‹ La doctrine de la grâce chez ArnauldChapitre 57 sur 65 · L.V COOPÉRATION DE LA VÛLONTK A LA GRACE · texte numérisé non relu

L.V COOPÉRATION DE LA VÛLONTK A LA GRACE

S'ensuit-il que, pour être invincible, reflicace de la Grâce sur la volonté abolisse le libre arbitre ?

En aucune manière ii). C'est folie ou mauvaise foi que de confondre, suivant l'erreur commune aux protestants et aux molinistes, l'idée de g-ràce inçincihle avec l'idée atïVeuse de grâce nécessitante 12).

La g-ràce de Jésus-Christ est efficace par elle-même; et notre volonté est libre par rapport à la Grâce. Que ces deux propositions soient conciliables, nous n'en saurions douter puisque l'une et l'autre nous sont imposées comme vérités également évidentes, celle-ci par notre propre expérience et par les définitions de l'Église, celle-là par l'Écriture, par les Pères, et par la raison même, l'idée que nous avons de Dieu nous montrant que son pouvoir souverain s'étend sur les volontés humaines comme sur le reste des choses créées (3).

On doit même ajouter que non seulement les deux vérités s'allient, mais que l'une enferme l'autre : Dieu ne serait pas tout-puissant si sa puissance détruisait la liberté de l'homme ; car alors il ne pourrait, en faisant agir les hommes, les faire agir d'une manière morale et méritoire ; à quoi est indispensable la liberté 141.

Par conséquent, quand nous aurions de la j)eine à concevoir l'accord du libre arbitre avec la force invincible de la Grâce, cela ne devrait f)as en aucune manière nous porter à douter de l'une ni de l'autre (5i, comme nous ne doutons ni de notre

produit pas toujours une parfaite conversion ; comme une médecine, donnée à j)ropos dans une violente maladie, ne guérit pas toujours le malade, à cause que le mal résiste, elle ne laisse pas néanmoins de lui être utile, parce qu'elle le dispose à la santé, diminuant la violence du mal ; ainsi, quoique la Grâce ne convertisse pas toujours, elle ne laisse pas de produire toujours quelque bon effet, afFaiblissanl la concupiscence, et préparant l'àme à une parfaite conversion. » (Appendice au t. XVII, P.840-8J1.1

(I! V. t. XXXIX. p. 93. — 2 Ihid., p. 9^.

(3^ V. t. X, p. 435-43(1. Arnauld note à ce propos : « Cette vérité est si clairement renfermée dans l'idée d'un Dieu infiniment puissant, que les payens mêmes ne l'ont pas ij,'norée, conmie il parait par beaucoup d'endroits d'Homère, et par ces vers du poêle latin : Ponnnl que fcrocia P(vnl Corda volente Deo. » lhid.\

(4) V t. X, p. 336. — lô) Ibid. C'est ce que dit le pape Cléuient VIII, dans son fameux écrit (art. 4 et 5) : « Il y a une grâce efficace, et même très efficace... qui tire son efficace de la toute puissance de Dieu, cl de

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liberté, ni de la Providence de Dieu, quoique nous ayons aussi beaucoup de diftîculté à les accorder ensemble i6).

Mais nous n'en sommes pas réduits là.

Nous pouvons, à la lumière des enseignements de saint Augustin et de saint Thomas, et en nous fondant sur la conception exacte du libre arbitre que nous avons expliquée, arriver sinon à comprendre parfaitement l'accord du libre arbitre et de la Grâce, du moins à dissiper plusieurs des difficultés et des contradictions qui sembleraient d'abord rendre le problème insoluble (il.

Il y aurait sans doute contradiction in terminis, à soutenir que la Grâce agit efficacement sur le libre arbitre ou qu'elle le détermine infailliblement, si l'on définissait le libre arbitre par Tindifférence d'équilibre, c'est-à-dire par l'absence totale de détermination (2).

Mais nous savons que cette définition est mauvaise.

Et, sans nous en tenir à la définition adverse, qui met l'essence de la liberté dans le pur et simple volontaire, — définition par où la solution du problème seraitrendue bien facile, puisque la Grâce nous faisant accomplir le bien avec plaisir, donc, volontiers, nous ferait faire librement par là même (3), —

l'empire que sa majesté suprême a sur les volontés des hommes... et qui, néanmoins, ne blesse pas la liberté de l'homme. » (Cité notamment in t. X, p. 63i.)

(6) Ibid. Arnauld remarque de même (t. XXXIX, p. 3o4) que « rien: n'est plus difficile que d'accorder la Providence avec la liberté des créatures intellig-entes «. Il cite à ce sujet Descaries (Principes 1. /J0-41). [Ailleurs, dans une lettre à M. de Nointel, il s'exprime d'une manière qui reproduit non seulement la pensée, mais les termes mêmes de Descartes : « Comment la liberté et l'indiliérence de 1 homme se peuvent accorder avec la certitude de la Providence, il faut avouer que c'est un secret incompréhensible, et qui passe l'intelligence des hommes, dont il ne faut pas s'étonner, parce que, notre esprit étant fini, il n'est pas étrange qu'il ne puisse comprendre l'infini. » (T. I, p. 680.1)

[Il va de soi qu'il n'entend pas par là l'indifférence d'équilibre des molinistes. V. plus haut, p. 3i) note 22 | Cf. t. XL, p. 89.

(i) Sur la facilité que donne la définition de saint Thomas pour accorder le libre arbitre avec rel'ficace de la Grâce. V. t. III, p. 498; t. III, p. 582 et p. 365 ; t. III, p. 666. etc. — (2) V. t. X, p. 436.

(3) C'est à peu près, — sauf la plac accordée à une certaine indijfférence, comme condition du mérite et du démérite dans l'état de nature

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nous avons vu que la notion du libre arbitre que nous donne le sentiment intérieur, et qui est aussi celle de saint Thomas, dans sa Somme, n'exige nullement une indétermination absolue (4)- Nous avons montré que la détermination, même infaillible, n'est point préjudiciable à la liberté, pourvu qu'elle laisse subsister dans la volonté la potestas ad opposita, ou pouvoir des contraires, c'est-à-dire qu'elle n'épuise pas la capacité que nous avons de vouloir. Et nous avons montré aussi que cette capacité de vouloir, étant naturellement ordonnée à la béatitude en général ou au bien universel, ne peut être remplie que par un objet infini comme elle, à savoir par Dieu même, connu et possédé immédiatement et dans son essence (5). Le désir du bonheur, d'une part, l'amour béatifique, d'autre part, mettent dans l'âme une nécessité ou détermination naturelle, exclusive de la liberté. Hormis ces deux cas, qui au fond reviennent au même, il ne saurait y avoir pour l'àme de nécessité. 11 n'y en a pas, nous l'avons dit, du fait de l'habitude la plus enracinée ou de la passion la plus ardente du monde. Il n'y en a pas davantage du fait de la Grâce la plus efficace i6i. Car comment la Grâce nous détermine-t-elle? En nous inspirant l'amour de notre devoir, en nous rendant agréables les actions vertueuses que Dieu nous commande : Inspiratio dilectionis qiiâ cognita sancto amore faciamns. Or nul acte vertueux, si sublime soit-il, — par exemple le mépris de la mort chez un martyr, — n'est la per-

déchue, — l'explication de Jansénius (lib. IV De Grat. Christ., cap. I-XII et tout le lib. \llï\ dont nous parlerons longuement au Cli. I de notre tome III. L'idée de la siunilé et de la délectation i'ictorieuse qui en fait le fond, ne tient pas (à l'entendre du moins dans le sens précis que lui donne Jansénius), une grande place dans la doctrine d'Arnauld. (Il en est tout autrement chez Pascal dans ses Ecrits sur la Grâce.) Arnauld n'en parle guère avec quelque détail que dans la i" et 2" Apologies, où il s'agit pour lui de défendre l'orthodoxie de Jansénius i)iutôt que d'exposer ses sentiments propres. D'hal)itude comme Saint-Cyran , il préfère employer le mot d'amour. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'il n'a jamais insisté sur ce caractère indclibéré de la délectation de la Grâce, caractère qui est si essentiel chez Jansénius, et qu'Arnauld lui-même, dans sa seconde théorie de la liberté, finira par exclure entièrement. — 4 ^ • pbis haut, p. 8'3 et p. 87 et suiv.

(6) V. t. X, p. 616. Cf. t. III, p. 365 : sur l'analogie qu'il y a entre l'explication de l'accord du libre arbitre avec la concui)iscencc, el celle du libre arbitre avec l'efficace de la Grâce.

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fection absolue (7). Nul plaisir saint n'apporte avec soi le bonheur total. Et le Dieu que regarde notre amour, dans les mouvements de piété que suscite la Grâce, n'est qu'un Dieu directement et imparfaitement connu, vers lequel certes on ne se sent guère déterminé par la nature à se tourner. Les biensspirituels, — celui d'une œuvre charitable ou celui même de la conversion, — auxquels nous meut une grâce particulière, sont des biens beaucoup plus nobles sans doute que ceux de la concupiscence, mais finis encore, et qui, pas plus que ceux de la concupiscence, n'assouvissent la capacité infinie de notre volonté. Même sous l'empire de la Grâce et du désir victorieux qu'elle éveille en nous à l'égard d'une résolution méritoire, l'âme garde le pouvoir de former la résolution opposée (8). Pouvoir qui reste sans doute à l'état virtuel, ou comme dit l'École, séparé de l'acte \in sensu diviso) (()), — étant évident ([ue la liberté ne peut pas se porter simultanément en deux sens contraires ; — mais qui cependant, — nous l'avons expliqué, — est très réel et très différent d'une simple possibilité abstraite, puisqu'il exprime l'amplitude et la surabondance de la volonté par rapport à ses propres opérations. La Grâce mouvant la volonté n'utilise pour ainsi dire qu'une partie de cette force immense. En déterminant infailliblement la volonté, elle lui laisse un pouvoir infini de ne point faire ce à quoi elle la détermine : car elle laisse subsister, dans la capacité active infinie de la volonté, tous les degrés de pouvoir qu'elle ne remplit point; et ces degrés sont infinis (10). Elle note donc point la. potestas ad opposita (11).

Ainsi l'homme sous la Grâce, et alors même qu'il cède à la Grâce, a toujours le pouvoir de n'y point céder. Avant saint Thomas, saint Augustin l'avait déjà fait observer, en disant, à propos de l'opération secrète par laquelle Dieu a su réaliser infailliblement les promesses faites à Abraham, cette parole où la doctrine de saint Thomas est contenue en g-erme : « Le

17) T. X, p. 616-617. — (8) Ibid., p. 616-617. — (9) V. t. X, p. 616-617. — (10) V. AA'erlissemenls des premiers éditeurs (Quesnelj aux Ecrits d'Arnauld touclianl la liberté, t. X, p. 612.

iii Qu'on peut même appeler, si l'on veut, quoicjue le terme soit mal choisi et prête à équivoque, indijjerentia ad ulriitnlibet. (V. t. III,. p. 666). Arnauld usait déjà du même mot dans le 1"'^ Avis aux religieuses de P.-R. (t. XXIII, p. 99-1001.

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