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qui ne veut pas appliquer à tous le bénéfice de cette mort ? L'une et l’autre hypothèse vont contre les paroles formelles de saint Paul : Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, et Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (3).
Il ne peut être question de contredire ou d’éluder des versets de l'Écriture (4).
Mais il s'agit de savoir en quel sens il convient de les entendre (5). Comme le dit saint Jérôme, l'Écriture ne consiste pas dans les simples termes, mais dans le sens et l’intelligence » (6). Et cette intelligence se doit prendre, tant de l'Écriture même et d’une exacte observation de son langage divin, que de la voix de l'Église, qui l'interprète par la bouche des Pères et des Conciles (7).
Or c’est la voix même de l’Église, c'est l'ensemble des analogies de l'Écriture, qui nous interdisent en l'espèce de prendre les paroles de saint Paul à la lettre.
Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité. — Prétendra-t-on qu'il faut donner au mot veut le sens d'une volonté expresse et arrêtée, et au mot tous le sens d'une universalité sans aucune exception (r)? Alors on aboutira à cette absurdité que la volonté du Tout- Puissant n’est pas accomplie. Car il y a manifestement un
(3) 1 Tim. I, 5-6 : I Tim. IL, 34. L’explication de ces deux textes tient une place considérable dans les controverses du temps. Jansénius n'y avait consacré que 2 chapitres (Lib. III, De Grat. Christ. Salo., cap. 20 et 1). Arnauld a dû y revenir continuellement. Tout l'essentiel de sa pensée sur ce point est dans les livres IT et IT de l'Apologie pour les Saints Pères (t. XVIII, p. 72-310).
(OV XVII, p. 45. V: aussit.XXXIX, p. 543, etc’ Arnauld a remarqué cent fois que c’est par une insigne calomnie que les semi pélagiens ont accusé saint Augustin autrefois, et que les molinistes aceusent aujourd'hui ses disciples, de contredire les termes de saint Paul (v. notamment t. XVIII, p. 211-219 et tous les écrits composés sur le sujet des Cinq Propositions, in t. XIX). Cette seule remarque fait assez voir combien est absurde en sa rédaction la 5° Proposition que le décret d'Innocent X (ou plutôt d'Alexandre VID attribue à Jansénius: Semipelagianum est dicere Christum pro omnibus omninô hominibus mortuum esse, aut sanguinem fudisse. — (5) V. t. XVILL, p. 455. — (6) Hier. ade. Lucif., in t& XVI, p. 163. — (7) V: t. XVIII, p. 1635.
(1) Sur l'ambiguité des mots fous et veuf dans la formule de saint Paul, v. notamment t. NXXIX, p. 569 et p. 637-638.
grand nombre d'hommes qui, avant ou après l’Incarnation, n’ont point reçu communication de la vérité; et on est bien obligé d'admettre, — à moins de tomber dans l’hérésie attribuée à Origène, que l'enfer n'existe point et que tout le monde sera sauvé tôt ou tard (2), — qu'il y en a un nombre beaucoup plus grand encore qui ont été ou seront damnés. Dieu en cela ne fait donc point ce qu'il veut! — Qui oserait soutenir un tel blasphème (3)? Omnia quæcumque voluit Deus facit disent les Psaumes (4); et, comme le remarque saint ‘Augustin, c'est ce premier article du Symbole : « Si nous ne croyons que Dieu fait tout ce qu'il veut, nous renversons le premier article de notre confession de foi, où nous déclarons que nous croyons en Dieu le Père Tout-Puissant puisqu'il n’est appelé Tout-Puissant avec vérité que parce qu'il fait tout ce qu’il veut, et l'effet de la volonté du Tout-Puissant, n’est point empêchée par la volonté d'aucune créature(5). » Saint Thomas dit semblablement : la volonté divine étant la cause universelle de tout ce qui est, il est nécessaire qu’elle soit toujours ‘accomplie (6). Qu'elle soit accomplie en toutes choses, non seulement dans les événements de la nature matérielle, mais dans ceux aussi qui dépendent de la volonté humaine. Par quelque moyen que ce soit, — de quoi nous ne nous occupons pas présentement (7), — « Dieu incline où il lui plaît », ditlelivre des Proverbes, « le cœur des Roïs » (8); et à plus forte raison celui des autres hommes, dont il tourne les désirs du côté qui lui semble convenable avec autant de facilité qu’un jardinier qui conduit les eaux d’un ruisseau (9). Même les volontés mauvaises n’ont garde de faire obstacle à ses résolutions puisque, comme les bonnes, quoique d'autre manière, elles ne laissent pas d’être gouvernées par Lui, et qu'il sait faire servir les méchants à ses desseins (10). — Qui nie cela renouvelle le
(2) V. t. XXXIX, p. 570. — (3) V. sur tout ce qui suit : t XVIII, p. 74 et suiv. ; t. XIX, p. 172 et suiv. — (4) Ps. CXIII, 13. — (5) AUG., Enchirid., cap. 96. V.t XIX, p. 194. — (6) Saint Tnowas, I°, qu. 19, art. 6: PH quHIre ant VOIS P: 177, etc. — (7) C'est la question qui sera traitée dans le ch. II (l’E£fficace de la Grâce). — (8) Prov. XXI, 1. Cf. Aug., De corrept. et grat., cap. 14. — (9) V. t. XVII, P. 90.
(10) De his etiam qui faciunt quod non vult, J'acit quod voult. (Aue., De corrept. el grat., cap. 14), et encore : Non est itaque dubilandum voluntati Dei humanas voluntates non posse resistere quominus faciat ipse quod oullt : quandoquidem etiam de ipsis hominum voluntatibus quod oult cum vult
manichéisme. Et pas un théologien chrétien ne s’y risquerait. Il n’est point de théologien qui ne donne les mains à cette sentence de saint Fulgence, que la volonté souveraine de Dieu se réalise immanquablement et dans le monde, et dans l'homme : Quou pult (Deus) semper insuperabiliter facit, hoc utiquè in nobis impletur quod omnipotens Dei voluntas incommulabilis et insuperabilis habet (11). I1 n’en est point non plus qui ne doivent souscrire à cette autre sentence de saint Augustin que rien, au dehors ni au dedans de l'homme, ne saurait empêcher que l'homme ne soit sauvé, si Dieu le veut : Deo volenti saloum facere nullum hominis resistil arbitrium (12); et à celle de saint Prosper, plus explicite encore : « S'il veut sauver tout homme en tout temps, en tout lieu, l’indubitable effet suit le pouvoir d'un Dieu » : Nam si nemo usquam esi quem non velit esse redemptum, haud dubiè impletur quidquid oult Summa Poteslas (13). Là-dessus tous les Pères sont d'accord, et tous Les Docteurs scolastiques (14); et les molinistes les plus enragés ne tentent pas d'y contredire (15) : si Dieu voulait, d'une volonté formelle, que tous les hommes fussent sauvés, tous le seraient (16); partant, le verset de saint Paul, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, a besoin d'être interprété.
Comment donc le faut-il interpréter ?
Comme on voudra, répondent saint Augustin et saint Fulgence, «pourvu qu'on ne lui donne pas un sens qui nous oblige de croire que le Dieu ToutPuissant ait voulu une chose laquelle n’ait point été faite » (17).
facit. (Ibid.) V. aussi Enchirid., cap. 97, ete., cité ên t. XVIII, p. 90. Cf. Rép. au P. Annat, et Jansénius, lib. Il, De grat. Christ., cap. 24
11) Fucc., lib. Il, De Remiss. Peccat. V. t. XIX, p. 175. Cf. le Concile de Sardaigne : Semper quippè voluntas Dei omnipotentis impletur, quia potestas ejus nullatenus vincitur, cité in t. XVIII, p. 109. — (12) Auc., De Corrept. et Grat., cap. 14: v. t. XVIII, p. 91. — (13) Prosp, Carm. de Ingrat., cité in t. XVII, p. 108; v. t: XIX, p. 175. Les vers français qui traduisent les vers latins de saint Prosper sont classiques à Port- Royal. Il est remarquable que la 12° proposition condamnée par la Bulle Unigenitus reproduit identiquement celte phrase de saint Prosper : Quando Deus vult salvare animam, quocumque loco, quocumque tempore, eflectus indubitabilis sequitur voluntatem Dei.
(14) V. sur cet accord, notamment t. XVI, p. 189 et suiv.; t. XVIII, p. 109-110 et suiv.— (15) V. t. XVIII, p. 89. — (16) Jbid., p. 108.
(19) AuG., Enchirid., cap. 103 ; FuzG., De Incarnat. et Grat., cap. 29. V. t, XVIII, p. 108-109. Cf, t, XVI, p. 187.
Et, dans ces limites, la Tradition nous donne le choix entre plusieurs interprétations également plausibles (18).
On peut, avec saint Augustin et ses disciples, laissant toute sa force au mot volonté, considérer que, dans l’Écriture le mot tous ne désigne pas toujours une universalité sans aucune exception, qu’il y est quelquefois synonyme de plusieurs (19), — par exemple lorsque l’apôtre déclare que « tous les hommes sont justifiés par la justice d’un seul » (20); — et cétte acception s'expliquera ici de deux manières : ou bien suivant ce que les logiciens appellent distributionem commodam (une distribution accommodée au sujet dont on parle), en ce sens que ceux qui sont sauvés le sont tous par la seule volonté de Dieu, comme nous disons que Dieu enseigne à tous les hommes de venir à Jésus-Christ, parce que nul ne vient à lui qui n'ait été enseigné du Père (21); — ou bien suivant ce que les logiciens appellent distributionem pro generibus singulorum et non pro singulis generum (22), (emploi d'un terme universel pour désigner les divers genres d'une chose, et non chaque chose en particulier de ces divers genres), en ce sens que Dieu sauve toutes sortes d'hommes, de toutes sortes de professions, d'âge, de sexe, et de pays, comme nous disons que tous les hommes furent sauvés par le moyen de l'Arche, quoiqu'il y en eût une infinité qui périrent par le Déluge, parce qu'il y en eut quelques-uns de chaque espèce qui furent préservés (93).
L'une et l’autre explication sont proposées par saint Augustin et confirmées par de nombreuses analogies tirées de l'Écriture (24). La seconde, en particulier, qui est certainement la
(18) V:ot. AANIX, p: 569. — (r9) V. t XVIII, p… 55, 5, 53; p. 55 et surtout p. 114 et suiv.; t. XVI, p. 120-192. Cf, la citation de saint Fulgence, t. XVI, p. 205.
(20) Rom. V, 18; in t. XVI, p. 120-101. V. pour d'autres éxemples analogues, t. XVIIL, p. 191 et suiv. — (21) V. une série de textes de saint Augustin dans ce sens, et spécialement De Prædest. Sanct., cap. 8: De Nal. et Grat., cap. 41: bb. VI. cont. Jul., cap. ro; Enchirid., cap. 103: Ep. 217 ad: Vilal., ete. Cf. t. XNI, p. 207 et suiv. — (22) Ces expressions scolastiques sont celles dont saint Thomas se sert pour rendre compile des deux explications données par saint Augustin à la phrase de saint BañileV: E,sque 19, artn6:; t XV pasogset snivsMt- VIT pA85;
(23) AuG., De Corrept. el Grat., cap. 14, Enchirid., cap. 103; lib. IV, cont. Jul., cap. 8, ete. V. t. XVI, p. 208 et suiv.; t. XVHIL, p. 55 et suiv.
(24) Dans les deux cas l'emploi du mot fous pour désigner une partie
plus naturelle et la plus claire (25), s'accorde tout à fait avec l'ensemble du passage de saint Paul d’où elle est tirée (26). Car c'est après avoir ordonné de « prier pour tous les hommes », et après avoir ajouté « spécialement pour les rois », et pour ceux qui sont élevés en dignité, que l’'apôtre observe que ces prières seront agréables à Dieu notre Sauveur, « qui veut que tous les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité ». N’est-il pas manifeste que saint Paul a en vue ici la variété des conditions humaines, et le besoin qu’elles ont toutes, sans en excepter les plus élevées, de l’assistance de Dieu (23)? L’explication de saint Augustin, quoi que dise le P. Petau, n’est done point « élusoire » (28). Ht elle a été à bon droit jugée « solide », et adoptée comme telle, par les évèques du Concile de Sardaigne, par saint Fulgence, par saint Prosper, par saint Rémy et l'Église de Lyon, par saint Prudence, par Pierre Lombard et Alexandre de Halès, pour né rien dire de théologiens plus récents, tels qu'Estius et les Facultés de Louvain et de Douai (29).
Que si pourtant on persiste à ja trouver quelque peu « forcée », et qu'on tienne à garder au mot fous, dans la phrase de saint Paul, Dieu veut que tous les hommes soient satuipés, son entière étendue, on le peut, à la condition de restreindre la signification du mot veut. C’est le parti auquel s'est rangé saint Thomas. Dans l'article de sa Somme (30) où il établit « que la volonté de Dieu ne manque jamais d'avoir son ellet », il s'objecte à lui-même le texte de saint Paul; etque répond-il? Après avoir rapporté, en les approuvant, les deux explications de saint Augustin, il en indique une troisième, prise de saint Jean Damascène (3r), et qu'il semble préférer. Elle consiste à
des hommes est justifié parce que cette partie des hommes « enferment une espèce de totalité dans leur multitude », t. XVII p-170.
(25) V. t. XVIIL, p. 78 et suiv. Cette explication est la seule que propose Arnauld, dans l'État de la question qui précède le livre IF de l'Apologie pour les Saints-Pères, comme étant celle des disciples de saint Augustin. Ibid., p. 74. — (26) I Tim. Il, 1-4. — (23) C'est ainsi que l'interprète saint Augustin (Ænchirid., cap. 10). NME VII, n:2810 t. XXXIX, p. 578.
(28) V. t. XNIIL, p. 81-82. Cf. Perau, Dogm. Th, t. 1, lib. X, cap. 3. — (ag) V. t. XVI, p. 186-189; t. XVIIL, p. 82-85 et 94-95: t. XXXIX. p. 573- 574, ete. — (30) I", qu. 19, art. 6. Sur cette opinion de saint Thomas, v t XVI, p. 189; t. XVIII, p. 3 et suiv.: &. VIL, p. 525-527; t. XXXIX, p. 571-092. — (31) Cette explication est aussi celle d'Alexandre de Halès.
distinguer en Dieu deux sortes de volontés (32) : une volonté antécédente, qui considère les choses en général et indépendamment de leurs relations; et une volonté conséquente, qui les considère en particulier et selon toutes les circonstances. Celle-ci seule se termine à l'acte, lequel nécessairement a un objet concret ; l’autre n’est rien de plus qu'un souhait, ou une velléité : c’est ainsi que le juge, d’une volonté antécédente, veut, ou voudrait, conserver la vie à tous les citoyens, et aux accusés mêmes qui sont devant lui, parce qu'il est bon en soi de conserver la vie à un homme; mais considérant que ces accusés sont des meurtriers, dont l'existence est nuisible au bien commun, il veut, d’une volonté conséquente, celle que traduit sa sentence, qu'on les fasse mourir (33). Pareillement nous dirons que « Dieu veut, d'une volonté antécédente, que les hommes soient sauvés à raison de la nature humaine qu'il a faite pour lesalut; mais qu'il veut d'une volonté conséquente, que plusieurs soient damnés, à cause des péchés qui se trouvent en eux » (34). — Cette volonté antécédente est aussi quelquefois nommée volonté de signe ou de précepte (comme on le voit dans le Maître des Sentences et dans saint Thomas), parce qu’elle nous marque ce que Dieu souhaite qui soit fait, et partant nous prescrit ce que nous devons faire. Dieu, en ce sens « ne veut point la mort du pécheur » (35), parce qu'il lui défend de commettre le péché, et qu’il l’exhorte à sortir de cette mort, ou de cet état funeste : Quare moriemini, domus Israël? Etil veut « quele pécheur se convertisse et qu'il vive », parce qu'il lui commande de quitter ses mauvaises voies pour se convertir à Lui (36). De même il veut que tous les hommes soient sauvés, en tant qu'il nous commande, dans l'ignorance où nous sommes de ceux qui le seront, de travailler au salut de tous (37). — Mais volonté de signe ou volonté antécédente, il
(32) Pierre Lombard remarque à ce propos que cela ne signifie pas qu'il y ait en Dieu diverses volontés, mais seulement qu’on peut prendre ce mot de volonté diversement. V. t. XVIII, p. 196. — (33) SAINT TnomaAs, loc. cit. V.t. XVI, p. 189, t. XVIIX, p. 1xx ; t. VIL, p. 525-596; t. XXXIX, P. 571-592. Il est remarquable que ce mot de velléité est celui même dont se sert Molina (Concord., qu. 23 art. 4 et 5, disp. I, memb. 13). — (34) SaixT Taomas, De Veritate, qu. 23, art. 2, ad. 2, cité in t. XVUI, P: 111-112. — (35) Is. XIV, Psalm. XXXII, etc.
(36) V. t. XVI, p. 127. — (37) 1bid., p. 125-127. V. Auc., De Corrept. et gral., cap. 15, et la note d’Arnauld en tête de ce chapitre in t. XI, p.644,
est visible qu’il s'agit là d'une volonté qui n’est ainsi appelée, comme dit Pierre Lombard, que « par métaphore », ou comme dit saint Thomas, que secundum quid (38): la seule vraie volonté, la seule volonté simplement et proprement dite (39), est la volonté conséquente parce qu'elle seule est effective (4o). Et cette volonté-là, chez Dieu, ne pouvant manquer d’être accomplie, est nécessairement restreinte à ceux qui se sauvent en effet (41).
C'est à cette explication de saint Thomas que le P. Malebranche, malgré qu'il en ait, est finalement obligé de se ranger. Il a beau se déclarer mal satisfait des sens donnés avant lui à la phrase de saint Paul (42), et protester que pour accorder cette vérité, « Dieu veut véritablement que tous les hommes généralement soient sauvés », avec cette autre, « tous les hommes ne sont pas sauvés, » il n'y à qu'une voie raisonnable, la sienne (43): à quoi revient sa conciliation ? À dire que Dieu, voulant sauver tous les hommes, est empêché d'en sauver davantage par l'obligation où le met sa Sagesse d'agir suivant les lois générales (44). Mais, sans insister sur cette fatalité plus que stoïcienne (45) qui interdit à l'Étre Souverain de se montrer à la fois absolument bon et absolument sage, sans discuter cette répugnance qu'on imagine nécessaire entre la simplicité des lois et la perfection des eflets (46), il suffit de
Cf. p. 625. Jansénius a insisté sur cette interprétation de Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (V. lib. III, De Grat. Christ., cap. 20). Et de même plusieurs ouvrages inspirés par Port-Royal, notamment le petit livre très clair intitulé Entretien de Dieudonné et de Romain (Cologne, 1691, p. 14). Il est à peine besoin de souligner le rapport de cette interprétation avec certaines idées dites modernistes sur la signification pratique des dogmes (Cf. Le Roy, Dogme et critique).
(38) V. t. XVIII, p.rrr et suiv. et p. 126-127, et les autres ouvrages cités plus haut. — (39) 1bid. — (0) Ibid., p. 114.
(41) V. tous les ouvrages cités plus haut. — (42) Malebranche rejette expressément l'explication de saint Prosper, qui est, on le sait (quoique Malebranche ne cite pas ce nom-là), celle de saint Augustin (Traité de la nature et de la grâce, Disc. I, n° 42). V. à ce sujet, t XXXIX, p. 574.
(43) Malebranche n'hésite pas à dire: « Il n’y a point d'autre voie que celle que je donne pour accorder l'écriture sainte avec elle-même, etc. » (Le texte exact est : « La raison ne nous fournit point d'autre voie que celle que je donne... » IIIe Eel. n° 95, cité in t. XXXIX, p.637). Sur quoi Arnauld admire que l'église ait dù attendre l'an 1680 pour avoir la véritable intelligence du verset de saint Paul (Ibid., p. 638).
(44) Traité, Dise., I, n° 26; ILT* Eel., ne 23, VIIL, 22. Cf. t. XXXIX, p. 454. — (45) V. t. XXXIX, p. 599. — (46) V. sur tout cela t. XXXIX D: 7202,
rappeler que dans le système du P. Malebranche, c'est seulemetit par figure que la Sagesse de Dieu est dit « résister à ses volontés » (49). Le P. Malebranche est persuadé qu'il n’y a en Dieu aucune volonté qui ne soit sage (48). « On ne doit pas », répète-t-il, « supposer que Dieu soit comme les hommes, dont les volontés préviennent à tous moments leur raison ». «On se trompe si on s’imagine que Dieu forme d'abord son dessein, et qu’ensuite il consulte sa Sagesse sur les moyens de l’exécuter ; il la consulté toujours, et pour toutes chôses. » « Tout ce que Dieu veut est juste, sage et réglé, parce qu'il ne veut rien que séloi $es lumières, et qu’il ne peut pas mépriser sa Sagesse et se démiëentir S6i-même (49) ». On peut trouver que ces facons de parler sotit bien peu exactes, et qu’elles répondent mal à l'unité absolue des attributs divins (50). Elles montrent en tout cas qué, pour le P. Malebranche, Dieu non seulement ne fait rien, mais fe veut rien sans sagesse (51). Partant, où « sa Sagesse le rend impuissant »;, ce n’est pas qu'elle l'empêche d'exécuter ce qu’il veut, c’est qu’elle l'empêche de vouloir (52). — Mäis alors coinment Dieu peut-il vouloir sauver des hommes que sa Sagesse lui interdit de sauver effectivement (53)? Et que
589-090, 619, 747-748, etc. V. aussi t. XXXIX, p. 240-241 ; ibid., p. 225-226; ibid., p. 599. (Arnauld pense Que Mälebranché réintroduit par là dans l'ordre des possibles une sorte de principe manichéen et une nature analogue à celle qu'il a si fort dénoncée comme une idole dans l’ordre du monde physique.) Cf. notre tome I, Liv. II, ch. III.
(47) V. Ile Ecl:; n° 22: Cf: à ce sujet, t. XXXIX, p: 747-748. — (48) V. Rép. au liv. des Vraies et Fausses Idées, chap. IV.
(49) Traité, IIIe Ecl., n° 26; Traité, Disc. Il, n° 50; IIIe Ecl., n° 2; ITfe Eel., n° 24; cité in t: XXXIX, p. 578. — (50) V. t. XXXIX, p. 578: « Cotnme si Dieu avait besoin de consulter sa Sagesse afin que ce qu'il veut soit sage? Comme si sä volonté n'était pas sa Sagesse ? Comme si tout ce qu’il veut métait pas essentiellement sage; dès là qu’il le veut? » Cf. Jbid., p. 748. Ce sont les purs principes cartésiens.
(51) Rép. au liv. des Vraies et Fausses Idées, chap. IV; Réflex. p. 578. — (52) V. t. XXXIX, p. 758. C’est du reste ce que Malebranche dit
expressément lui-même : «Il est nécessaire de reconnaître en Dieu même une cause qui l’empêche d'exécuter $es volontés, ou plutôt de former certains desseins ou certains décrets. » (III: Eel., n° 21.)
(53) V. t. XXXIX, p. 748 Malebranche ajoute: « Est-ce qu'il (Dieu avait pris le dessein qui l’engageait à les sauver tous sans avoir consulté sa Sagesse, et que; l'ayant consultée, ensuite, elle à trouvé qu'il s'était trop engagé, et qu'il avait pris un dessein trop vaste; de sorte qu’elle se trouvait obligée d'empêcher qu'il ne l’exécutât dans toute son étendue ? Peut-on avoir des pensées plus indignes de Dieu, que de s'imaginer un tel désaccord entre Sa sagesse et sa volonté ? Comme si
répondra le P. Malebranche à cet argument, dont la majeure et la mineure sont prises de ses principes : Si Dieu avait une volonté véritable que les hommes généralement fussent sauvés, il faudrait que cette volonté eût été réglée par sa Sagesse, puisque c’est elle qui règle toutes les volontés de Dieu, et que Dieu ne l'eùt eue qu'après avoir consulté cette même Sagesse, puisqu'il la consulte « toujours et pour toutes choses ». Or il n'est pas possible que Dieu ait eu cette volonté après avoir consulté sa Sagesse, puisque ce sont les conseils de sa Sagesse qui l'ont obligé d'agir par des voies simples, suivant lesquelles il devait infailliblement arriver que la plupart des hommes seraient exclus du salut. Il n’est donc pas vrai que Dieu ait jamais voulu véritablement que tous les hommes généralement soient sauvés (54). — La seule réponse plausible serait que la volonté de Dieu au regard du salut des hommes est une volonté qui précède toute consultation de la Sagesse, une volonté qui n’est pas encore éclairée, ou, comme dit nôtre auteur, qui n'est pas une volonté pratique (55). — A la bonne heure ! Mais cette volonté non résolue, non délibérée, antérieure à la considération et au choix des moyens, — c'est ainsi qu'il définit la volonté non pratique, — est justement ce que nous avons appelé tout à l'heure, avec saint Thomas, volonté äntécédente où velléité (56). La théologie du P. Malebranche ne fournit donc, quoi qu'il dise, aucune ouverture nouvelle à l'intelligence de la parole de saint Paul ; et elle ne s’écarte de l'interpretätion de saint Prosper que pour retomber dans celle de saint Thomas.
Après cela, il est presque indifférent qu'on adopte pour la phrase de l’apôtre l’une où l’autre des intérprétations traditionnelles ; le seul parti évidemment inacceptable serait de la prendre säns explications, en consérvant à tous ses termes leur signification pleine et rigourêuse. Quant à l'explication inoliniste;, — selon laquelle Dieu veut le salut de tous les
sa volonté et sa sagesse n'élaient pas la niènie chose ? Dieu ne voulant rien que sagement, il ne veut rien que Sa Sagesse ne veuille. Elle a
donc voulu que tous les hommes fussent sauvés, si Dieu l’a voulu, ou si cette volonté ne s'accordait pas avec sa sagésse, Dieu ne l’a pas eue, et Dieu n'a pas voulu que tous les hommes fussent sauvés ». (Ibid, - 748.) à mr (54) V. t. XXXIX, p. 579-080. — (55) V. Traité, III Ecl., n° 6, etc. — (56) V. t. XXXIX, p. 595-570.
hommes d’une volonté conditionnelle, subordonnée à l'usage qu’eux-mêmes voudront faire de son secours, offrant à tous des moyens suffisants de salut, et se disposant à les sauver pourvu qu'ils veuillent s'en servir, elle n’a pas plus de titres que les autres à se dire littérale, puisqu’une volonté conditionnelle n’est évidemment pas une volonté absolue, et ne mérite donc encore que secundum quid et non simpliciter, pour parler le langage de saint Thomas, le nom de volonté (53). Par ailleurs, cette explication, rejetée comme semi-pélagienne par toute latradition catholique (58), se trouve suffisamment exclue par tout ce qui a été dit à propos de la grâce générale.
Les mêmes remarques s'appliquent à cet autre verset de saint Paul, — qui dans le fond ne diffère pas sensiblement du précédent, Dieu et Jésus-Christ ne faisant qu’un (1) — : Jésus- Christ est mort et s'est donné pour la Rédemption de tous les hommes (2).
(57) V. t. XVIII, p. 87; t. VI, p. 525-526; t. XXXIX, p. 571-572. — (58) Vo tXVIII p.74 1p.787 et SUIV.,.p. 99 ets.
(1) C’est ce qu’observe le P. Petau ; d’où il conclut que l'explication qui vaut en ce qui concerne la volonté de Dieu au regard du salut des hommes, vaut aussi en ce qui concerne la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes. En fait, dans l’Epitre de saint Paul, les deux formules sont étroitement unies : Hoc enim bonum est et acceptum coram Salvatore Deo nostro, qui omnes homines vult salvos fieri, et ad agnitionem verilatis venire. Unus est enim Deus, unus et mediator Dei et hominum, homo Christus Jesus, qui dedit redemptionem semetipsum pro omnibus. (I Tim. I, 8-6.) La distinction des deux formules n’a de sens que dans une doctrine telle que celle de Malebranche, où Jésus-Christ comme homme, est censé avoir une volonté entièrement distincte et même indépendante de celle de Dieu (V. plus bas, p. 314). A ce sujet on peut noter une curieuse indication de Pascal qui semble attribuer à Jésus-Christ en qualité de Rédempteur une volonté et une puissance distincte de celle de Dieu : « Jésus-Christ, en qualité de Rédempteur, n’est peut-être pas maître de tous ; et ainsi, en tant qu'il est en Jui, il est Rédempteur de tous.» (Ed. Br. sect. XII, fr. 981.) Cette indication fait penser à la théologie de Malebranche, quoiqu'elle s'inspire de bien différentes préoccupations. $
(2) 1 Tim. IL, 5-6, Cf. II Cor. V, 14, et plusieurs autres passages de l'Ecriture où Jésus-Christ est donné comme le Sauveur de tous. V. sur celte question de la Mort de Jésus-Christ pour tous les hommes, outre les chapitres déjà cités de la 1° Apol. de Jans. et de l’Apol. pour les Saints-Pères, tous les Ecrits composés sur la question des propositions de Jansénius, et tout le livre VIII de la Nouv. Déf. de la Trad. de Mons {t. VII, p. 521-625).
Dans ce second verset, comme dans le premier, rien n'est plus naturel que de réduire tous à plusieurs. Etnous y sommes directement invités par la comparaison de la dite phrase avec d'autres phrases de l Écriture qui ont manifestement le même sens (3). N'est-ce pas saint Paul qui dit, dans son Épiître aux Hébreux, que «Jésus-Christ a été offert une fois pour effacer les péchés de plusieurs » (4) ? N'est-ce pas Jésus-Christ qui nous déclare, en saint Mare et en saint Matthieu, « qu'il est venu donner sa vie pour le salut de plusieurs » {redemptionem promultis) (5)? N'est-ce pas le même Christ qui, instituant l'Eucharistie, a prononcé ces paroles (6), d’où l'Église a composé la formule de la Consécration du Calice, au sacrifice de la Messe : Hic est calix sanguinis mei, novi el œterni Testamenti, qui pro vobis et pro mrutltés effundetur in remissionem peccalorum (7)? On objecte (8) qu'il est des passages de l'Écriture où la Rédemption du Christ est présentée comme commune au genre humain tout entier, principalement ce verset de la Ile Ép. aux Corinthiens : « Un seul est mort pour tous, donc tous sont morts » : l’universalité de la rédemption doit se prendre, semble-t-il, dans un sens aussi étendu que l’universalité du péché originel, puisqu'elle lui sert de preuve (9). — Mais, d’abord, dans le texte visé, l’absolue universalité du péché originel n'est pas proprement ce qu ’a en vue saint Paul Gil l'avait table dans son Épître aux Romains) : ce qu'il veut marquer surtout, c’est l'obligation que les chrétiens (auxquels seuls l'Épître est adressée) ont au Sauveur de ce qu'il les a tous retirés, par sa mort, de la mort du péché dans laquelle ils étaient tous enveloppés: tous ceux pour qui Jésus-Christ est mort étaient donc morts eux-mêmes, et doivent donc vivre pour lui (10). Cela n'empêche pas qu'on ne puisse très solide-
(3) V. sur tout ce qui suit: t. XVI, p. 166 et SUiV., p. 212 et Ssuiv.; T'ON Mp re Suiv. etc (4) Hebr., IX, 28.
(5) Mare, X, 45, et Marx, XX, 28. — (6) Marrx., XX VI. 28; Marc, XIV, 14; Luc, XXII, 20.— (7) V. t. XVIII, p. 172. On sait que le D' Mallet, chanoine et archidiacre de Rouen, célèbre par son zèle contre Fort-Royal, trouvait du Jansénisme dans ces paroles de la Messe; et il aurait voulu qu'on y remplaçät pro multis par pro omnibus. V. 1. VIT, p. 591. Cf. Préf. hist. et crit. du t. VII p. XVL.
ei M. Le Moine, M Morel, et les autres molinistes. (9) IL, Cor... V. 14-15. V.t. XVII, p. 224-295 ; p. 249 et suiv. C'était déja — ‘réfuté par saint Fulgence, — le raisonnement de Fauste et des semi-pélagiens.