‹ La Doctrine De La GraceChapitre 37 sur 53 · À LS · texte numérisé non relu

À LS

Quand, après cela, on ose prétendre avec M. Habert : « S'il ÿ avait un seul damné qui n’eût point eu de grâce suffisante, il aurait un juste sujet de se plaindre de Dieu », il est clair qu'on foule aux pieds les deux dogmes essentiels sur lesquels, selon saint Augustin, repose toute la foi chrétienne : le péché du premier Adam, et la rédemption du second (13). On détruit le péché originel, en voulant que Dieu ne puisse refuser sa grâce à ceux qui, si le péché originel n’est pas un mot, sont conçus dans l’iniquité et naissent ses ennemis (14). Et du même coup on anéantit la Croix du Sauveur. Car qu’on y songe : on prétend que Dieu ne saurait légitimement prescrire une loi aux hommes, ni en sanctionner l’accomplissement, à moins que de leur prêter l'aide nécessaire. Mais, que Dieu nous impose des commandements, qu’il soit notre juge, qu'il nous punisse de nos fautes, ce n’est pas une supposition, c'est un fait cent fois attesté par l'Ecriture (15) : pas plus après qu'avant la chute, Dieu ne dispense ni ne peut dispenser personne du devoir d’être pieux, honnête, chaste, et sincère (16) : il ne pouvait donc se dispenser lui-même de nous donner sa grâce, quand le Cbrist ne se fût pas incarné pour nous la mériter. Même sans le Christ, même sans la Croix, il était aussi impossible à Dieu de nous laisser sans secours, qu'il lui est impossible d'être injuste. Et s’il en est ainsi, le mot de saint Augustin revient une fois encore : Jésus-Christ est mort en vain (17).

CNE quart. 5, ad el cité intox, p.279; XVIII, D. 18, etc. —(13) V. t. XVI, p. 199 et suiv. Cf., Auc., De Pecc. origin., cap. 24. — (14) 1bid, p. 130. — (15) V. t. XVIUXL, p. 922-793. — (16) Zbid., P. 729.

(17) I faut citer ici toute la page. Après avoir, dans une argumentation serrée, et avec textes à l'appui, montré les conséquences des maximes molinistes, Arnauld conclut, dans un mouvement auquel il demande pardon « à son cher lecteur » de se laisser emporter : « Orgueilleuse philosophie ! Car tu ne mérites pas le nom de théologie, étant si ingrate contre ton Dieu; jusqu'à quel excès portes-tu ceux que tu enivres de tes folles et extravagantes maximes ? La Grâce t'est due par justice si tu es obligée de faire des choses que tu ne saurais faire sans grâce. Or tu ne serais pas si impie que de ne te pas croire obligée d'observer la Loi de Dieu, ou si pélagienne que de croire que tu la puisses observer sans grâce. Il faut donc que tu croies aussi que lorsque Dieu te donne des grâces, s’il est possible qu'il te les donne, demeurant en cet

état, tu n’en es pas redevable à sa miséricorde, mais seulement à sa

justice, comme ne t'ayant rien donné qu’il pût ne te pas donner säns être injuste. Et si cela est, quelle obligation as-tu à la Croix dé ton Sauveur? Car quand il ne serait pas venu dans le monde, et qu'il ne serail pas mort pour toi, n’aurais-tu pas été obligée d'aimer ton Dieu,

Jésus-Christ n’est pas mort en vain. C'est donc que nous ne pouvions, ni nous passer de sa gràce, ni trouver en nous, indépendamment de lui, de quoi nous la procurer. Ces deux points, du reste, reviennent au même, étant évident que nous Sommes incapables de faire quoi que ce soit pour mériter la Grâce, si nous sommes incapables de faire aucun bien sans elle. Et ainsi il ne suffit pas de convenir que l'homme déchu n’a point droit à la Grâce : il faut reconnaître que rien en lui n'est susceptible de l'y disposer : Vullam habet in vobis saloatrix gratia sedem (18).

Ne nous arrêtons point, dès lors, à cet adage de l'École cher à la secte de Molina, que Dieu ne dénie jamais de grâce à ceux qui font ce qu’ils peuvent : Facienti quod in se est Deus non denegat gratiam (19). Cet adage, entendu en son sens strict, et comme désignant l'effort naturel de l’homme facienti quod in se est ex viribus naturæ (20), est une hérésie pélagienne (21) ;car il implique cette double erreur :1° que lanature

de ne le pas offenser, et de ne pas violer ses commandements ? Et l’auraistu pu faire sans grâce? Il faut donc que tu t’imagines que, quand tu n'aurais point eu de Rédempteur, toutes les grâces que tu crois t'être toujours présentes ette donner toujours le moyen d'accomplir ces devoirs indispensables à la créature envers le Créateur, t'auraient été dues par justice, et qu'ainsi sans Jésus-Christ, sans sa mort et sans ses mérites, il était aussi peu possible que Dieu ne te donnât pas ses grâces, comme il est impossible qu'il soit injuste. Certes, après cela, tu n'as que faire de dire que, si l'on l’oblige à avoir d'autres pensées, et à attendre ton salut de la pure miséricorde de ton Dieu, sans croire que sa grâce te soit due en aucune sorte, tu aimerais mieux être mahcmétane que chrétienne, car tu peux bien être mahométane, mais non pas chrétienne, ayant ces pensées. Tu ne peux pas être chrétienne, en refusant de reconnaître que Jésus-Christ est ton unique salut, et tu refuses de le reconnaitre pour tel, tant que tu croiras que sans lui la grâce nécessaire pour aimer Dieu de tout ton cœur, qui est la première de tes obligations, et la plus essentielle à ton salut, t'aurait été donnée comme t'étant due par justice. Tu ne peux pas être chrétienne, en renonçant au premier fondement du christianisme, qui est une reconnaissance sincère de ce que nous devons à Dieu, de nous avoir retirés, par sa seule miséricorde, de la servitude du péché, dont il nous était impossible de nous dégager par nous-mêmes : et tu y renonces, en attribuant cet effet, non pas à sa seule miséricorde, mais à sa justice. » (T. XVIII, p. 723-524)

(18) ProsP., Carm. de Ingral., cap. 19, in, t. XVIII, p. 674. — (19) V. t. X, p. 226 et suiv. — (20) C’est en ces termes (qui sont de Lessius) qu'Arnauld présente la maxime, comme exprimant le sentiment moliniste, in t. XVIL, p. 674. V. aussi t. I, p. 303. — (21) De l’aveu même de Bellarmin, De Grat.-et lib. arb., (lib. VI, cap. 6), int. X, p. 227-228.

déchue puisse accomplir par ses seules forces quelque chose qui soit moralement bon, et agréable à Dieu à quelque degré; et ensuite qu'une vertu de l'ordre naturel, fût-elle exempte de péché (ce qu’elle n'est pas), pût avoir la moindre proportion avec l’ordre surnaturel de la Grâce, et y servir de préparation (22). La seule expérience, pourtant, fait assez voir combien Dieu a peu d’égard à ces prétendues vertus naturelles dans la distribution de sa grâce, puisque souvent il la donne aux plus désespérés pécheurs, — telle cette femme dont parle l'Évangile, ou Zachée, ou saint Mathieu, ou le Bon Larron, — tandis qu'il la refuse à ceux qui paraissent les plus honnêtes, — comme étaient les pharisiens au temps de Notre-Seigneur, et, au temps des apôtres, Sénèque et Philon (23). Que si maintenant on veut prendre la maxime en un autre sens, et dire que Dieu ne refuse jamais sa grâce à l’homme qui s’y prépare comme il faut, mais que nul ne s’y prépare comme il faut qu’en tant que sa volonté est déjà aidée et mue par l'influence divine, alors la sentence est très vraie, et très conforme à saint Thomas et à saint Augustin (24). Seulement elle ne signifie rien de plus, sinon ce qui a été expliqué à propos de la grâce de prière : qu'il y a des degrés dans la grâce, et qu'une grâce nous met en état d’en acquérir une autre (25). Bien interprétée, la sentence de l'Ecole ne fait donc que confirmer cette vérité catholique que toute disposition à la Grâce vient de la Grâce même, sine gratiâ nemo currit ad gratiam (26) et que par conséquent, si l’on remonte à l’origine, la Grâce est absolument gratuite (27).

La Grâce « est donnée par pure miséricorde à ceux à qui elle est donnée » (28). — C’est justement pour cela qu’elle n'est pas donnée à tous (29).

— (22) V.t. X, p. 296-298. — (23) V. t. X, p. 226-227. — (24) Ibid., p. 226- 227. Cf. SAINT Tomas, I*, qu. 62, art. 3, ad. 3 4 Ile, qu. 109, art. 6, ad. 2; qu. 112, art. 3, int. X, p. 227 et t. X, p. 683-684. — (25) Ibid., p. 227. — (26) Prosr., Ad Cap. Gall., object. 8, et Carm. de Ingrat.; AuG., De corrept. et grat, cap. I : Desiderare auxilium gratiæw, initium gratiæ est. T. X, p. 227 et suiv.) — (27) V. t. X, p. 300-301; t. XVII, p. 354-355.

(28) AuG. Ep. ad Vital. 217, cité in t. XVIII, p. 356, etc. — (29) C’est la formule même de saint Fulgence (De Verit. Prædest., cap. 14): Gratiam Dei non omnibus hominibus dari: gratuitum quippè donum Dei est gratia. (T. XVIII, p. 315.)

Non que la Grâce ne püût être à la fois gratuite et universelle (30). Mais, comme elle ne saurait manquer d’être universelle ainsi que la nature, si elle était due, le fait qu'elle n’est pas donnée à tous, fait éclater, dit saint Augustin, cette vérité que Dieu ne la doit à personne. Dando enim quibusdam quod non merentur, profecto gratuilam ac per hoc veram suam gratiam esse (Deus) voluit : non omnibus dando quid, omnes mererentur ostendit (31).

« L'Esprit souffle où il veut (32). » Il aide les uns ét non point les autres, beaucoup ceux-ci et peu ceux-là (33); et, ajoute le même saint Augustin, réfutant par avance l'impertinence de ce moliniste, « nul n'a sujet de se plaindre ». püisque ce qui part d'une absolue libéralité peut bien se répandre avec une souveraine liberté (34).

Maïs, objectera-t-on, n'est-ce pas précisément cette considération de la libéralité de Dieu et de sa bonté infinie, qui nous empêche de croire à une grâce partiale (1)?

En droit, sans doute, Dieu n'était point tenu de nous conférer sa grâce; et aucun de nous n’y eût pu prétendre, si le Christ n'était venu nous l'acquérir au prix de son sang. Mais en fait le Christ est venu. En fait, Dieu a tant aimé le monde qu'il a envoyé son Fils unique afin de le racheter et de le sauver (2). Comment donc, en suite de la Rédemption, tous les hommes ne reçoivent ils pas des moyens suffisants de salut? Est-ce le Fils, qui n'a pas entendu mourir pour tous? Est-ce le Père,

(30) V. LE. XVIIT, p. 718-719. Il faut noter que la grâce du Créateur était commune à tous les anges, et l’eût été à tous les hommes si la faute d'Adam n'élait survenue. — (31) Aua., De Dono Perser., Cap. 12: V.t. XVII, p. 552. V. aussi ibid., cap. S, cité ihid., p. 268-269. — (32) Joan. IIT, 8. — 133) AuG., de Peccat merit. el remiss., lib. II, cap.5; V. t. XVIII, p. 376, ete. — (34) Auc. De Nat. et Grat., cap. 5. 1bid., p. 919-520.

(1) V.t. XVII, p. 929 et suiv. Le mot partial (dans le sens où il esl employé ici) est du vocabulaire courant d'Arnauld et de son temps V. p: ex. la [' Apol. de Jans. Sur cette idée des jésuites que « la miséricorde de Dieu ne serait pas parfaite et infinie comme lui, si ses grâces n'étaient universelles et sans bornes ». V. t. XXXL, p.7. — (2 )JJoan. IIT, 26 (t. XVIII, p. 180). |

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