‹ La doctrine de la grâce chez ArnauldChapitre 61 sur 65 · PASSAGE DE LA SPECULATION A LA PRATIQUE · texte numérisé non relu

PASSAGE DE LA SPECULATION A LA PRATIQUE

Reste à savoir quel règlement comporte une telle vie.

Nous avons mis, avec saint Augustin, le propre des véritt'S de la Grâce, en ce qu'elles ne sont point objet de spéculation stérile, mais concernent directement la conduite (ii. De la solution donnée au problème de la Ciràce dépend la manière dont seront compris et pratiqués les devoirs de la piété clirétienne. Il faut donc que, dans le système qui vient d'être exposé, une morale soit contenue.

Laquelle?

A en croire les ennemis de la dtK-liine augustinienne,ou ceux qui, indilleronts, eu jugent du delioi's sans information sui'lisante, celle doctrine n"al)outil logiquciiient qu'à la négation de toute morale.

Xe se ramène-t-elle pas, en eM'et, à ces trois points : que riiomme n'a [)lus de lui-même que mensonge et péclié; qu'il ne fait aucune (Ruvre méritoii'e du salut qu'autant que Dieu le fait agir par une gi'àce infaillii>lement efficace; et que cette grâce n'est donnée, au moins jusqu'au bout, qu'à ceux qui sont du nombre, très restreint et fixé d'avance, des prédestinés? VA cela ne signifie-t-il pas que le salut de l'homme est tout entier entre les mains de Dieu, puisque Dieu sauve qui il veut, sans que l'bomme y puisse rien changer par ses propres forces? Maisfe'il en est ainsi qu'avons-nous à faire de nous occuper de notre salut, et qu'ont à faii-e les ministres de ri\glise de nous y exhorte!" par leurs ])récei)les ou leurs remontrances? Ou je suis [)rédestiné, pouvons- nous dire, ou je ne le suis pas. Si je

1 1 ^ . t. \, ]>. iiS et suiv.

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ne le suis pas, ni vous ni moi ne saurions i)ar aucune voie élargir à mon profit le décret absolu d'élection. Si je le suis, ni vous ni moi n'avons à nous mettre en peine de mon soi-t (i). Sur ce fondement nous ne pouvons bâtir que la « négligence » ou « le désespoir « (2); ou plutôt chacun de nous n'a qu'à « passer doucement sa vie », « en attendant sans impatience de savoir après notre mort le dessein qu'il aui-a plu à la justice ou à la bonté de Dieu de prendre pour le choix de notre éternité (3) ».

^'oilà, d'après certaines gens, la conséquence logique de la doctrine augustinienne i4) • Conséquence scandaleuse, ajoute-t-on, et qui suffit à condamner une doctrine qu'on ne saurait ouvertement prêcher au peuple (5i.

Le malheur est que la condamnation, si condamnation il y a, ne vaut pas seulement contre l'école des augustiniens; elle vaut contre toutes les écoles catholiques: car toutes, on le sait, même celle des jésuites, qui depuis les Congrégations De Aiixiliis et surtout depuis le décret d'Acquaviva,est engagée à soutenir le cong-riiisme, — toutes, en dépit de la diversité de leurs langages, s'accordent avec l'école des augustiniens sur le point essentiel, qui est la gratuité et l'infaillible efficacité du choix divin. C'est le P. Petau qui le constate. Ayant rapporté, comme nous venons de le faire, la principale des objections [)opulaires dont l'orgueil humain s'est toujours servi pour combattre la prédestination atite prœçisn merila (fi) : « Après l(tut », rcmarque-t-il, « tout ce qu'on peut alléguer de cette nature contre l'élection gratuite peut être objecté de la même sf)rte contre ceux qui enseignent que Dieu, par une singulière bienveillance qu'il a eue envers les uns plutôt quenvers les autres, leur a préparé des grâces efficaces et congrues, qui sont telles qu'elles ont certainement leur etfet, et que Dieu, ayant prévu par la science moyenne qu'elles l'auraient, a résolu de les

(I V. t VII. p. 4r)<). — (2) Mani/rsle de> jcsiiik-s, lilé iti t. XXIX, p. 52G. — ['h Maiiifi'slc des jésuites, cité in l. XXIX. p. ôa\ et suiv. - '() Dans le Manifeste ((uils attribiieiU aux ' jansénistes », et qui est iV.i-gé lie toutes pièces, les jésuites allectent de faire tirer cette eonséipience par les défenseurs mêmes de l'aujifustinisiiu'. V. t. XXIX, p. 47<J il suiv.

.") V. l XVI, p. liO et suiv. VA. sur tout ce qui suit Iaxsknus, lib. X, Dr (irai. Cluisti, cap. 8 et 9. — lO V. t. VII, i>. ',.'i(|.

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donner, non à tous, mais à ceux qu'il a voulu, en donnant at; autres celles qu'il a su qui n'auraient aucun elle t. > A quoi |i peut ajouter (c'est toujours le P. Petau qui parle» « que (ji théologiens reconnaissent que la grâce de persévérance est ii don gratuit, qui a une liaison nécessaire avec le salut étern^ et que Dieu donne à qui il lui plaît. C'est pourquoi Targume que l'on fait contre l'élection gratuite à lu gloire peut auîi être fait contre eux, puisque l'on peut dire : quoi que vo fassiez, si Dieu a résolu de vous donner la grâce efficace et persévérance, vous aurez l'une et l'autre, et par elles la V éternelle. Tout ce qu'ils répondront à cela servira de répon à l'argument populaire dont on a accoutumé de combattre prédestination à la gloire avant la prévision des mérites. Ci ils ne peuvent pas nier que Dieu n'ait résolu de donner quelques hommes seulement, et à ceux qu'il a voulu, tant 1( secours de la Grâce qu'il a su être les seuls qui auraient certa nement leur elfet, que la ]>ersévérance à laquelle il a prom les récompenses éternelles. Que si, nonobstant cela, ils ne lai sent pas de soutenir fortement que le salut est en la puissanc des élus, pai^ce que l'exécution de ce décret divin est lie avec notre liberté et notre consentement. Dieu n'ayant pa seulement prévu que ceux à qui il ferait ces grâces y consenti raient, mais qu'il tirerait d'eux ce consentement, sans préju dice de leur liberté, par cette volonté toute-puissante, et et attrait efficace auquel il sait que la volonté humaine ne sai; rait résister : pourquoi donc ne dirons-nous pas la même chos( l)our accorder avec notre liberté ce que saint Augustin enseigné touchant l'élection et la prédestination au salu éternel ( ij? «

Le P. Petau a raison. L'argument adressé jiar les semi-pélî giens à saint Augustin, et si souvent reproduit depuis eus s'adresse en réalité à toute conception du catholicisme qui n'es pas elle-même semi-pélagienne. Et si l'on y devait donne lés mains, c'est l'idée même d'une morale catholique ([u'i faudrait déclarer absurde et contradictoire.

Mais depuis longtemps saint Augustin, et tous ses disciple

(i) I*KTAU, Doginala IheoL, t. I, lil). FX, cap. i5, n° 7, cité et Iradu par .\riiauld, in t. VII, p. .'Jôy-'j^o.

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après lui, particulièrement saint Anselme et suint Tiiomas, ont rél'uté raryumeutatiou semi-pélagienne.

Pour peu qu'on entre avec quelques précisions dans leurs réponses, on voit s'évanouir ces objections si redoutables au premier abord.

La dilTicultc se peut prendre de deux côtés : du coté de la prédestination {«ratuite et du côté de la grâce efficace.

Poui-quoi, dit-on, m'inquiéter de ce que je dois taire, si, dès maintenant, et immuablement, je suis inscrit au livre de mort ou au livre de vie?

C'est proprement le raisonnement du fatalisme mahométan : (Je qui est écrit arrivera nécessairement (ii. Raisonnement dont le sophisme consiste, comme l'observe saint Thomas dans la Soni/nc contre les Gentils, à séparer les événements déter-

I minés par Dieu des moyens par où ces événements se produisent 1 2 L Ainsi, pensent les Turcs, il ne sert de rien de se garder des périls, parce que l>ieu ayant réglé par sa Providence ce t[ui devait arriver, il n'est pas en notre pouvoir de l'éviter (3). Mais, faut-il répondre, Dieu ne l'ayant réglé qu'en attachant les causes aux elléts, je lais bien de ne pas m'exposer à la

j peste sans nécessité, parce que, ne m'y exposant pas, je ne la

I gagnerai pas, et ne la gagnant pas, je n'en mourrai pas : et par là je ne cliangerai pas l'ordre de la Providence, mais je me

' serai conduit d'une manière sage, et qui se trouvera conforme à cet ordre *] .

Rien nest plus aisé ([ue d'appliquer cette réponse à la !uatièi-e de la prédestination, qui est, nous le savons, une simple partie de la Providence. La Providence, dans le monde surnaturel comme dans la nature, s'astreint à suivre un ordre (5). La prédestination au total a beau être gratuite : elle n'en comporte pas moins, quant à son exécution, un cours régulier de moyens disposés de telle sorte que les uns servent de degrés pour s'élever aux autres : nul n'obtient la gloire qui

II Ce sont les tenues uièiucs dont se sert M'" de CJioisy dans s;i fameuse lettre, si souvent citée, à M""' de Sable.

2) V. t. I, p. 68o. — (3i Ibid. — i^' Ihid. Cf. Lkiiimt/, Tliéodicée. i" jKir tie, u" 55 et suiv. — (5i Y. l. XVIII, p. 49i-

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ne l'ait méi'iLée par ses vertus; nul ne devient vertueux qui n'ait persévéré dans l'exereice des bonnes œuvres ; nul n'a la force de bien ag-ir qui ne l'ait demandée [)ar ses prières : nul ne prie qui n'ait la foi. A cet égard il n'y a point de dilférence à faire entre la prédestination gratuite et la prédestination non gratuite : que les actions méritoires de l'homme aient été préordounées par Dieu, ou simplement [)révues, dune façon (îomme de l'autre, il est de toute éternité arrêté pour Dieu que ses élus posséderont le ciel, et qu'ils le posséderont parce ([u'ils en auront été (.lignes; que nos bonnes o'uvres soient cause ou etfet de la prédestination, toujours est- il qu'elles sont cause du salut. On ne saurait donc dire : quoi que je fasse, je serai sauvé si je suis prédestiné, ou perdu si je suis réprouvé, et s'endormir dans cette pensée. Car en toute hypothèse je ne puis être sauvé qu'à la condition d'avoir bien agi, ni damné que parce que j'aurai agi mal 1 1 1.

Regardons-y de près (i) : il s'agit moins, dans ces raisonnements, du principe en vertu de quoi notre sort est déterminé, que du fait qu'il est déjii dcHerminé. Ce qui trouble les hommes, comme l'a bien vu saint Augustin [i), — ou plutôt ce qu'on suppose qui devrait les troubler, car le commun des fidèles n'est guère touché par des considérations de ce genre h, — c'est avant tout la certitude de l'événement (4)- Mais il est clair que le sujet de trouble nv peut venir ici que d'une confusion entre la certitude au regard de Dieu et la certitude au regard de riiomme. A coup sûr, la croyance en la prédestination renverse la morale lorsqu'on la met, comme font les théologiens réformés, dans l'assurance absolue (|ue chaque vrai lidèle doit avoir, pur Foi sf)ériale. de son propre salut. Cette ])r('tenilue Foi Justifiante, — surtout si, avec les calvinistes, et en vertu du dogme de i inantissibillté de la justice, on la considère comme pouvant se conserver chez le vrai fidèle, au sein des plus grands crimes i.î), — ne i)eut engendrer que la « ni'gli-

(i) « Nul ne sera Jugé que selon ses œuvres»; cite in t. XXIX, p. 627. — il) AuG., De Dono jirrseverantid', caj). i5 et cap. 22, cite in t. XVI, p. 141. — (3] V. Nicoi.i;, Instruction sur le Symbole, t. I, p. 4o">-

(4) V. Nicole, Instruction sur le Symbole, t. I, p. 4o7- — (5 V. t. XIH, [>. 90-98, p. 66.Ï et suiv., etc. C'.r. l XH et le Calvinisme convaincu ilc nouveau, etc., t. X^'.

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