ÉCONOMIE DE LA GRACE
moyennant un pieux mouvement de repentir dont le pécheur, à lui seul, est incapable, il ne suffit pas d'être replacé en état de justice, il faut encore y persévérer par ses actes. Or, remarquent saint Augustin et saint Bernard « la faiblesse n’est pas finie, quoique l'iniquité soit effacée ». Le pécheur, « lavé et blanchi » par le Baptème ou la Pénitence, sacrements de la justification, demeure « brisé » et perelus dans tous ses membres (11). Déchargé du reatus de ses fautes, il conserve au fond de lui-même cette concupiscence qui tient sa volonté dans un si rigoureux esclavage (12). Et par conséquent il retombera dans le péché à la première occasion, à moins qu'à chaque occasion il ne soit soutenu par une influence constamment renouvelée. « Nul de ceux qui ont été régénérés par la grâce du Baptème, dit le pape Célestin, n’est capable de se défendre des embûches du diable, et de vaincre la concupiscence de la chair, si Dieu, par un secours continuel de sa grâce, ne le fait persévérer dans le bien. (13) » C'est ce secours,
relativement à la chute de saint Pierre, que les justes ont, même en l'absence de la grâce efficace, un pouvoir de faire le bien qui est supérieur à celui des pécheurs et qui peut même être appelé prochain, mais toujours dans l’ordre de la puissance ou de l’habitus : ce pouvoir ne passera jamais à l'acte sans grâce actuelle. V. à ce sujet, pour la position d'Arnauld comparée à celle des thomistes, notre tome II ch. II.
(11) « On ne peut pas dire que la Grâce justifiante et habituelle suffit à l'homme pour se conduire après sa conversion : puisque l’homme est dans une faiblesse continuelle, comme un malade qui ne laisse pas d’être faible après avoir perdu l'accès de fièvre, et qui ressent même sa faiblesse plus qu'auparavant, parce que l’ardeur de la fièvre le soutenait. IL est bien lavé et blanchi par la grâce du baptêmé, mais cela n'empêche pas qu'il ne demeure encore brisé, comme dit saint Bernard (Bernardus : In Cœnâ Domini, vel alius auctor hujus Sermonis), et qu'il ne soit semblable à un homme mort qu’on ressusciterait, mais qui demeurerait encore perclus de ses membres, comme il était auparavant (Auc., Tract. 41 in Joan). IL me suffit, dit Pélage, que j'aie reçu dans le baptême la rémission des péchés, c’est-à-dire la grâce habituelle et justifiante. Mais saint Augustin lui répond : La faiblesse n’est pas finie, quoique l’iniquité soit effacée. (Serm. 6, de Verb. Apost., cap. 9.) La rémission des péchés est semblable à l'huile et au vin que le charitable Samaritain répand dans les plaies du voyageur dépouillé par les voleurs, et laissé à demi mort. Mais après cela il faut encore guérir sa langueur dans l'hôtellerie. (T. XVI, p. 115.)
(19) Cette persistance de la concupiscence dans le justifié est l'un des axiomes fondamentaux dans la morale du P.-R., auquel reviennent toujours les prédicateurs et les directeurs (en particulier Saint-Cyran).
(13) Cité in t. XXXI, p. 120. — (14) C'est l'un des douze articles que saint Augustin oppose au semi-pélagien Vital comme des maximes
nécessaire pour toutes les bonnes actions, pour celles qui préparent la justification, et pour celles qui la suivent ; c’est ce secours, affirmé par saint Augustin comme un article incontesté de la Foi chrétienne, — Scimus majoribus gratiam ad singulos actus dari (14), — et confessé finalement par Pélage luimême dans la déclaration, sincère ou non sincère, par où il a prétendu se purger des erreurs dont on l’accusait (15) ; c’est ce secours, actuel et non pas habituel, que les Pères nomment la Grâce du Rédempteur ou la Grâce médicinale du Christ (16).
C’est elle seule qu’on a en vue quand, dans les controverses théologiques, on parle de la grâce tout court (29):
Là est pour nous le remède. <
Comment et à quelles conditions nous sera-til dispensé ?
indubitables de la foi catholique. V. Auc., Ep. 217 ad Vilal., aliàs 107. Cité et commenté in t. XVII, p. 200-201. V. aussi l’Écrit du pape Clément VIII, art. 13, t. XVII, p. 673.
15) Anathema qui vel sentit vel dicit gratiam Dei quà Christus venit im hunc mundum peccatores salvos facere non solum per singulas horas aut per singula momenta, sedetiam per singulos actus non esse necessariam. PÉLAGE, ap. AuG., De grat. Christ., cap. 2. V. t. X, P; 420-427.
(16). V. t. XVII, p. 98, p. rot, etc.; t. XVIII, P. 980-781. Arnauld remarque par ailleurs qu'il y a à cet égard une différence dans la terminologie ordinairement adoptée soit par les Pères, soit par les Scolastiques. Lorsque les Pères emploient le mot de grâce, c’èsi presque toujours la grâce actuelle qu’ils veulent désigner, et non La grâce habituelle (si ce n'est en tant qu’elle passe à l’acte sous l'influence de l’autre). Au contraire, saint Thomas, et après lui les vieux Scolastiques, réservent le plus souvent le nom de grâce à la grâce sancti- Jiante, et, pour marquer la grâce actuelle, se servent plutôt d’expressions telles que auxilium Dei moventis, speciale auxilium, motionem Dei. De là viennent la plupart des oppositions qu’on s’imagine relever entre les Scolastiques et les Pères sur les matières de la Grâce. (NSTEXXS p. 40-41; t. XX, p. 197; t. XVIII, p. 519-520, etc.)
(17) On sait que Thomassin (Mémoires sur la Grâce; + I, ch..0) prétend que la controverse pélagienne aurait porté principalement sur la grâce habituelle, qui serait la véritable grâce du Christ, selon saint Augustin. En tout cas, c’est certainement la grâce actuelle seule qui est en cause dans les controverses de Auxiliis, comme dans toutes celles qui ont rapport à Baïus, à Jansénius, etc.
Rien de plus clair, à ce sujet, que la réponse des molinistes, laquelle, prise sous sa forme la plus extrême, est aussi celle des semi-pélagiens (x).
(1) Jansénius a beaucoup insisté sur cette ressemblance du molinisme et du semi-pélagianisme. Il consacre à l’établir, article pararticle, un long appendice publié à la fin de l’Augustinus, et intitulé : Erroris Inassiliensium et opinionis quorum dam recentiorum Iaxp&handov et statera. (Cf. la note (140) de la page 17.) Mais il cherche surtout à établir que logiquement, les molinistes velint nolint, ne peuvent aboutir qu'au semi-pélagianisme (V. p. ex. cap. IV, art. 70). Lorsqu'il parle des molinistes, Jansénius a surtout en vue Lessius (dont il est souvent question dans ses Lettres à Saint-Cyran) et qui devait naturellement s'imposer davantage à l'attention des théologiens de Louvain. Quant à Arnauld, les opinions qu’il combat sous le nom de Molinisme, dans les questions de la Prédestination et de la Grâce suffisante, sont beaucoup moins, semble-t-il, celles de Molina lui-même ou de Lessius que celles de théologiens professant les mêmes principes, mais n'ayant pas le même souci de ne point heurter les thèses traditionnelles. Dans la 1° Apol. de Jans., il ne mettait aucune différence entre Molina et Lessius et les semi-pélagiens. (V. t. XVI, p.225). Mais, comme nous avons eu occasion de le noter, et comme nous le redirons, il a certainement changé d'avis à cet égard. Dans les ouvrages de la dernière partie de sa vie, la seule doctrine de la Prédestination qu’il estime contraire à la Foi, et qui correspond à peu près au molinisme vulgaire d’un Habert ou d’un Mallet, il en attribue la paternité, non à Molina, mais « à quelques théologiens du dernier siècle comme Osorius, qui, sans tant subtiliser, ont embrassé grossièrement le parti des prêtres de Marseille contre saint Augustin, voulant que le discernement de celui qui se sauve d'avec celui qui ne se sauve pas se prenne de la part de l'homme, et non du Décret de Dieu. Et c’est de ces gens-là que Bellarmin a dit qu'on ne peut nier que le chemin qu'ils avaient pris pour expliquer ce mystère ne les ait jetés dans les égarements de Pélage ». (T. XXXIX, p. 508.) L'opinion d’Osorius, (qui est aussi celle de Pighius, etc.) est précisément rejetée par Molina (Concord., qu. XXIIL, art. IV et Vs Disp. I, memb. 4). Arnauld reconnaît du reste que (au moins depuis le Décret d’Acquaviva) presque tous les Jésuites se sont « réduits » au congruisme et partant ne peuvent être assimilés aux semi-pélagiens. C'est pourquoi il n'hésite pas à approuver Bossuet de les avoir
Si la grâce nous est donnée en vertu des mérites du Christ, ces mérites infinis d’un Homme-Dieu doivent nous valoir une infinité de grâce (2). C'est pour tous les hommes que Jésus- Christ est mort. Et le Père, conformément à l'intention de son Fils, veut que tous les hommes soient sauvés. IL faut donc qu’à tous les hommes la Grâce, unique moyen de salut, soit donnée « abondamment et surabondamment » (3). A tous, sans aucune exception : à ceux mêmes qui, avant Jésus-Christ, sont demeurés ensevelis dans les ténèbres de l’idolâtrie, à ceux qui, depuis l’Incarnation, n’ont point oui parler de son Evangile ni de ses mystères, aux enfants qui meurent sans avoir pu renaître par le Baptême, et enfin à quel homme que ce puisse être, hérétique, ture, juif, payen, athée (4). Tous les infidèles, dit Lessius, « ont toujours et en tout lieu des grâces suffisantes pour le salut ». Et ce qui est vrai des infidèles, l'est encore bien plus des mauvais chrétiens : « Les endurcis et les aveugles ont de la part de Dieu une grâce suffisante pour se convertir (5) ». « Lors même », renchérit le théologal Habert, « que vous êtes le plus avant dans les vices, vous avez de la grâce plus qu’il ne vous en faut » (6).
A la vérité, il y a bien ici quelque diversité parmi les théologiens molinistes. Quelques-uns seulement, — tel M. Mallet, — ne gardent point de mesure, et veulent que nous ayons toujours assez de grâce non seulement pour ne point violer les commandements de la Loi, mais même pour suivre les
défendus contre Jurien du reproche de semi-pélagianisme. (V. t. II, p. 281). Cf. Plus bas, p. 28 et suiv. Enfin, il est bon d'observer que pour Arnauld, si la doctrine des semi-pélagiens est hérétique, leurs personnes ne l'ont jamais été: (V. t. XIX, p. 24-25.) Pascal, en toute cette affaire, n’est pas d’un autre avis qu'Arnauld. (V. cerits sur la Grâce, éd. Br., t. XI, p. 138-139.)
(2) Les molinistes invoquent le mot de saint Paul : Ubi abundavil delictum, super abundavit el gratia. (NV. t. XVI, p. 225.) — (3) V. les paroles du théologal Habert, in t. XVI, p. 125. Cf. t. XNXXI, p. 78. — (4) V. t. XVIII, p. 310-311. CE. t. XVI, p. 30. — (5) V. ces propositions de Lessius in t. XVII, p. 789 et suiv. — (6) V.t. XVI, p. 278. C’est la thèse « des parfaits et achevés molinistes », que la grâce est toujours présente à tous les pécheurs, et qu’elle leur donne toujours des secours suffisants pour se convertir » (t. XXVI, p. 108). Il va de soi que cela ne doit pas s'entendre d'une présence absolument continuelle, durant même pendant le sommeil: cela veut dire seulement que la grâce nous est donnée chaque fois que nous en avons besoin pour accomplir un commandement ou résister à une tentation (v. t. XXXI, p. 113).
conseils les plus parfaits de la piété chrétienne, et, par exemple (contrairement à ce que dit saint Paul, que ceux qui n'ont pas reçu le don de la continence doivent recourir au mariage), pour observer la chasteté absolue (7). La plupart, avec le P. Annat, — ne croient la grâce toujours présente qu’au regard des choses qui sont de nécessité de salut, et, comme ils disent urgente præcepto (8). Beaucoup, — suivant une distinction chère à M. Le Moine, — pensent que les infidèles ou les pécheurs ou même les justes n’ont pas toujours immédiatement toute la grâce requise pour résister à une tentation ou accomplir un devoir impérieux, mais qu'ils l'ont médiatement, en ce qu'ils ne sont jamais sans quelque commencement de secours, par le moyen duquel, s'ils voulaient s’en servir ils obtiendraient le supplément nécessaire (9). Mais ce sont là différences négligeables. Tous les molinistes demeurent d'accord que Dieu ne saurait commander à l’homme l’impossible, ni le punir de défaillances que l'homme n'aurait pas la force d'éviter (10); que l’homme doit donc avoir, à chaque fois qu’il est devant une obligation indispensable, une aide qui le mette directement ou indirectement, en état de la remplir; et que cette aide est suffisante de la part de Dieu,
(7) V. t. VIT, p. 284-286. Il est bon d'observer que, selon Molina, les justes peuvent accomplir les actes surnaturels faciles avecle seul secours de la grâce sanctifiante ou habituelle (V. Concord., qu. XIV, art: 13, disp. 13 et suiv.). La grâce suffisante qui ne manque jamais à personne consiste donc pour eux, à l'égard des actes faciles, dans la grâce habituelle; à l’égard des actes difficiles, dans une grâce actuelle.
(8) V. t. XIX, p. 514, t. XX, p. 135. — (9) V. XVIII, p. 69-70. Pour les purs molinistes il y a une grâce qui est donnée à tous, et une autre qui ne l’est pas. La première est celle qu'ils appellent « grâce suffisante, prévenante et excitante ». La seconde est celle qu'ils appellent « aidante, coopérante et concomitante ». La première « prévient le libre arbitre et ne fait que l’appeler, attendant qu'il consente ou qu’il ne consente pas »; la seconde « l’aide dans son action après qu'il s’est déterminé à suivre cette première ». La première est donnée à tous : la seconde est donnée à tous ceux quiacceptent la première. (V.t, XVIII, P. 69-78.) V. Lessius, Prop. 18 : Omnes infideles semper et ubique habent sufficiens auxilium ex pärte Dei, seu in actu primo. Si enim facerent quod in ipsis est, et quantum possent secundum prœæsentem dispositionem naturalem, vel supernaturalem, quam habent, Deus illuminaret eos ut credere possent vel converti. Cf. Resp. ad Antapol, in SCHNEEMANN, P. 459 et 375.
(xo) V. Lessius, Prop. 19, ete. Cf. Resp. ad Antapol. in SCHNBEMANN, p. 436, etc. V. aussi LE Moine, in t. XVIII, p. 5x ct suiv., 848 et suiv.
tellement qu'avec elle l’homme n’ait besoin de rien autre chose que de sa propre volonté pour agir (11). Peu importe après cela que celui-ci reçoive un peu plus, celui-là un peu moins (12) : il n’est personne qui ne reçoive « plus qu’il ne lui faut » pour tenir, directement ou indirectement, son salut entre ses mains (13). Et n'est-ce pas l’essentiel ?
Aussi exprime-t-on fidèlement le fond de la pensée moliniste, en comparant la grâce, à « une fontaine publique, exposée à tout le monde, et dont chacun puise, selon qu’il lui plaît, les eaux salutaäires du salut ». Cette comparaison qu’un prédicateur n’a pas craint d'énoncer à Paris, en pleine chaire, est du semi-pélagien Fauste (14). Et ce n’est point par hasard que les molinistes qui ont coutume d'emprunter aux semi-pélagiens leurs arguments (15) rencontrent aussi leurs formules. Le P. Jean Martinez Ripalde, jésuite espagnol, ayant lu dans saint Prosper les vers par lesquels ce saint expose, avant de la réfuter, l'erreur des prêtres de Marseille :
UE cunctos vocet illa quidem, inviletque ; nec ullum Præteriens, studeat communem afferre salutem Omnibus, et totum peccato absolvere mundum,
Sed proprio quemque arbitrio parere vocanti Judicioque so mota se extendere mente
Ad lucem oblatam que se non sublrahat ulli (16),
le bon Père s'imagine voir là le sentiment même de saint Prosper; et il s’écrie, tout triomphant et tout aise de trouver sa propre opinion si nettement rapportée par une autorité si considérable : « Entendez-vous comme la grâce de Dieu appelle tous les hommes, comme elle n’en laisse aucun, comme elle ne manque à personne, et comme Dieu remet au libre arbitre de lui obéir selon qu'il lui plaît (19) ? » Méprise vraiment pro-
(xx) V.t. XX, p. 135. — (12) V. Lessrus, Prop. 25, 28, etc. V. aussi MozinA, Concord. qu. t. XXIIL, art. IV et V., Disp. 1, memb. IV. — (13) Lessius dit lui-même (s'adressant à Dieu) : Posuisti omnia in arbitrio nostro perindè ac si solis naturæ viribus regnum obtinendum esset. (De Prædest., sect. 3.)
(14) V: t. XVILI, p. 927.— (15) V. t. XVI, p. 193, 195 et suiv. 213 et suiv, Leurs arguments et même leurs invectives. V. t. XVI, p. 220. — (16) Prosr. Carm. de Ingrat., cap. X. — (19) V. sur tout cela t. XVIII, p. 313-3144
videntielle par où se trahit ingénument l'identité foncière du semi-pélagianisme et du molinisme (18)... Aussi bien, consultons les molinistes eux-mêmes : ils nous assurent que la misé ricorde de Dieu regarde également tous les hommes, pour autant que chacun d'eux veut bien en profiter. Dieu a pour tous la même volonté salvifique, volonté générale et conditionnelle (19). S'il élit les uns et rejette les autres, ce n’est qu'en considération de l’usage qu’il prévoit que les uns et les autres voudront faire des dons communs à tous (20). La prédestination, comme la réprobation, suppose la prescience des mérites bons ou mauvais, et, dans le fond, s’y ramène (21). Le nombre des prédestinés n’est pas fixé d'avance, indépendamment de nos œuvres (22) : il dépend de nous d'y être compris. Comme dit l’autre grand docteur du molinisme, Lessius: Si non es prædestinatus, fac ut prædestineris.
(18) Ibid., p. 314.
(xg) V. t. XVILL, p. 53, p. 74 et p.315. La doctrine de Molina est, exactement, que Dieu veut sauver tous les hommes, à cette double condition : 1° en ce qui concerne les adultes, que leur volonté s’y prête (en consentant à la grâce); 2° en ce qui concerne les enfants, que l’ordre des causes naturelles et humaines n’y mette point d’obstacle (en empêéchant que le baptême leur soit administré en temps utile). Cette seconde condition est propre à l’état de nature déchue. V. Concord., qu. XIX, art. VI, Disp. I; qu. XXII, art. IV, et V, Disp. V, Memb. 8.
(20) V. MoriNa, Concord., qu. XXII, art. I et II, Disp. II. Arnauld interprète le molinisme comme attribuant à Dieu une volonté de sauver les hommes telle qu’ « Il offre sa grâce indifféremment à tous » (t. XVIII, p. 74). En réalité Molina admet une inégalité certaine dans la distribution des grâces. (V. surtout Concord., qu. XXIIT, art. IV et V, Disp. I, memb. IV): il juge fausse et contraire à l'Ecriture l'opinion d’après laquelle ex parte Dei fuerit æqualitas in auxiliis et mediis ad salutem cuique homini exoptandis, inæqualitas vero tota ortum habuerit ex inæqualitate seu diversitate usus liberi arbitrii prœævisi, et ob id tanquam ralio, radix et origo quare hi et non illi fuerint prædestinati, reddi possit usus liberi arbitrii prævisus. Quoi qu'il en soit de sa propre doctrine, cette opinion qu'il rejette est précisément celle contre laquelle s'élèvent les théologiens de Port-Royal. Cf. Catéch. hist. et dogm., t. I, p- 32.
(ox) V. Lessius, Prop. 1. V. aussi it. XVIII, p. 689. V. aussi sur tout cela JANSÉNIUS, Ilapmhoy, cap. 4. Cf. t. XXXIX, p. 502 et suiv.
(22) V. Lessius, Prop.4o : Numerus prædestinatorum non est certus ex præordinatione quæ antecedit omne præscientiam operum.
Au contraire, d'après Luther et Calvin (1), — en qui s'incarnent pour la première fois quelques parties de cette hérésie prédestinatlienne inventée au v° siècle par les ennemis de la doctrine de saint Augustin (2), afin de noircir d’un nom infâme la vérité catholique, — la prédestination ni la réprobation n'ont rien à voir avec les œuvres de l’homme.
(1) Quant à leurs disciples, on sait qu'ils se sont rapidement réduits à des opinions très voisines de celles des catholiques, soit thomistes, soitmême molinistes. Pourles calvinistes en particulier, Jansénius peut écrire des gomaristes ou contre-remontrants (qui venaient de triompher au synode de Dordrecht) : «Ils suivent presque entièrement la doctrine des catholiques au fait de la prédestination et de la réprobation, retranchant tout ce qu'il y avait d'aigre en l'opinion de Calvin, hormis qu'ils retiennent la certitude de la prédestination et l'inadmissibilité de la justice. » (Lett. à Duvergier de Hauranne, 1620, éd. du Vivier, p. 23.)
(2) Les augustiniens ont toujours soutenu que cette hérésie prédestinatienne est une hérésie imaginaire, en ce sens que les opinions qu’on entend sous ce nom, là où elles sont effectivement erronées (comme celles que vise le can. 25 du Concile d'Orange) n'ont été soutenues par personne; et que les prétendus prédestinatiens sont en réalité les défenseurs d'opinions très câtholiques, à savoir celles de saint Augustin lui-même. Ce sont les semi-pélagiens (comme il paraît assez par le Prædestinatus publié par le P. Sirmond) qui ont inventé le prédestinianisme « pour noircir de ce nom infâme la doctrine de saint Augustin ». Le P. Petau lui-même en convient, en ajoutant cependant que cette doctrine prédestinatienne aurait pu être soutenue en ce qu’elle a d’hérétique, par des théologiens du temps de saint Augustin, et dont les semipélagiens auraient eu le tort de confondre la doctrine avec la sienne. Ce qui est sûr, c'est que tous les défenseurs de la doctrine augustinienne de la Grâce, saint Augustin, saint Prosper, saint Fulgence, etc. n'ont pas dit un mot de cette prétendue secte prédestinatienne (t. XVII p. 503). Au 1x° siècle, cette hérésie prédestinatienne a été attribuée, tout à fait à tort, à Gotteschalc par Jean Scot Erigène (Jbid., p. 506) : ou plutôt il distingue, comme voisine de celle de Gotteschalc,une doctrine admettant une prédestination nécessitante, doctrine toute semblable à celle que Fauste attribuait aux disciples de saint Augustin. Et c'est précisément de cette hérésie de la prédestination nécessitante, que l'Eglise de Lyon, par la bouche du diacre Flore, dans le livre composé par Jean Scot Erigène, témoigne qu’on n’a jamais eu nulle connaissance dans l’Église (1bid., p. 507-508). V. t. XVIX, p. 496 et s., p. 506-510, et &. XXX,.p. 250-261 et p. 296-307; et surtout t. XVIII, p. 432-461. V. aussi t. XVI, p. 196 et suiv. (Arnauld renvoie sur ce sujet aux excellents livres du président Mauguin : Vindiciæ Prædestinationis et graticæ, 1650. Cf. JAN- SEN., Cap. 23, lib. VIII, De Hcæresi Pelagiandä. et lett. de Jansen. à Saint- Cyran,éd.du Vivier, p.220 221, et aussi la note de Gerberon. Cf., sur toutes les disputes relatives au prédestinatianisme dans lesannées qui suivirent l’Aug'ustinus, l'Histoire du Jansénisme, de Gerberon, t. I). — Comme nous le verrons dans notre t. III, l'opinion de Jansénius et d’Arnauld en ces matières est aussi celle de théologiens comme Contenson ou Noris. On ne peut dire que la question soit de nos jours entièrement tirée au