérison, puisque n'avoir j^oint ce désir est une partie, et une jpartie considérable, de la maladie (39)? Ainsi argumente saint Prosper (4o). Et, avant lui, les payens avaient déjà l'ait cette remarque; par la bouche de Sénèque, ils proclament que dans l'amour impur, et dans toutes les autres passions qui rendent l'âme malade, c'est un commencement de santé que de vouloir revenir à la santé : Pars sanitatis celle sanari fuit i4i)- — Est-à-dire que dans l'ordre spirituel on soit guéri dès là qu'on désire l'être? Non certes. La guérison de l'âme, comme celle du corps, ne se fait que par degrés i-\'2). Et l'on peut juger que pour la maladie que le péché originel a communiquée à notre âme, il n'y a pas de guérison complète, si ce n'est dans le ciel i43i. Point de juste en ce monde qui ne doive dire à Dieu tous les jours avec le prophète : « Seigneur, guérissez mon âme, car j'ai péché contre vous (44)- » H va de soi que ceux qui sont au premier moment de leur conversion ont encore bien plus de raison que les justes d'adresser au Seigneur cette })rière. Mais aussi, à moins d'être ingrats envers le médecin dont ils recherchent l'assistance, ils doivent reconnaître que c'est déjà en eux un ell'et de la grâce qu'ils implorent, de ce qu'ils l'implorent: que c'est elle qui a commencé de les tii-er de la léthargie dans laquelle' ils seraient éternellement demeurés; que c'est elle qui leur a ouvert les yeux pour voir leur misérable état; qui leur a ouvert les oreilles du corps et du cœur pour écouter et appréhender les menaces que Dieu fait aux impénitents; et qui leur a ouvert la bouche pour former leui's gémissements et leurs prières (45). Oui, les premiers commencements lîu
(39) V. t. XVIII, p. 781. — (4o) Contre Cassien. V. Piiosp., cont. Collât., cap. 23, m t. XA'III, p. 784. — (41) Sen., Hippol. V. t. XMII, p. 781.
— (42) V. t. XVIII, p. 781-783. - (43) Ibid., p. 783. — 1441 llnd., p. 782.
— (45) V. t. XVIII, p. 783. C'est ce qu'expi-inie la célèbre formule du Mystère de Jésus : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé."