LA COOPÉRATION DE LA VOLOXTÉ A LA GRACE
saintes ijensées qui éveillent en eux le dégoût du péché, l'inquiétude du salut, l'attrait vers le bien! Que de gens, à l'exemple de saint Augustin durant plusieurs années, éprouvent des désirs de se retirer de leurs funestes engagements et de changer de vie, qui ne laissent pas d'obéir à leurs passions et de s'abandonner à leurs fautes coutumières ( i) ! Ces bons mouvements sont incontestablement le fait de la Grâce, puisque de la Grâce procède tout ce que nous avons de bien, et que, pour ce qui est du bien, nous ne saurions rien faire ni rien penser par nous-mêmes, non siimiis sufftcientes cogitare aliqiiid ex nobis quasi ex nohis, sed siifficientia nostra ex Deo est (2i. Il faut donc que dans tous les cas que nous venons de dire, la grâce du Christ soit présente à l'homme. Et cependant, l'homme n'y cède pas. Il va du coté de sa concupiscence. Il n'a pas le courage d'accomplir le sacrifice auquel il se sent incité... Voilà comment les meilleurs d'entre nous s'accusent d'avoir rejeté les inspirations de Dieu, d'avoir négligé de suivre ses mouvements, d'avoir manqué de docilité à la Grâce. Ils ont raison de parler de la sorte. Ils ont raison, car ce langage ré])ond à une vérité dont leur conscience témoigne, et qui est incontestable (3i.
Gardons-nous, cependant, d'en conclure que, dans tous ces cas, la Grâce a été absolument ineflicace. Il importe de considérer qu'une même grâce peut avoir rapjjort à deux eilets : Vxin prochain, Y Antve éloigné; l'un qu'elle produit réellement dans l'âme, l'autre qu'elle tend par sa nature à y produire (4). Toute grâce, étant « une inspiration d'amour qui nous porte à faire avec une sainte alfection ce que Dieu commande », se traduit en nous par quelque désir du bien. Or tout désir tend
(I) V. t. XX, p. 259-260; t. XX, p. 61; t. XXI, p. 184; t. XIX, p. 23, etc. — 12) II Cor. III, 5. Cité m t. XX, p. 259. — (3) V. t. XXIII, p. 99. C'est là, remarque Arnauld, «ce que tout le monde entend par la résistance à la Grâce, et ce que le pape et les évèques ont dû entendre ([uand ils ont condamné cette proposition, comme étant de Jansénius : on ne résiste jamais à la Ciràce intérieure ». C'est la 2° Proposition. V. t. XXI, p. 184 Arnauld est d'avis, contre les subtiles considérations proposées par Barcos, qu'il faut prendre les mots résister à la Gràrc dans le sens usuel, qui est de pas consentir à la Grâce. V. t. XXII, p. 698-699.
l4) V. t. XXIII, p. 100. Cf. t. XVIII, p. 206; t. XXI, p. i84 etsuiv ; t. XXXIX, p. 627; t. XIX, p. 84 et suiv. ; t. XX, p. 59 et suiv. Cf. Jansé.mus lib. VIII De Grat. Christi, cap. 2; lib. II, cap. 27; lil). IV, cap. 16 et suiv.
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à son accomj^lissement. Tout désir de se convertir tend à la conversion elïective (5). Tout désir de secourir le prochain tend à donner elïectivement l'aumône. Mais beaucoup de désirs avortent, et ne vont point jusqu'à l'acte, parce qu'ils sont arrêtés dans leur cours par quelqu'une des variétés de la concupiscence auxquelles ils s'opposent (6). Ils succombent, dans ce combat dont parle si souvent saint Augustin, entre la volonté spirituelle et la volonté charnelle : Voluntas nova qiiœ mi/ii esse cœperat nondiim erat idonea siipej^are priorein vetustate roboratani {'j). Ils restent donc à l'état de desseins, de complaisances légères pour le bien, de velléités (8); ils n'atteignent pas au vouloir achevé, à la décision ferme, au plein et entier consentement, lequel est immanquablement lié à l'action même (9). Or, quand l'impulsion de la Grâce ne réussit pas à nous amener, à l'encontre de la cupidité, jusqu'à une résolution de ce genre, on a bien le droit de dire qu'elle a été privée de la fin vers laquelle elle était dirigée, et qu'en ce sens elle a été infructueuse. Encore est-il qu'en luttant contre le torrent de la concupiscence, elle en a ralenti la force; elle a excité dans le cœur un mouvement plus ou moins vif, une aspiration plus ou moins ardente, un commencement de bonne volonté et d'amour. Et cela est déjà un résultat positif (10).
Résultat, sachons-le bien, qui seul est proprement voulu de Dieu. De même en effet, que, dans l'homme qui reçoit la Grâce, nous venons de faire la différence entre le vouloir commencé et le vouloir achevé, de même aussi, en Dieu qui donne la Grâce, nous avons déjà aj)pris à distinguer une volonté antécédente, simple souhait qui précède toute considération de circonstance particulière, qui n'enferme aucune préparation de moyens, et qui par là peut encore assez bien être nommée velléité, et la volonté conséquente ou absolue, volonté agissante, qui consiste dans le décret arrêté de faire telle chose déter-
(5)' Y. t. XXXIX, p. 627. — (6) V. les textes cités à la note 4. — (7) AuG., De Confess., lib. YIII, cap. 5, cité in t. XX, p. 60. V. t. VII, p. 628 ; t. XXXIX, p. 627-628, etc. — (8) C'est l'expression de Jansénius dans le lib. II De Grnt. Clii'isti, cap. 27, cité notamment in t. XVII, p. 2o5-2o6.
(9) C'est pourquoi, remarque Jansénius, saint Augustin a rhal)itude de donner à ce i'onloir parfait le nom de pouvoir. Janshmus, De Grat. Christ., lilj. II, cap. 27, cité in t. XVII, p. 2o5-2o6. — (10) V. t. XXI, p. 184-188; t. XXXIX, p. 627-628, etc. Cf. t. X, p. 591-692.
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minée dans telle occasion (ii). La volonté antécédente se portant toujours à ce qui est de meilleur en soi, il est certain, quand Dieu donne à l'homme une grâce, si faible soit-elle, qui pousse à la conversion, que Dieu souhaite par cette volonté antécédente, et, pour ainsi dire, en principe, que l'homme arrive à la conversion complète ( la). Mais il se peut bien aussi que, par sa volonté conséquente, Dieu, compte tenu de l'ensemble des fins qu'envisage la Providence, décide, en un certain cas, que la Grâce donnée se terminera à un mouvement de remords ou de bon propos non suivi d'action. — Le P. Malebranehe se hâte un peu trop ici de crier à la « monstruosité » et au « désordre ». A quelles fins peuvent répondre des grâces infructueuses? Comment admettre qu'un être sage fasse ainsi des dons inutiles ? Comment concevoir qu'il donne intentionnellement des secours trop faibles pour procurer le bien que sa bonté a certainement en vue? Le P. Malebranche en conclut que Dieu ne distribue point ses grâces par des volontés particulières (i3). — Nous avons dit à quel point une telle conclusion était inadmissible. Mais les prémisses ne le sont pas moins. C'est une étrange témérité de prétendre s'immiscer de la sorte, contre l'avis de saint Paul (14), dans les conseils de Dieu, et de vouloir que Dieu soit obligé de nous rendre compte du dessein particulier qu'il peut avoir eu en agissant sur le cœur de l'homme par une inspiration de grâce forte ou faible (i5). C'est une supposition toute gratuite de s'imaginer que Dieu ne puisse avoir d'autre fin particulière, en donnant ses grâces, que l'utilité de celui à qui il la donne. Pourquoi Dieu ne pourrait-il donner une grâce à un homme pour le bien d'un autre 1 16)? Pourquoi, par exemple, ne pourrait-il en donner à des réprouvés dans le dessein arrêté, non de les amener à bien vivre, mais de diminuer leur concupiscence, et d'éviter qu'elle ne se débordât en des crimes qui seraient préjudiciables à la sanctification des élus (17)? Enfin c'est une grave
(II) V. plus haut, p. a52. Cf. t. XVIII, p. m, 114, etc.— (12) V. t. XXI, p. 187. Cf. t. VII, p. 628. V. t. XXXIX, p. 62;-628. — (i3l V. Mal , Traité, II' Éd., n° i6; t. XXXIX, p.63oet suiv. — (141 Rom., XI, 34; I, Cor., II, 16; V. t. XXXIX, p. 63i. — (i5) Ibid., p. 63r. — (i6,i V. t. XXXIX, p. 63i. — (171/ftirf., p. 63i. Ou bien encore on peut supposer que Dieu donne une grâce à un réprouvé afin de lui être une occasion de s'endurcir. V. ibid., p. 634-637 ; cf. plus haut, p. 296-297.
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erreur de croire que seules nous sont utiles les grâces qui sont actuellement sources de bonnes œuvres (i8i. La voie ordinaire de Dieu, dans la conversion des pécheurs, est de les" faire passer par divers mouvements de grâces, qui sont d'abord fort imparfaits, et dont les dernières seules sont capables de substituer au règ-ne du péché celui de la justice (19). Saint Augustin, qui en avait fait l'expérience, nous explique « quon n'a pas grand soin d'éviter un mal qui se guérit facilement; et, au contraire, la difficulté de la guérison fait qu'on s'applique bien davantage à se maintenir dans la santé recouvrée... Ce n'est pas une dureté à Dieu de laisser crier le pécheur qui veut retourner à lui : « Et vous. Seigneur, jusques à quand? » Mais c'est un effet de sa bonté envers cette àme accablée du j)oids de misère, jiarce qu'il ne diffère de l'en délivrer par une grâce plus forte que pour lui faire connaître combien est grand le mal qu'elle s'est fait à elle-même (20) ». Ainsi l'on peut expliquer par de fort bonnes raisons, sans parler d'une infinité d'autres dont nous ne soupçonnons rien (21), que Dieu se propose expressément de borner l'action de sa grâce à quelque bien limité, — tel le désir de la chasteté, que saint Augustin a senti en lui si longtemj^s avant d'arriver à la vie chaste, — très inierieur à celui auquel elle tend par sa nature, et que Dieu doit être dit vouloir par sa volonté antécédente, à savoir la chasteté même (22). Au moins est-il très assuré que si Dieu avait voulu, par sa volonté antécédente ou absolue, que la grâce conférée eût un succès plus important, elle n'y aurait pas manqué, puisque, comme disent saint Prosper et saint Thomas, les intentions du Ïout-Puissant ne sauraient être frustrées : Haud dubie impletur quidquid viilt summa Potestas. Inientio Dei deficere non potest (sS). Encore donc qu'il y
(18) Arnauld remarque encore à ce sujet : « Ce qui prépare à un bien, n'est-ce pas un bien, quoique ce ne soit pas encore ce bien plus parfait qu'on désire de procurer à quelqu'un? Un médecin fait saigner un malade qui a une grande lièvre : ce serait une espèce de miracle s'il était guéri par cette première saignée. Cependant, dira-ton que ce médecin ne la lui a pas laite dans un dessein particulier de le guérir, ou que, s'il a eu ce dessein, il a été frustré de son attente? » ilbid., p. 633. Cf. p. 633-634.) — (19 Ibid., p. 63i-632.
(20) AuG., in Ps. VI; ibid., p. 632. — (^i) Ibid., p. 63i et suiv. — {22) Ibid., p. 628; V. t. VII, p. 628. Cf. t. XX, p. 59 60. — 1:23) S.\int Thomas, I» II", qu. 112, art. III, in corp. cf. plus haut, p. a-jg.