LS
B. — Y a-t-il quelque espèce de grâce
commune à tous les hommes ?
C'est là, du reste, une vérité si éclatante, que les molinistes, pour la plupart, ont dù renoncer à la méconnaître. Auss se sont-ils retranchés dans la distinction, déjà mise en avant par Lessius, des grâces immédiates et des grâces médiates (1). Voyant bien que certaines tentations sont manifestement audessus de nos forces présentes, ils conviennent que nous n'avons pas toujours hic et nunce toute la grâce nécessaire pour accomplir notre devoir. Maïs, ajoutent-ils, nous avons toujours quelque grâce, à l'aide de laquelle, si nous voulions en user. nous obtiendrions celle dont nous avons besoin. À défaut ae la grâce spéciale d'action. qui manque souvent à beaucoup, la grâce suffisante de prière ne manque jamais à personne (2). Telle est la doctrine professée par M. Le Moine et adoptée après lui par plusieurs théologiens (3), déguisement nouveau dont on a voulu plâtrer la doctrine de Molina (4). Tous Les hommes ont toujours ce qui est nécessaire sinon pour observer les commandements, au moins pour le demander à Dieu (5). Mais
(x) « Toutes les personnes âgées reçoivent de Dieu un secours suffisant, ou médiatement où immédiatement, pour accomplir les préceptes qui leur sont connus. » (Ecrits de M. Le Moine, cité ên t. XVII, p. 554-555.) V. aussi p. 857, etc. Cf. ies formules de Lessius citées plus haut, p. 163. V. aussi sur ces grâces médiates selon les jésuites, t. XXXÏ, p. ru3 et SUV 0) IN AT NM pe co" XX D. 280;
(3) Notamment par le D: Claude Morel, auteur du livre « Les Véritables sentiments de saint Augustin touchant la gräce, et par le P. Ant. Girard, jésuite, traducteur et commentateur du Traité de la Vocation des Gentits; de même aussi par les jésuites de Douai. V.t. XVII, p. 762 et suiv.; V. t. XVIII, p. 8-9, p. 16, etc. On sait que toute l’Apologie pour les Saints-Pères est consacrée à la réfutation de Le Moine et de ses sectateurs. L'abbé de Lalane avait déjà écrit contre Le Moine le livre De Initio piæ voluntatis desiderio (1650), qu'Arnauld approuve pleinement et auquel il renvoie. D'autre part, il est remarquable que dans les disputes de Sorbonne relatives à la proposition sur la chute de saint Pierre, et à la censure qui a suivi, les adversaires d’Arnauld n’ont jamais prétendu soutenir qu'une grâce suffisante de prière. (V. notamment t. XX, p. 289; ett. XX, p. 135-136.) L'opinion de Le Moine a été reprise au xvirr° siècle par Tournely.
(4) V. t. XVII, p. 91. Cf. p. 756. — (5) C'est en ces termes que Pascal résume la pensée de Le Moine dans la I'° Provinciale.
comme, par ailleurs, la prière bien faite est infailliblement exaucée, comme Dieu lui-même, — qui ne s'interdit point de donner la grâce d'action à certains qui ne la lui demandent pas, — nous assure qu'il ne la refuse jamais à ceux qui la lui demandent comme il faut (6). il s'ensuit que l’homme a ivujours, où peut toujours se procurer, quand besoin est, le moyen de bien agir. Le molinisme mitigé de M. Le Moine aboutit donc aux mêmes conclusions que le-pur et entier molinisme (3).
Que penser de cette doctrine amphibie (8) ?
Elle fait fond sur cette sentence de saint Augustin et du Concile de Trente que nous avons opposée tout à l'heure aux prétentions du molinisme ordinaire : Deus monendo Jabet.…. Petere quod non possis. Car, argumente M. Le Moine, puisque Dieu nous ordonne de lui demander ce que nous n'avons pas le pouvoir de faire, il faut que la demande au moins soit toujours en notre pouvoir (9). Mais la conséquence est absurde. Tout ce qu'on peut inférer du texte de saint Augutin, et des beaucoup d’autres semblables dont se prévaut M. Le Moine, éest qu'en face d'un devoir trop difficile pour notre faiblesse, nous ne saurions légitimement espérer l'aide surnaturelle qu'à la condition de la demander à Dieu. Est-ce à dire que cette condition imposée soit forcément à la portée de tous les hommes (10)? On accorde bien à M. Le Moine qu'il y a des degrés dans la grâce, et que tel a le secours nécessaire pour implorer Dieu contre les tentations, qui n'a pas encore le secours nécessaire pour vaincre ces tentations (11); cela ne fournit pas le moindre motif de penser que les grâces du premier degré soient administrées suivant des règles différentes des autres, et qu'elles fassent exception à ces maximes tradiüonnelles que la grâce n'est pas donnée à tous, et que ce qui est commun à lous est nature et non pas grâce (12).
En vérité, contre la grâce générale de prière, on peut faire
(6) V.t. XVIII, p. 696. Cf. t. X, p. 299. Le Christ déclare: Dabit spiri-
tum bonuim petentibus se. (Luc. XI, 13.) — (9) Va tONVILL,-p: 50-51. — (8) « Gette doctrine bigarrée et comme amphibie, » (M. XVIII, p. 70.) — (O): WT. t'EXX,tp.29mMetusuiv et (ro) Vite XVIII, p. 608 el suiv., & XX, P. 591 et suiv. — (r1) V. t. XVIII, p. 798.
(12) V,t. XVI!T D79p.
NPA
valoir les mèmes arguments que contre la grâce générale d'action. À
Elle aussi, cette grâce dite de prière, éteint les prières de l'Église. Et il est aisé de le montrer par la propre confession
de ses défenseurs. Car, dit M. Le Moine, — et c'est par la qu'il prouve que la grâce de prière peut être sans la grâce d'action (13), — la demande qu’on a faite à Dieu d’une grâce
est un signe qu'on n'a pas encore cette grâce (14). Or, qu'on regarde le texte des prières liturgiques. Est-ce seulement la grâce d'action que l'Église implore de Dieu quand elle prie? Elle implore de lui tous les jours la grâce de la prière, soit pour les gens de bien, qui se trouvent quelquefois dans des langueurs qui les empêchent de prier, soit pour les pécheurs, tellement endormis dans le vice qu’ils ne pensent pas seulement à recourir à l’aide de Dieu pour en sortir (15). À quoi bon ces supplications si Dieu par ailleurs s’est fait une loi de mettre toujours et en tous lieux les secours nécessaires pour prier à la portée de tous les hommes (16)?
D'un autre côté, M. Le Moine nous donne sa grâce de prière comme la condition par le moyen de laquelle nous obtenons toutes les grâces salutaires des bonnes œuvres. Mais cette grâce « impétratrice » et « préparatrice » (15) quelles conditions suppose-t-elle elle-même?
Pour prier, incontestablement il faut avoir quelque chose à demander, quelque chose dont on a besoin ou plus exactement dont on sent le besoin. Il faut en outre croire en l'existence et en la puissance de celui à qui on le demande. Quomoao invocabunt in quem non crediderunt (18)? De tout cela. M. Le Moine demeure d'accord. De même que, pour les semipélagiens, le commencement du salut, qu’ils voulaient antérieur au don de la grâce du Christ, et indépendant de ce don, comprenait, avec le désir de la santé spirituelle, quelques premiers élans de foi, et la prière(19); de même, pour M. Le Moine et ses adeptes, la grâce « impétratrice » par laquelle nous obtenons la grâce « salutaire » de la bonne voie, contient tout ce
(13) Tbid., p. 798-799. — (14) Ibid. — (15) 1bid., p. 598. — (16) Ibid., p. 79$- 599. — (19) 1bid., p. 796 et p. 803. — (18) Rom., X, 14; v. 1. XX. p. 290. — (19) V. Auc., De Prædest, Sanct., cap. 1: De dono Persev., cap. 16 et 22. VÆ. XVIII. p759 et Suiv.
qui dispose l’âme à la guérison : elle est telle qu'on puisse avoir par elle la connaissance de sa faiblesse et du médecin qui la doit guérir, en même temps que le mouvement de s'adresser à lui pour qu’il la guérisse (20). Aussi le nom qui lui convient est-il celui que M. Le Moine lui donne fréquemmenti: grâce de la Foi et de la prière (2x).
I] doit donc être bien entendu, — et M. Le Moine en demeure d'accord, — que professer une grâce générale de prière, c'est prétendre que le don de la Foi est fait à tous les homes (29).
Mais ici M. Le Moine se heurte à la sentence formelle de saint Paul, que nous avons déjà rencontrée : Non omnium est fides (23). Et quoiqu'il soutienne, fort arbitrairement d’ailleurs, que la sentence de l'apôtre ne s'applique pas à toute sorte de foi, mais seulement à la foi parfaite, par laquelle nous sommes incorporés à l'Église, et non à la foi imparfaite où commencée, cette distinction ne lui peut être d'aucun secours (2/4).
Car quelle est cette Foi commencée ?
Est-ce une Foi en Jésus-Christ? Nous avons déjà expliqué que nul ne peut croire au Christ si d'une part l'Évangile ne lui est prêché au dehors, et d'autre part, si le Père ne le tire au dedans, double condition qui, selon saint Augustin, n'est réalisée que chez peu d'hommes (25). Aussi M. Le Moine, n’osant contredire ouvertement saint Augustin, est-il forcé de se retrancher derrière de nouveaux distinguos embarrassés les uns dans les autres (26), et de dire que la Foi commencée qu'implique la grâce de prière, est seulement une foi en Dieu, laquelle serait donnée, sinon à tous les hommes absolument,
du moins à toutes les personnes âgées, et «sinon selon l’acte », au moins « selon la puissance »; en d'autres termes, ce qui ne manquerail jamais à aucun adulte, c'est simplement une
(20) 1. XVIIT, p. 848-849, 857, ete. — (21) V. t. XVIIT, p. 601, p. 674-675, p. 756, p. 761, etc. — (22) V.t. XX, p. 290. Cf. Au. : Fides orat, quæ lala esl non oranti, quæ utique nisi data esset orare non possit.
p. 194 (al. 105 et 16, al. 107) V. t. XVIII, p. 804.
(23) IE Thess. III, 2; v. t. XVIII, p. 623. — (24) V. t. XVIIL, p. 633. Sur l'arbitraire de ces distinctions entre oi parfaite et foi commencée, foi en Dieu et foi en Jésus-Christ, dans l'explication des paroles de saint Paul et de saint Augustin, v. Ibid., p.623, 62, P. 249, 658, etc. — (25) Auc., Ep. 394 (al. 105), De Prædest. Sanct., Cap. 9. V. t. XVIII, p. 387-388 et p. 626-627. V. plus haut, p. 184. — (26) V. 1. XVIII, p. 649. .