ÉCONOMIE DE LA GRACE
Cette assistance, que Dieu en considération des mérites de son Fils (x), — le Verbe, qui s’est fait chair pour être médiateur entre son Père et nous, et racheter les pécheurs par le sacrifice de la croix (2), — veut bien accorder à l'humanité indigne, nous savons déjà qu’elle a nom la Grâce.
Mais le mot a besoin d'être défini.
Il se peut dire généralement de tout don gratuit : gralia ideo dicitur quia gratis datur (3). En ce sens, Dieu ne devant rien du tout à la créature qu'il tire du néant, les pélagiens avaient certes le droit d'appeler grâce la santé, l'intelligence, le libre arbitre, et toutes les autres facultés dont Dieu s’est plu à revêtir la Vature (4). À plus forte raison le terme convient-il aux faveurs extraordinaires faites à certaines personnes ou à certains peuples, aux Juifs par la révélation de la Loi sur le Sinaï, aux apôtres par le don des langues, à d’autres encore par le don des miracles ou le don de prophétie (5).
Plus spécialement, pourtant, dans le langage de la piété chrétienne, il se restreint à ceux d’entre les dons divins qui, d'une part, sont au-dessus de la nature, et d'autre part con-
(1) V. sur ce sujet t. X, p.6; t. . 9; t. X,p. 68,p. 84, p. 90-91, etc.; t. XXXIV, p. 264, ete. — (2) V. t. X, p. 9. — (3) AuG., Serm. in Pasch. — (4) V. t. XVII, p. 98. — (5) Jbid. Arnauld lui-même rappelle à ce sujet la distinction scolastique entre la grâce gratis datam et la grâce gratis facientem (Ibid., p. 98).
cernent immédiatemeut la vie morale de l'homme (6). Le premier homme, non plus que les anges, nous l’avons vu, ne pouvait, encore que créé droit , se passer d’une aide surnaturelle pour demeurer dans la rectitude (7). Mais cette grâce du Créateur (8) a été retirée à l'humanité en punition de sa faute. Pour revenir au bien, nous avons donc besoin d’une grâce nouvelle. Et cette grâce, fin et fruit de l'Incarnation (9), ne saurait, quoi que prétende Pélage, se réduire à la rémission des péchés (10). Car, outre que la rémission ne s’obtient que
(6) V. sur tout cela t. X, p. 422-423 : « Une grâce proprement dite » doit être « un don surnaturel recu dans l’âme pour l'aider dans ses actions » (t. X, p. 533-534).
(7) « Quelque saine et quelque forte que puisse être la créature raisonnable, il lui est aussi peu possible de faire un seul pas dans la voie de Dieu sans le secours de la grâce, qu'aux yeux les plus sains du monde de voir sans l’aide de la lumière. » (T. XVII, p. 167-168.) — (8) V., sur cette distinction de la grâce du Créateur et de la grâce du Rédempteur, t. XVII, p. 167. Cf. Cathéchisme de la Grâce (ën t. XVII, p. 839-840).
(9) «.. La Grâce de J.-C., qui est l’âme et l'essence de notre religion, qui est la fin et le fruit de l’Incarnation, du Fils de Dieu, qui est le prix du sang du Sauveur, qui est la gloire de Dieu et la félicité des hommes. » (T. XVI, p. 65).
(10) V. sur tout ce qui suit : AUG., De Grat. Christ, cap. 35 : « La grâce chrétienne ne consiste pas dans la seule rémission des péchés, ou dans la doctrine et l'exemple de Jésus-Christ, mais dans un secours ajouté à la nature et à la doctrine qui nous porte à faire le bien... » Cité in t. X, p. 422. On sait les continuelles fluctuations de Pélage au sujet de la définition de la grâce, qu’il réduit, tantôt au Libre arbitre, tantôt à la Loi et à la Doctrine, tantôt à la Rémission des péchés. Réduire la grâce à la rémission des péchés serait n’admettre d'autre grâce que la grâce sanctifiante ou justifiante, ou habituelle, c'est-à-dire l'état de grâce ou de justice dans lequel l'homme se trouve dès là qu'il cesse d’être pécheur. Mais l’état de grâce est quelque chose de très différent du secours de la grâce. V. là-dessus t. XXVII, p. 632-634. Saint Augustin dit : Aliler enim Spiritus adjuvat nondum inhabitaus, aliter et inhabitaus (Ép. 194, aliàs 103). Cité in t. XXVII, p. 635. Le mot de grâce tel qu'on l'entend dans les controverses De Auxiliis, etc., signifie non l’inhabitation du Saint-Esprit en nous, mais son opération, soit qu’il habite en nous, soit qu'il n'y habite pas encore. ({bid.) 11 est vrai que la grâce sanctifiante, ou la grâce de la rémission des péchés, (Jbid., p. 632) est bien aussi, en un certain sens, un secours, mais un secours qui arapport à l'étre non à l'agir (Ibid.) ; qui, à titre de manière d'être, d'habitus, de qualité, élève en quelque sorte le degré de notre puissance, mais qui ne fait pas que cetle puissance passe à l'acte. Arnauld, en tout cela, est parfaitement conforme à saint Thomas : V. notamment ]* II, qu. 110, art. 2; v. aussi qu. 109, TI1, N2\ Cf. t. XX, p. 4o4r et suiv.; t. XX, P. 197 et suiv.; t. XVIII, p. 520-521. C’est Pourquoi il n'a jamais hésité à reconnaîtr au temps des disputes