PASSAGE !)E LA SPECULATION A LA PRATIQUE
cet ordre de la Grâce, et sur cette suite de moyens, sous lesquels Dieu cache ses opérations surnaturelles, que sont établies toutes les règles et tous les avis spirituels que les saints inspirés de Dieu ont donnés à ceux qu'ils ont conduits dans ses voies. Ces grands saints n'ignoraient pas que c'est de lui qu'il faut attendre toutes les vertus, et qu'il est la cause de toutes les bonnes actions des chrétiens. Ils étaient persuadés qu'il est le maître des cœurs, et qu'il opère en eux tout ce qu'il veut, par une force invincible et toute-puissante. Cependant ils nous prescrivent des règles et des pratiques, comme pourraient faire des philosophes qui prétendraient acquérir la vertu j^ar leurs propres forces. Ils veulent que nous tenions toujours notre espri*t occupé de saintes pensées ; que nous nous appliquions sans cesse à la lecture et à la méditation de la parole de Dieu ; que nous vivions dans l'éloignement du monde ; que nous réduisions notre corps en servitude, par le travail et la mortification : que nous évitions tout ce qui peut nous allaiblir et tout ce qui nous peut être une occasion de chute ; que nous fassions un eil'ort continuel sur nousmêmes pour résister à nos passions ; que nous menions une vie uniforme, réglée, occupée, en passant par une suite d'actions que l'on nous aura prescrites, comme étant les plus conformes à notre état et à nos devoirs. Ce n'est pas qu'ils ne sussent parfaitement que Dieu nous peut donner ses plus grandes grâces sans nous faire passer par ces exercices ; mais ils savaient en même temps que l'ordre commun de sa Providence est de ne nous les accorder qu'ensuite de ces exercices, et par ces exercices mêmes : qu'ainsi il fait premièrement aux âmes la grâce de les pratiquer, pour leur faire ensuite celle de parvenir aux vertus oii il désire de les élever, étant aussi bien l'auteur des actions qu'il leur fait faire pour acquérir les vertus que des vertus qu'ils acquièrent par ces actions 1 1 1. »
Ces dernières paioles, qui vont au fond de la matière, paraîtront, peut-être, faire surgir un nouvel embarras. Elles nous rappellent, en effet, ce qui a déjà été établi k propos des commencements de la vie chrétienne, à savoir que toute disposition à la Grâce est un don de la Grâce. Si donc les prédications,
11) Nicole, Essais de Morale, J volume, cilé in l. \\.\1\, p. Oi4-(»i'> V. dans le même sens. Catéchisme de la (Iràce, in t. Wll, p. 845.
les apologies, les exhortations, les exercices, et tous les autres moyens humains sont utiles en ce qu'ils fournissent occasion et, pour ainsi dire, frayent la voie à l'inspiration intérieure de l'esprit, on ne doit pas perdre de vue que l'emploi de ces moyens suppose déjà un premier secours, et un secours efficace, de Dieu. Rien ne se fait conformément à l'Ordre, que par la vertu de l'Ordre ; nul n'avance dans le sens du salut qu'autant que la Providence le meut et le conduit.
Il serait fou, cependant, de tirer de là des conseils de paresse et d'attendre, inerte, que le premier souffle de la Grâce vienne à souffler. L'efl'et de la Grâce n'est-il pas précisément de nous i'aire agir? Loin d'être recommandable, la passivité de l'âme est donc un signe qu'on manque de grâce, et, partant, si cet état persévère, une probabilité de réprobation.
— Mais, réplique-t-on. il ne tient pas à moi de vouloir! Cela déjiend de la Grâce !
— On oublie que, dans l'œuvre méritoire, l'alliance (qu'exjjrime bien imparfaitement le mot de coopération) est si étroite entre la volont<' Immaine et la volonté divine, que faction relève à la fois, comme le dit saint Bernard, tout entière de Dieu et tout entière de l'homme : « La Grâce fait tout, et le libre arbitre fait tout aussi (ii. » De quel droit, donc, en face d un devoir à remplir, notre libre arbitre s'abandonnerait-il, et se reposerait-il sur la Grâce? G est bien à nous qu'il appartient de vouloir; et le sentiment intérieur ne nous tromj3e pas en nous disant que, pour le bien comme pour le mal, nous nous déterminons par nous-mêmes, encore qu'il ne nous dise rien de cette influence secrète qui, au plus profond de l'âme, donne naissance à nos déterminations vers le bien 1 u 1 !
Il est vrai qu'il subsiste en tout cela quelque chose d incompréhensible (3i. Mais ce n'est rien d'autre que le mystère inhérent à l'union du fini et de linfuii, sur lequel nous avons suffisamnient insisté. Que nos intelligences bornées se gardent ici, suivant le conseil de Descartes, de vouloir embrasser une réalité qui les dépasse. Quelles se rappellent plutôt une autre maxime que nous avons déjà énoncée, d'après le même Descartes, et qui a trait à la manière dont, en cette vie, l'homme
fi) Voir plus haut. p. 420.
12) V. t. XL, p. 192. — (3i V. l. 1, p. 680.