‹ La Doctrine De La GraceChapitre 41 sur 53 · ACROSS · texte numérisé non relu

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on reconnaît que cette prédestination à la Grâce est telle qu’elle amène infailliblement au salut tous ceux qui en sont l’objet, il est clair qu'on y enferme, selon l'expression du Père Lamy, «une virtuelle élection à la gloire » (11). On dira bien alors que la prédestination à la gloire suit la prévision des mérites, mais comme ces mérites eux-mêmes ne sont obtenus que moyennant la prédestination à la Grâce, laquelle évidemment, étant le fondement de tout mérite, n’en peut supposer avant elle, il n’en faudra pas moins dire que la prédestination, dans sa totalité, est indépendante de la prévision des mérites (12). Le salut est gratuit selon l’ordre de l'intention, quoiqu'il soit mérité selon l’ordre de l'exécution (13).

Il en irait tout différemment si l'on imaginait que par la prédestination à la Grâce, Dieu se borne à fournir à tous les hommes des secours suffisants, directement ou indirectement, pour bien vivre, remettant au libre arbitre de chacun le soin d’en profiter. Car dans cette hypothèse, il dépend de chacun d'être ou de n'être pas au nombre des prédestinés à la gloire. Et quoique le don de ces moyens suffisants soit une pure grâce, ce qui fait que tel homme s'engage dans la voie du salut, tel autre dans la voie de la perdition, cela n’a point été ordonné de Dieu; c’est bien le fait de l’homme, et c’est bien à sa volonté qu'il en faut rapporter le mérite (14). La vocation, en ce cas, est gratuite, la prédestination ne l'est pas (15).

La seule question essentielle, par conséquent, la seule qui

(11) Jbid., p. 457 et p. 458.

(12) V. t. VII, p. 450. Cf. t. XVIII, p. 682, 689, 691, et t. XXIX, p. 475. En ce cas, prévoir nos mérites, de la part de Dieu, c’est prévoir ce qu'il s’est proposé de faire en nous : Cüm nos Deus prœædestinavil, opus suum præscivit, quo nos sanctos et immaculatos facit. (De Prædest. Sanct., cap. 19); cité in t. VII, p. 450. C’est précisément ce que soutient Descartes, chez qui la gratuité de la prédestination devient un cas particulier de la liberté divine : « … et cela n'empêche pas qu'on puisse dire que les mérites des saints sont la cause de leur béatitude éternelle, car ils n’en sont pas tellement la cause qu’ils déterminent Dieu à m'en vouloir, mais ils sont seulement la cause d'un effet dont Dieu a voulu de toute éternité qu'ils fussent la cause; et ainsi une entière indifférence en Dieu est une preuve très grande de sa toute-puissance. » (Rép. aux 6° Objections.)

13) V. t. VII, p. 475. C’est exactement le sentiment de Jansénius, lib. IX, De Grat. Christ., cap. 15 et cap. 24. Arnauld note que c'est ce que veut dire la prose de la Messe des Morts : Qui salvandos salvas gratis.

(14) V.t. XVIII, p. 687-689. — (15) Ibid., p. 69r. Cf. t. VII, p. 451-453, 457.

intéresse la foi (16), est de savoir, non pas dans quel ordre les effets de la prédestination se suivent les uns les autres, mais d'où procèdent tous les effets de la prédestination pris ensemble (17). Autrement dit, la séparation entre ceux qui seront sauvés et ceux qui ne le seront pas, — étant entendu, contre l’hérésie protestante, que nul ne sera sauvé qu'après en être devenu digne par ses bonnes œuvres (18), — a-t-elle quelque cause de la part de l’homme ou provient-elle uniquement et absolument de la volonté divine (19)? En d’autres termes encore, ce qui met de la différence entre nous, au regard de la Grâce, tient-il à nous, ou à. Ja Grâce (20)? Quis te discernit (21)?

Qu'il y ait en Dieu, dès le principe, un discernement, une préférence, particulière à l'égard de certains hommes, préférence gratuite, car elle est antérieure à toute considération d'œuvres, et préférence qui se traduit par un décret absolu et infailliblement efficace de sauver ceux qu'elle concerne : c’est tout ce qu'on veut dire quand on parle de la prédestination ante prœævisa merita (22), ou plutôt, — puisqu'une prédestination qui supposerait la prévision des mérites, se réduirait comme l'avaient bien vu les semi-pélagiens, à une prescience (23), — de la prédestination pure et simple,

(16) V. t. XXVIIE, p. 476. Nicole est ici pleinement de l'avis d’Arnauld. V. Instruction sur le Symbole, t. I, p. 263 et suiv. et P. 267. Au contraire, Barcos pense que c’est une question de foi, de savoir si la prédestination à la gloire précède ou suit la prédestination à la Grâce. V. Exposition de la Foi, p. 246-947.

(17) V. t XVIIL, p. 689. Cf. t. XX VII, p. 634. « C’est en quoi consiste l’admirable économie de la grâce, en ce que, dépendant tout entière de Ja pure libéralité de Dieu, il en dispose néanmoins de telle sorte les divers effets que les premiers servent de degrés anx seconds, et que le commencement de ses dons sert de mérite pour en recevoir l’aceroissement. »

(x8) V. t. XIIL, p. 95; t. XVI, p. 475, etc. — (1x9) V. t. XVIII, p, 691-692. — (20) V. t. XXXIX, p.476. —(ar)-I Cor., IV, 9. Ce texte de saint Paul est perpétuellement invoqué par saint Augustin. V. notamment, De Prœdest. Sanct., cap, 5, in t. XVIII, P- 366-367; p. 7or. Cf. t. XXXIX, P. 476, 480, 482, etc.

(22) « Tout acte éternel par lequel Dieu a regardé d’un œil favorable certaines personnes préférablement à d’autres, pour leur donner, par une volonté toute gratuite, une suite de grâces qui les conduiront infailliblement au salut, est ce qu'on appelle prédestination gratuite. » V.t. XXXIX, p. 559. Cf. Nicole, Instruct. sur le Symbole, t. I, p. 272-273.

(23) V. t. XVIII, p.689 ;t. XXXIX, p.502 et suiv.

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