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LA DISTRIBUTION DE LA GRACE VUE « À PARTE HOMINIS

On peut suivre, siècle par siècle, la tradition de l'Église (1); on la trouvera unanime sur ces deux points, si fréquemment affirmés par saint Augustin : le premier, qu'il faut reconnaître quelque chose de mystérieux dans la façon dont Dieu dispense ses secours aux hommes; le second que le mystère ne consiste pas seulement en ce qu'il aide les uns plus que les autres, mais aussi en ce qu'il aide les uns, et n’aide point les autres fol: Cur autem illum adjuvet, illum non adjuvet; illum tantum, illum aulem non tantum; istum illo, illum isto modo : penes ipsum est el aequitatis tam secretæ ratio, et excellentia poteslatis (3). En sorte que c’est le propre de la Grâce, par opposition à la nature, comme a dû le reconnaître Pélage lui-même,

(x) Voir sur cette tradition, t. XVI, p. 22r et suiv.; t. XVIII, p. 405 et suiv. Arnauld ne remonte pas plus haut que saint Augustin. Il se contente de noter en passant la conformité de saint Augustin, pour le fond des matières, avec les Pères qui l’ont précédé (v. t. XVI, p. 86), Quesnel, dans la Tradition de l'Eglise Romaine, expose longuement la première partie de cette Tradition, depuis l’Epitre aux Romains jusqu'à l'hérésie de Pélage (Trad. de l'Egl. Rom, t. I, p. 198-290).

(2) V. t. XVIII, p. 373-374 et suiv. — (3) Auc. De Peccat. merit. ac remiss., lib. Il, cap. 5, cité notamment in t. XVII, P. 376.

de n'être pas commune à tous les hommes : Communis est omnibus natura, non gratia (4).

A l'appui de cette vérité que saint Augustin, dans sa lettre au semi-pélagien Vital (5), donne pour un des douze articles fondamentaux de la Foi catholique, —- Scimus gratiam non omnibus hominibus dari, — témoigneront saint Prosper et les Pères qui l'ont suivi, saint Anselme et saint Bernard, saint Thomas et son École, les Facultés de théologie de Louvain et de Douai, et le pape Clément VIII dans son célèbre Écrit proposé aux Congrégations des Auxiliis (6). Et l'on devra conclure avec saint Fulgence : « Ilest raisonnable, mes très chers frères, que dans toutes les choses qui reçoivent le moindre doute, nous nous attachions aux sentiments... de ceux que Dieu a particulièrement instruits par son Esprit Saint, afin de les rendre capables d'instruire les autres. Or ces grands Saints, qui ont suivi en toutes choses la vérité de la Prédication apostolique, ont connu très certainement, et vous ont fait connaître par leurs livres et par leurs épîtres, que la Grâce de Dieu n'est point donnée généralement à tous les hommes (7). »

Mais c’est peu d’avoir établi cela par l'autorité des Pères. Il faut, s'éclairant de leurs raisons, pousser un peu plus avant, et, puisque la grâce n’est pas donnée à tous, rechercher à qui, et selon quelle mesure, elle est donnée.

(4) AuG. Serm. II De Verb. Apost. V. sur tout cela t. XVII, p. 356 etsuiv. Saint Thomas se sert de cette maxime que ce qui est commun à tous les hommes est nature et non pas grâce, comme d’un principe reçu et indubitable. Parlant de la Grâce nécessaire pour se préparer à la Grâce habituelle, il écrit: Si omnibus datur, non videtur aliud esse quam aliquod naturale donum. Nam in nullo inveniuntur omnes homines convenire, nisi in aliquo naturali. (De Veritate, qu. XXIV, art. 15; v. t. XVIII, p. 363 et p. 519.) Arnauld lui-même s’appuiera sur ce principe pour réfuter la doctrine de la Grâce générale telle que l'entend Nicole. V. notamment t. X, p. 498.

(5) AuG. Ép. 217 (aliàs 107). Cette maxime est très fréquemment citée par Arnauld et par tous les théologiens de Port-Royal. C’est celle que Pascal, dans la IV° Provinciale, donne comme « célèbre ».— (6) V. sur tout celat. XVIIL, p. 405-550.— (7) Fuza., De Ver. Prædest., Lib. I, cap. 15; v. t. XVIIT, p. 551.

A. Tous les hommes recoivent-ils

une grâce suffisante pour le salut ?

Il y a d'abord, sans contredit, toute une classe d'êtres humains qui en sont exclus: ce sont les enfants morts sans baptême.

Nous avons déjà vu que ces enfants sont voués à l'enfer. Mais quand on n’en conviendrait pas, au moins, remarque saint Augustin (1), est-on obligé de convenir, si l’on est chrétien, que, n'ayant point le baptême, ils n'iront point au royaume des cieux. L'Évangile même nous l’atteste : « Nul ne peut entrer dans le Royaume, s'il ne renaît de l’eau et de l'esprit (2). » Pour les enfants, done, qui meurent en bas âge, une seule grâce nécessaire et suffisante, si l'on entend par là, comme font les molinistes, un secours tel qu'avec lui, il ne nous manque rien de la part de Dieu pour arriver à la vie éternelle notre fin: c’est le baptême. Or un grand nombre d'enfants meurent sans l'avoir reçu, soit que leurs parents n'aient pas songé à le leur faire donner, soit qu'ils n’en aient pas eu le temps, malgré toute leur diligence (3). Où sont ici ces moyens de salut que Dieu ne refuse à personne? Où sont ces grâces « abondantes et surabondantes » (4)? Dira-t-on que le baptême était à la disposition de ces enfants, et qu'il n'a tenu qu'à eux de Le recevoir? Ce serait ridicule, s'agissant de nouveau-nés qui n'ont pas encore l'usage actuel de leur volonté ni de leur raison. Dira-ton que si la Providence a arrangé le cours des événements de façon que certains enfants fussent baptisés avant de mourir, et les autres non, c'est qu'elle a prévu de toute éternité que les premiers eussent bien vécu s'ils fussent demeurés dans le monde, et que les derniers eussent mal vécu? Ce serait « extravagant », suivant le jugement et de saint Prosper, qui rapporte à saint Augustin cette rêverie

(1) V. Ep. 217 ad Vital. — (2) Joan. III, 5. — (3) V. sur tout cela t. XVIII, p. 201-202. — (4) V. t. XVI, P- 125-196 et p. 128; & XXIX, P- 215-253.

semi-pélagienne (5), et de saint Augustin, qui ne l’a pas seulement trouvée digne de réfutation : car cela reviendrait à dire que Dieu récompense ou punit dans les enfants des actions qui n'ont jamais été et ne seront jamais faites (6). On le voit: devant ce simple fait de la mort d’un enfant, toutes les subtilités du raisonnement viennent échouer (7); et c’est de quoi confondre par un argument sans réplique la théologie des grâces générales (8). Vobis ora premunt qui loqui nondum valent, dit saint Augustin; et saint Fulgence : Testimonio confunduntur atque convincuntur non loquentium hominum sed tacentium parvulorum (9).

Les molinistes l'ont si bien senti que les plus célèbres d’entre: eux ont pris le parti d'introduire sur ce point une exception dans leurs formules et de rendre leur grâce suffisante commune, non pas à tous les hommes absolument, mais à tous les adultes (1).

(5) V. Ep. Prosp. ad Aug. en tête du Traité De Dono Perses. et De Prædest. Sanct., in t. XVIIL, p. 202 et t. XIII, p. 461. On a fait remarquer souvent que cette hypothèse des semi-pélagiens enferme en elle la Science moyenne de Molina. Et la remarque de saint Prosper est proprement la critique anticipée de la science moyenne : Novoque apud illos absurditatis genere, et non agenda præscita sint, et præscita non acta sint. Il faut observer que saint Augustin, en rejetant, comme saint Prosper, cette imagination «extravagante», ne fait pas, lui, porter sa critique précisément sur la science moyenne, c’est-à-dire sur la prévision par Dieu d'événements qui n'arrivent point. Il semble juger absurde uniquement ceci: que Dieu punisse ou récompense chez les enfants des fautes qu’ils auraient pu commettre, mais qu'ils n'ont pas commises en réalité : Hominum futura, quæ non sunt futura, procul dubio nulla sunt merita. (De Prædest. Sanct., cap. 13, n° 5. Cf. ibid., cap. 13 et cap. 14; Ep. 194 ad Sixt., n°° 41-44 et Ep. 219 ad Vital, n° 22.)

(6) V.t. XVIII, p. 202, et t. XIII, p. 461. — (7) Auc., Ep. 194 à Sixte, cité in t. XVIII, p. 207. — (8) Cf. sur tout cela AuG., De Prœædest. Sanct., cap. 13 et 14; de Dono Persev., cap. 11 et 12; De Nat. et Grat., cap. 8; De Corrept. et Grat., cap. 8; lib. IL ad Bonif. cap. 7; Cont. Julian, lib. IV, cap. 8; lib. VI, cap. 14; Ep. 194 ad Sixt.; Ep. 217 ad Vital. ete. — (9) AuG., lib. IV, cont. Jul., cap. 8; Fuzc. De Incarnat. et Gïat., cap. 30, in t. XVIII, p. 207-209.

(x) V.t. XVIII, p. 207-208. Of. p. ex. Lessius, à propos de sa 2° proposition, censurée par la Faculté de Louvain : Deus post lapsum dat

Par malheur, cette réserve, qui répugne manifestement à l'esprit de la doctrine, — car si Dieu peut refuser sa grâce à des enfants coupables seulement de la faute héréditaire, pourquoi veut-on qu'il ne la puisse refuser à des personnes âgées qui ont ajouté au péché d'Adam mille péchés personnels (2)? — ne rend pas la doctrine ainsi corrigée moins insoutenable.

Le baptême, en eflet, n'est pas moins condition de salut pour les adultes que pour les enfants : Nemo liberatus nisi regeneralus (1). Or le baptême suppose la Foi en Jésus- Christ qu’il faut professer soit directement, comme y sont tenus les adultes, soit indirectement, comme il arrive aux enfants par l'office de leurs parrains et marraines (2). Point de salut, donc, hors de la Foi en Jésus-Christ (3). C'est ce que nous enseigne l’Écriture (4), nous disant avec saint Paul que nous sommes rachetés, non pas simplement par la mort du Christ, comme si cette mort suffisait sans que nous en ayons aucune connaissance, mais par la Foi que nous en avons, per fidem in Sang'uine ipsius (5); avec saint Pierre, que nul ne saurait être sauvé que par l’invocation du nom de Jésus- Christ ef non est in alio aliquo salus (6); avec l'Évangile, que

- celui qui ne croit pas au nom du Fils de Dieu est déjà condamné, qui non credit, jam condemnatus est, quia non credit in nomine Unigeniti Filii Dei (7). C'est ce que nous répète la Tradition, disant avec saint Augustin que de La Foi procède toute piété et même toute justice véritable Fides undè omnis Justilia sumit exordium (8), et que personne ne peut plaire à Dieu sans la Foi en Jésus-Christ (9); avec saint Thomas qu'il ne saurait y avoir de justification dans les adultes sans un

omnibus sufficientia auxilia contrà quodque peccatum et ad consequendam justiliam el vitam œternam. — Notandum est : 1° hanc propositionem intelligi de adultis ratione utentibus… (Resp. ad Antapologiam, in Schneemann), p. 375.) — (2) V. t. XXIX, p. 253; t. XVIII, p. 208.

(1) AuG., Serm. 14, De Verb. Apost. — (2) V. sur tout cela t. XD TO ett. X, p. 69-99. — (3) V.t.X, p. 273. — (4) V. ibid., p. 101-102. — (5) Rom., UT, 25. Cf. Galat., LU, 16: Non justificatus homo nisi per jfidem Jesus Christi. Cité in t. X, p. 290-291. — (6) Act. V, 12, int. X, D: 002%2Y. PS p. 384, etc. — (7) Joan., III, 18. Cf. Marc. XML REC noue (8) AuG., De Prædest. Sanct., cap. 2; v. t. XVIII, p. 622, 623 et 625.

(9) AuG., lib. IV cont. Jul., cap. 3; v.t. X, P. 297.

mouvement de foi et d'amour, lequel mouvement, ne pouvant avoir pour objet tous les articles de notre religion, doit au moins nous porter vers celui qui nous apprend que c’est Dieu qui justifie le pécheur par le mystère de Jésus-Christ (10). Et c'est enfin ce que confirme l'autorité de l'Église, enseignant solennellement par la voix du Concile de Trente « que la Foi est le commencement du salut des hommes, le fondement et la racine de toute justification, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu » (11).

La Foi est le fondement de la justification. Cela ne signifie pas, comme le prétendent les protestants, que la Foi justifie à elle seule, et indépendamment des œuvres. Mais cela signifie que les œuvres par lesquelles la justification s’accomplit ont la Foi pour origine (12) : ou, en d’autres termes, que de toutes les grâces qui nous sont indispensables pour faire de bonnes œuvres, la Foi est nécessairement la première, celle qui précède toutes les autres: Fides prima, datur, ex qu impetrentur cætera (13).

Sans doute, absolument parlant, il n’est pas inconcevable qu'un homme qui ne croit point en Jésus-Christ reçoive de Dieu des secours suffisants, pour être sauvé. Supposé, dit saint Augustin, qu’un payen meure après avoir obtenu de Dieu la rémission du péché originel, et après s’être converti à Dieu de tout son cœur, de manière à l'aimer et à le servir parfaitement, il est incontestable qu'il serait sauvé, quoiqu'il n'eût pas entendu parler de l’Incarnation (14). Ce qui est rigoureusement impossible, c’est qu'un payen forme un tel acie de vertu par ses propres forces, et sans une assistance surnaturelle. Mais que cette assistance surnaturelle, accordée en raison des mérites du Christ, aille à des personnes qui ignorent le Christ, on ne doit pas nier que ce ne soit possible. Seulement c’est possible d'une possibilité métaphysique, non

(10) S.Tu., ° TE, qu. 103, art. 4, ad. 3; v. t. X, p. 1or-102. — (11) Concil. Trid., Sess. VI, cap. 84; v. t. XVII, p. 356. Cf. t. X, p. 102-103. — (1°) La Foi est le « principe originaire » de toutes les grâces (t. XVi, P: 228-229). — (13) Auc., De Prædest. Sanct., cap. 7. Cette formule est très fréquemment citée par Arnauld, ainsi que d’autres semblables de saint Augustin. V. notamment: t. XVII, p. 354; t. XXXIX, p. 87-88; t. IX, p. 366-367; t. XVIII, p. 621, etc. — (14) Auc., De Nat. et Grat., cap. 2; v. t. X, p. 282-983.

d’une possibilité effective (15). Et la supposition, au total, est chimérique, parce qu’elle n’est pas conforme à l’ordre que Dieu s’est prescrit dans la dispensation de ses grâces. Cet ordre, selon l'Écriture et les Pères, est de ne donner de grâce qu'à ceux à qui Jésus-Christ a été prêché et qui croient en lui (16). Jésus-Christ est la porte et la voie ; et, depuis la chute, les hommes ne vont à Dieu que par lui: Ego sum ostium : per me si quis introïcrit, saleabitur.... nemo venit ad Patrem, nisi per me (17). Vouloir qu’ils puissent se soustraire à cet. ordre, c’est, comme le remarque saint Augustin, rendre vaine la Croix du Fils de Dieu. On l’anéantit, cette Croix, nous l'avons vu, à prétendre que la nature est susceptible d’une vraie justice indépendamment de la Grâce. Mais on ne l’anéantit pas moins à prétendre que l’homme peut recevoir la Grâce indépendamment de la Foi du Christ. À quoi bon l'appel de Jésus-Christ : « Venez à moi vous tous qui êtes accablés de peine et de charge, et je vous soulagerai » (18)? À quoi bon cette invitation à le reconnaître pour notre unique Sauveur, si, Sans venir à lui, sans croire en lui, sans avoir aucune connaissance de son nom, les hommes ont toujours eu depuis le commencement du monde, et auront toujours jusqu’à la fin, autant de grâce qu’il leur en fait pour échapper au péché (19)? Non, « si Jésus-Christ n’est pas mort en vain, aucun homme né peut, en façon quelconque, être justifié et délivré de la colère et de la vengeance de Dieu que par la Foi et le Sacrement du sang du Christ » (20). Si Jésus-Christ n’est pas mort en vain, la Grâce n'est pas commune à ceux qui ne croient pas en lui et à ceux qui y croient, à ceux qui sont ses disciples, et à ceux qui, avant ou après sa venue, ont vécu dans l’ignorance ou le mépris de sa Loi. Si Jésus-Christ n’est pas mort en vain, la Grâce est réservée aux membres de Jésus-Christ,

(15) V. sur tout cela l’opuscule : « Examen de cette proposition: Un philosophe qui n’a point encore entendu parler de Jésus-Christ, mais qui connaît Dieu, peut, avec le secours d'une grâce donnée par les mérites de Jésus-Christ, faire une action véritablement bonne et vertueuse, avant que d’avoir aucune connaissance de Jésus-Christ. » (T. X, p. 383 et suiv.)

(16) V. ibid., p. 385, p. 396-3997. — (17). Joan., t. IX et XIV, 6; v. t. X, p. 91-72, p. 83-84, ete.; t. XVIII, p. 645; t. X, p. 397. — (18) MArTE., XI, 28. — (19) V. sur tout cela t. XVIII, p. 556 et t. X, p. 283 et suiv. — (20) Au. De Nat. et Grat., cap. 2; v.t. X, p. 283.

c’est-à-dire aux hommes qui vivent selon son esprit et par son esprit (or). Elle est ce qui distingue le fidèle de l'infidèle, non pas, suivant la grossière méprise du P. Petau (22), que la Grâce ne soit jamais donnée à un incrédule, — nul d’entre les incrédules ne se convertirait jamais, ne pouvant se convertir à Dieu à moins d'être prévenus par le secours de Dieu même, — mais parce que le premier effet de la Grâce, quand elle est donnée à un infidèle, est justement de le rendre fidèle en lui inspirant un mouvement de Foi (23). Fides prima datur. Quiconque n’a pas d'abord reçu ce don, comme l'enseignent les évèques du Concile de Sardaigne, ne peut avoir part à aucune grâce : Qui fideles non sunt, gratiæ participes esse non possunt (24).

Maintenant ce don de la Foi est-il commun à tous? Non, répond l’apôtre : Non enim omnium est fides (25). On a beau recourir à l'équivoque d’une Foi implicite qui pourrait être à la portée des payens eux-mêmes, et qui se serait trouvée effectivement chez les plus sages et les plus honnêtes d’entre eux (26). Une telle Foi implicite se réduit, en réalité, à la connaissance que les philosophes ont pu acquérir par les seules lumières de leur raison, et le spectacle de la nature, de Dieu et de sa Providence : elle n’est donc pas moins différente de la Foi divine, nécessaire pour le salut, que la nature l’est de la Grâce (27). La vraie Foi, selon saint Paul, saint Augustin et saint Thomas, a trois caractères essentiels : le premier, — sans lequel il n’y a pas de foi, même humaine, — c’est d'être fondée sur l'autorité, quod intelligimus debemus rationi, quod credimus auctoritati (28) ; le second, — sans lequel il n’y à pas de Foi surnaturelle, — c’est de s'appuyer, non sur les discours et les témoignages des hommes, mais sur la parole de Dieu, et

(or) V.t. X, p. 292. — (22) Le P. Petau avait cru (dans son livre De la Loi et de la Grâce, lib. I cap. 15) prouver contre Jansénius que les infidèles ne sont pas privés de grâce suffisante, en alléguant que c'est par la grâce que ceux qui se convertissent sont appelés de l'infidélité à la Foi. — (23) V. sur toute cette argumentation du P. Petau, t. XVIII, p. 370-371 et t. IX, p. 365.

(4) Ep. Episcop. Afr. in Sardinia exsulum (apud Fulg.) Cité in t. XVII, p. 641. V.t. X, p. 295; t. XIX, p. 518; t XVI p.128, etc — (25) II, Thess. III, 2; v. t. XVIII, p. 622-623. — (26) V.t. X, p. 66 et suiv. C'est un des grands arguments de La Mothe, L. Vayer. — (29) Ibid., p. 86. — (28) Auc., De Utilit. Credendi, cap. 11; v.t. X, p. 87; t. XVII, p. 628-629.

sur une lumière divine dont le Saint-Esprit éclaire nos âmes, non «enim fides assentit alicui, nisi quia est a Deo revelatum (29) »; et le troisième, — qui distingue la Foi de toutes les autres connaissances humaines, — c’est, tout en surpassant en certitude les sciences les plus évidentes, de rester toujours, quant à son objet, dans une sainte obscurité : Est autem fides sperandarum substantia rerum, argumentum non apparentium (30). Mais, manifestement, la notion à laquelle certains payens ont pu s'élever, d’un premier être et d’une première cause, n’a aucun de ces trois caractères (31). Cette Foi purement philosophique, cette Foi de déistes (32), qui ignore le médiateur (33), n'est donc qu’un pur déguisement (34) : elle ne doit être appelée ni implicite ni explicite, mais chimériquè et imaginaire (35). Ce n’est pas que la Foi soit toujours et tout d’un coup à sa dernière perfection (36). On peut bien, avec saint Augustin, reconnaître, avant la Foi parfaite du chrétien, une Foi émpar-faite (fides inchoata), telle qu'est, par exemple, celle des catéchumènes, ou celle de ce centurion Corneille €ont parle le chapitre X des Actes des Apôtres (37). On peut même, si l’on veut, avec saint Thomas, appeler cette Foi implicite (38), pourvu qu'on avoue : d’abord, que, comme les catéchumènes, Corneille, par ses relations avec les Juifs, qui lui rendaient témoignage, n'était pas sans quelque connaissance de la Loi d'Isräel, et des prophéties relatives au Messie (39); ensuite que sa Foi, non plus que celle des catéchumènes, bien qu'issue de l'instruction divine et fondée sur l'autorité des Prophètes, n'était pas suffisante pour le sauver, autrement Dieu n’eût pas eu besoin de l'avertir d'envoyer chercher saint Pierre, pour recevoir de lui, avec le baptême, une instruction plus complète (40). Saint Augustin a maintes fois fait cette remarque, et il ne manque jamais d’en conclure que la Foi, depuis ces

(29) SANT Tu, II fe, qu. I, art. r, in corp.; v.t. X, p. 85. — (30) Hebr EXT LAN D Se.

(31) V.t.X, p.87. —(32) Ibid. Cf.t. XVIII, p.643. V. aussi PAscaL, sect. VIII, fr. 556. — (33) V. t. X, p. 133-134. — (34) Ibid., p. 88. — (35) Ibid., p. 85 et p. 207. — (36) V. t. XVIII, p. 623 et suiv. — (37) V. sur tout cela 1. X, p. 207 et suiv.; t. XVIII, p. 642 et suiv. — (88) V. t& X, p. 207; Cf. Sainr Tu, IT 1l®, qu. X,tart.4, ad 3. — (39) Ibid., p. 207-208. — (40) Ibid., p. 208-204. V. Auc., De Prædest. Sanct., cap. 91 et De Bapt. cont. Donat., lib. IV, cap. 21; cf. t. XVIII, p. 638 et suiv. et p. 642 et suiv.: et aussi t. X, 396.

« premières conceptions » jusqu’à son plus haut degré d’achèvement, est tout entière l'ouvrage de la parole de Dieu, extérieure et intérieure (41). D'une part, en effet, la parole de l'apôtre est formelle: Fides ex auditu. Ou, comme dit le Concile de Trente commentant cette parole : pour se disposer à la justification, il faut d’abord « concevoir la Foi par l'ouie » (42). D'où il résulte, suivant la formule du Concile de Sardaigne, que ceux qui n’ont rien pu ouir des mystères de la religion, n’ont pu recevoir la Foi nécessaire pour se préparer à la Grâce (43): Nec possunt credere ad quos invenitur ipse fidei auditus minimè pervenisse (44). Et, sans doute, l’ouie dont parlent ici l'Apôtre et les Conciles ne concerne pas seulement la perception des sens. Dieu, quand il lui plaît, peut bien parler aux âmes, en dehors de tout ministère humain, par des révélations immédiates et secrètes. Ainsi a-t-il, longtemps avant l'Incarnation, fait à Moïse, aux patriarches, aux prophètes, et même à certains gentils tels que Job ou Melchisédech, voire peut-être à la sibylle Erythrée, l'annonce du Messie à venir (45). Mais ce sont là faveurs miraculeuses, réservées à un très petit nombre de personnages que l'Écriture a pris soin de nous désigner par leurs noms. Et l’on a le droit de dire qu’en cette matière l'exception confirme la règle (46). La règle, c'est que, dans la voie ordinaire de la Providence, comme on ne peut point invoquer Dieu sans avoir la Foi, on ne peut point aussi avoir la Foi que par l'instruction des prédicateurs (43). Si, du reste, Dieu répandait si libéralement sur les infidèles ces illuminations directes, comment les missionnaires, lorsqu'ils viennent évangéliser tant de peuples sauvages, D'Y trouveraient-ils pas le moindre soupçon ni du Sauveur, ni même du vrai Dieu? Ou, pour mieux dire, à quoi serviraient les missionnaires (48)? Rien ne saurait prévaloir contre le texte de saint Paul: « Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés. Mais comment

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