‹ La Doctrine De La GraceChapitre 44 sur 53 · CENT PT · texte numérisé non relu

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très promptement dès que l'occasion est présente et ne se produit jamais sans elle (14), ce rapport est ce qu'on nomme une Loi. Ainsi les lois de la nature matérielle ont pour cause occasionnelle le choc des corps; celles qui règlent nos connaissances, l'attention ; celles qui président à nos actions, le consentement de notre libre arbitre; celles qui gouvernent les miracles (au moins la plupart des miracles), les désirs des anges (15). C'est la nécessité de se conformer à ces lois, dont la simplicité entraîne inévitablement des suites fâcheuses, qui force la Providence à laisser dans son ouvrage tant de monstres et d'irrégularités « qui sautent aux yeux » (16), qui ne pourraient être Ôtées ou corrigées qu'au prix de volontés particulières. Pour tout dire, Dieu, dans ce qu'il opère au dehors, est assujetti par l'amour qu'il porte à ses propres attributs (17), à une double condition : produire un ouvrage digne de lui, c'est-à-dire excellent en lui-même, l’exécuter par des voies dignes de lui, c’est-à-dire simples et générales. Le résultat marque une sorte de compromis entre ces deux conditions opposées (18) : un univers qui est Le plus parfait possible, « par rapport à la simplicité des voies nécessaires à sa production et à sa conservation » (19).

(r4) V. Dise. If, n° 6.— (15) V. sur tout cela t. XXXIX p. 250 et suiv. — (16) Médit. Chrét., VIE, 4. V. t. XXXIX, p. 253.

(19) V. IT Éclair., n° 9, et Dise. Il, n° 5r. — (18) Pour Malebranche l'oppo- Sition est expresse : « La simplicité des lois. a, nécessairement, des suites fâcheuses...» (Médit. Chrét., VII, 13; Traité, Dise.l,n° 43, ete.) On sait qu’au contraire, pour Leibnitz, les lois les plus simples sont justement celles qui produisent la plus grande richesse et la plus grande perfection des effets. V. Disc. de Métaphysique, art. 6; Théodicée, »* part., n° 208. Cf. De Rerum originatione radicali. — (19) V. Traité, Disc: I, art. 13; t. XXXIX, p. 188. Nous avons déjà vu qu'Arnauld accuse Malebranche de donner même à la » condition le pas sur l’autre, et de vouloir, « par un renversement de tout ordre » (ibid., p. 181), que Dieu préfère « la plus grande simplicité des voies à la perfection de l'ouvrage ». (Ibid., p. 182.) V. Ibid, p. 180-183. Et certainement il y a, dans le Traité de la Nat. et de la Grâce (V. Disc. I, n° 99 (addition), et Ille Écl., n° 23 et n° 40; Cf., Médit. Chrét. VIL, 9 et 5) des formules qui semblent indiquer chez Malebranche une tendance à mettre la sagesse (e. a. d. la rationalité) de l’action divine dans l’universalité de la règle suivie, plutôt que dans {a valeur de l’objet réalisé. On aperçoit assez, au terme de cette tendance, le formalisme kantien de la Raison pratique. Mais, dans ses derniers ouvrages, — peut-être à raison de la critique d’Arnauld, — Malebranche parait s’être délibérément arrêté sur cette voie. Et dans ses Rép. à Arnauld, comme dans les Entretiens métaphysiques, il tient la balance égale entre la perfection de l'ouvrage et la

Il n’en va pas autrement du monde surnaturel.

Ce monde aussi est réglé par des Lois (20). A priori (21), cela se peut déduire de l’idée de l'Être parfait, qui n’est pas moins auteur de la Grâce que de la Nature, et dont la conduite, dans un ordre non plus que dans l’autre, ne saurait démentir lé caractère de ses attributs (22). Et, a posteriori, l'ordre de la Grâce comme celui de la Nature offre une foule d’irrégularités, — celles-ci par exemple, que la pluie de la Grâce ne tombe pas sur tous (23), que souvent, chez ceux qui la reçoivent, elle tombe si mal à propos qu’elle ne leur sert à rien et même les: rend plus coupables (24), et enfin, ce qui résume tout (25), que malgré la bonté infinie de Dieu et son.désir de sauver l’humanité entière, la plus grande partie de l'humanité est damnée (26), — irrégularités qui ne pourraient se justifier ni se comprendre, s’il les fallait attribuer à des décrets particuliers du Tout-Puissant (27).

Ce sont donc des lois générales qui règlent la distribution de la Grâce. Maïs toute loi, avons-nous dit, suppose une cause occasionnelle (28). La cause occasionnelle, en l'espèce, ne se rencontre ni dans les corps, qui n'ont aucun rapport aux choses surnaturelles (29), ni dans les esprits des anges, à qui

simplicité des voies. (V. l’'Abrégé du Traité de la Nat. et de la Grâce à la fin du Traité de la Prévention, art. 5 in Recueil, t. IV, p. 265-266.) Cf. notre t. I, liv. I, ch. IT. |

(20) V. Dise. I, n° 43. — (21) Sur la double série d'arguments, a priort et a posteriori, par lesquels Malebranche prouve que Dieu n’agit que suivant des lois générales dans l’ordre de la Grâce. V. I Eclaircissement, n° 16. Cf. t. XXXIX, p. 621 et suiv. — (22) I Éclaircissement, ne 16 et suiv. t. XXXIX, p. 621 et suiv.

(23) IL est remarquable que Malebranche, malgré ses attaches molinistes, ne parle point de grâce suffisante générale; et il admet en maint endroit que la Grâce n’est pas donnée à tous les hommes. V. t. XXXIX, p. 473-474. — (24) Le Éclaire., n° 16. Cf. t. XXXIX, p. 630 etsuiv-

(25) V. t. XXXIX, p. 637 et p. 4ôret suiv.; IIl° Éclaire., n° 25 et Disc. I, net 38, 40, 42, 46. — (96) Disc. I, n° 38 «.… La Foi n’est pas donnée à tôul. le monde, et le nombre de ceux qui périssent est même plus grand que celui des prédestinés. » — (27) V. Disc. I, n° 38, 4r et suiv.; [+ Ecl., ne 16: t. XXXIX, p. 452 et suiv., 626 et suiv. — (28) Disc. IL,.2, 3. Cf. t. XXXIX, p. 457-458.

(29) Disc. IL, n° 4 : « Les causes occasionnelles qui déterminent l’efficace des lois générales et qui servent à les établir doivent nécessairement avoir quelque rapport au dessein pour lequel Dieu établit ces lois. Par exemple l'expérience fait voir que Dieu n’a point pris, et la raison convainc qu'il n’a pas dû prendre, le cours des planètes pour causes occasionnelles de l'union de notre âme avec notre corps. »

Dieu a pu donner de conduire le peuple juif, mais à qui, nous dit saint Paul, il n'a pas soumis l'Église (30), ni dans les hommes enfin qui, comme nous en convainquent l’expérience et da foi, ne peuvent nullement se flatter d’avoir la Grâce dès qu'ils la souhaitent, tandis qu’elle est souvent donnée à ceux qui ne la demandent pas (31). Reste le seul Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, et qui, étant la cause méritoire de toutes les grâces, peut bien en être aussi la cause distributive (32). C'est lui qui, en la double qualité d'Architecte du temple éternel et de chef de l'Église, « fournit les occasions » qui « déterminent la Cause véritable de tous les biens à répandre dans les cœurs cette céleste pluie » (33). L'Écriture nous le donne clairement à entendre, lorsqu'elle nous dit que Jésus-Christ n’est pas seulement le chef de l'Église, mais qu’il la forme, qu'il lui donne l’accroissement, qu'il souffre en elle, qu'il mérite en elle, qu'il agit et qu'il influe sans cesse en elle, en un mot qu'il est l’âme dont elle est le corps mystique (34); comme les désirs de notre âme sont causes occasionnelles des mouvements des esprits animaux dans les muscles de notre corps, les désirs de Jésus- Christ sont cause occasionnelle de la dispensation de la Grâce dans les divers membres de son Église (35).

Parlons mieux. Jésus-Christ, considéré en tant qu'homme, n'a, non plus qu'aucune créature, nul pouvoir de produire la Grâce : il faut qu’il prie son Père de la donner (36). Mais ses prières, nous dit l'Évangile, « sont toujours exaucées ». On peut donc poser en principe que les hommes reçoivent la Grâce précisément dans le temps et selon la mesure où Jésus-Christ le désire, c'est-à-dire pense à la demander pour eux (37).

Or Jésus-Christ, comme homme, n'étant, encore une fois, qu'une créature, n’a certainement qu’une capacité de penser

(So) MDisc ln 5 Cf 0 Hebr O6—16m DiserIl,; n°16,47, 8::CF. &. XXXIX, p. 458-459. — (32) Disc. IL, art. 9 et 8; Disc. Il, art. 17, addition; t. XXXIX, p. 459. On sait que Malebranche s'attache longuement à prouver que le Christ est l’unique fin de toute la création. Mais Arnauld pense que cette idée n’a point de connexion nécessaire avec celle de Jésus-Christ cause occasionnelle de la Grâce. V, t. XXXIX, p. 425-496.

(33) Médit. Chrét., XII, 14; Disc. IX, art. 17, addition. V.t. XXXIX, p. 459. — (34) Traité, Disc. II, n° 10. V. t. XXXIX, p. 428. — (35) Disc. I, n° 18; Médit. Chrét., XII, 14. — (36) Disc. II, n° 12. — (37) Disc. II, n° 12!

finie (38). Il ne saurait penser actuellement à toutes choses, ni avoir actuellement présents à l'esprit tous les membres possibles de son Église (39). 11 y a donc en lui « succession de pensées » (40), correspondant à des « influences successives » de grâce (41). Le zèle qu'a Jésus-Christ pour la gloire de son Père, et l'amour qu'il porte à son Église, lui inspirent sans cesse le désir de la faire la plus ample, la plus magnifique et la plus parfaite qui se puisse. Ainsi, comme l'âme de Jésus- Christ n'a point une capacité infinie, et qu'il veut mettre dans le corps de l'Église une infinité de beauté et d’ornements, on a tout sujet de croire qu'il y a dans cette âme sainte une suite continuelleé de pensées et de désirs, par rapport au corps mystique qu'elle forme sans cesse (42).

Cette suite de désirs et de pensées n’est réglée que par le Christ lui-même (43). Assurément les volontés du Christ sont conformes à celles de son Père pour ce qui est de l'ordre en général (44). Mais pour tout le reste, étant particulières (45), elles ne sauraient être déterminées par le Père, puisque c’est le Père, au contraire, dont les volontés universelles ont besoin d'être déterminées par le Fils (46). Sauf en ce qui regarde la gloire de son Père, le Christ est entièrement libre et indifférent (47). A lui de diriger comme il lui plaît ses désirs et de fixer à sa convenance l'ordre et la durée de ses pensées. Etil le fait, comme un architecte ayant à construire un temple très grand et très magnifique, d'après le dessein qu'il a dans l'édification de son Église, au fur et à mesure de l'exécution de ce dessein (48). Ainsi pensera-t-il par exemple aux avares, où à

(38) Disc. IL, n° 10, n° 17, addition; Médit. Chrét. XII, 28; cf. t. XXXINX, p. 462. — (39) V. t. XXXIX, p. 459. — (40) Discotiliénetio acier ele nr (41) Disc. ITnrs:

(42) Disc. IL, n° 10. V. t. XXXIX, p. 459-460.

(43) Pour Malebranche, on le sait (et c'est un des points essentiels de sa doctrine de la liberté), les pensées sont déterminées par les désirs : « On pense à ce qu’on veut. » Mais là où les désirs sont libres, les. pensées, en dernière analyse, le sont aussi. V. I°* Eclaircissement, n° 14, (44) Le Ecl., n° 14. V. t: XXXIX, p. 712-715.

(45) Dise., II, n° 17. Malebranche pense que, même quand ils s’étendent à toute une classe d’objets, les désirs du Christ doivent toujours être appelés particuliers (par opposition aux volontés générales de Dieu) à raison de leur caractère changeant. (Jbid.) — (46) 1° Ecl., n° 14. V.t. XXXIX, p. 912 et suiv. — (47) Ibid.

(48) « Jésus-Christ règle ses désirs, causes distributives de ses grâces, sur l'état où se trouve l'ouvrage qu'il construit, sur les desseins qu'il

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quelque autre espèce d'hommes, parce qu'il a besoin, présentement d’esprits de ce caractère « pour faire dans son Église de certains effets » (49). Et à l'occasion de ces pensées, « à proportion de ces désirs, » « la pluie de la Grâce se répand dans les âmes (50), » générale, lorsque ces désirs sont généraux, abondante, lorsqu'ils sont abondants (51); habituelle ou actuelle, suivant qu’ils sont permanents ou passagers (52). Maintenant, — comme la pluie terrestre tombant tantôt sur des sablons et tantôt sur des terres fertiles, — ces influences de grâce auront évidemment des succès très divers, selon l'état des cœurs qui les reçoivent, et selon les circonstances : « Le mauvais temps, une maladie, ou quelque raison d’amourpropre, empêchent un débauché d'aller chercher l’objet de sa passion; sa concupiscence n'étant point actuellement excitée, tel degré de grâce, qui n'aurait aucun effet considérable en d’autres circonstances, est alors capable de le convertir. Tel persévère en grâce jusqu’à la mort, qui a vécu soixante ans dans le péché; et tel a vécu soixante ans en état de grâce, qui n’y persévère pas jusqu'à la mort. Ainsi la Grâce de la conversion, et même celle de la persévérance dépendent de la combinaison de l'ordre de la Grâce avec celui de la nature. C'est la même chose de toutes les autres grâces (53). » Or cet ensemble de conditionsintérieures etextérieures susceptibles de favoriser ou de contrarier, dans un cas déterminé, l’action de la Grâce, se rapporte aux vérités conlingentes à l'égard desquelles, incontestablement, la science du Christ comme homme est « bornée » (54). « Il n'y a que Dieu qui, par sa nature, pénètre les cœurs, et sache toujours le futur de quelque espèce qu’il soit, contingent ou nécessaire. » Le Christ ne sait « à l'égard de ce qui doit arriver dans le Monde, que ce qu'il plaît à son

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Père de Ini révéler » (55). Quelles seront dans telles circons -

forme sans cesse, sur l’idée des beautés dont il veut embellir son Église. » (Disc. IT, art. 19, addition.) — (49) Disc. IT, n° 16. V. &. XXXIX, p- 459-460. — (50) Médit Chrét., XIV, 14-15. — (51) Ibid. — (52) Médit. Chrét. XVI, 3; Disc., IL, n°: or et suiv.

(53) Médit. Chrét., VIII, 20; Disce., IL, n°‘ 40-50.

(54) Médit. Chrét., XII, 27, 29, etc.;, Disc., II, art. 17, addition. V. t. XXXIX, p. 786 et suiv. Malebranche admet que Jésus-Christ comme homme connaît tous les possibles et tous leurs rapports, c’est-à-dire toutes les vérités nécessaires. V. à ce sujet les remarques d’Arnauld (loc. cit.). — (55) Médit. Chrét.., XII, 26. V.t. XXXIX, p. 767, 7974, 97, etc.

tances, les déterminations des volontés humaines, le Christ l'ignore donc (56). Sans doute, pour le savoir, n'aurait-il qu'à le demander à son Père (57). Mais l’ordre ne souffre pas qu’il lé demande (58). « Qu'est-il nécessaire, » fait dire le P. Malebranche à Jésus, « que je demande toujours à mon Père le bon ou le mauvais usage que les hommes feront de mes faveurs, avant que je les leur donne? Faut-il que je me règle sur leur négligence future, et que je m'y règle si indispensablement que jamais la Grâce ne soit inutile à ceux qui la reçoivent (59)? » C'est à ses propres desseins, non à la négligence des hommes, que l’Architecte du Temple éternel doit avoir égard. Il répand la Grâce, à tel moment, sur les esprits qui, par leur caractère, pourraient servir de matériaux convenables à telle partie de son ouvrage. Et il ne s'inquiète pas de savoir quels hommes répondront ou ne répondront pas à son appel (60), assuré qu'il est de ne point manquer de matériaux, fallût-il en aller chercher aux extrémités du monde (65).

En résumé, Jésus-Christ n'étant pas et ne voulant pas être scrutateur des cœurs, ne pensant aux hommes qu'autant qu'il en a besoin pour l'achèvement de son Église, et ne se souciant pas des besoins propres de ceux à qui il pense, beaucoup d'hommes manquent entièrement de grâces alors qu'elles leur seraient nécessaires, et beaucoup n’en reçoivent que d'inutiles.

(56) Malebranche entend cela, on le sait, au sens de la science moyenne

de Molina, science moyenne qui, selon lui, est l'apanage de Dieu le Père, et que le Christ comme homme ne possède pas. Cette thèse que la science moyenne appartient à Dieu, mais non au Christ en tant qu'homme est du reste explicitement soutenue par Molina (Concord. . qu. XIV, art. 13, disp. 52). Arnauld, — qui, d’ailleurs, comme il le dit à Bayle, n’a jamais fait une critique expresse de la science moyenne (v.t. XL, p.8),— n'entreprend pas Malebranche sur ce point.Toutesa réfutation du Système de la Nature et de la Grâce est indépendante de la conception de la liberté. Et, s’il a été amené à toucher à la question du libre arbitre et de la Grâce efficace par elle-même, c'est uniquement pour se défendre lui-même contre les accusations de Malecbranche. (VE. 2XXXIX, :p. 1o9Net/SUiv:)

(57) Médit., XIV, 18. V. t. XXXIX, p. 461. — (58) Ibid, XI, 28; v. t. XXXIX, p. 462. — (59) Médit. Chrét., XII, 26, 29; XIV, 718, ete. — (60) V. Traité, Disc., I, n° 17, addition : « Il lui est indifférent d’avoir dans son Temple Paul ou Jean si l’un et l’autre sont semblables à l’idée qui détermine ses désirs, comme il est indifférent à un architecte qui n'a besoin que d’une pierre carrée ou d’une colonne, d’avoir celle qui est à droite ou à gauche, si elle est semblable en tout. »

(61) Médit. chrét., XII, 25, 28; XIV, 15. V. t. XXXIX, p. 461-462.

C’est de là qu’il arrive que si peu d'hommes sont au nombre des élus (62). Les élus sont ceux sur qui est tombé en temps opportun le regard du Christ.

Telle est l’économie du salut, tel est le principe du discerne. ment, selon le nouveau système (63).

Que ce système soit nouveau, le P. Malebranche ne prend pas la peine de le dissimuler (64).

Et, en pareille matière, c’en serait assez pour le convaincre de fausseté, conformément à cette sentence de saint Augustin, qu'un savant évêque écrivait en marge du Traité de la Nature et de la Grâce: Nova sunt quæ dicitis, mira sunt quæ dicitis, falsa sunt que dicitis (65).

Ne nous arrêtons pas ici aux considérations proprement philosophiques par lesquelles l’auteur a la prétention de « démontrer » sa théologie (66). Rien ne serait plus aisé que de faire voir toutce qu'ont de trompeur ces maximes supposées évidentes, que Dieu ne peut se dispenser d'agir de la manière quiporle le mieux le caractère de ses attributs, et que sa Sagesse lui interdit d'agir par des volontés particulières. On dénoncerait aussi la confusion établie par Malebranche entre deux choses très différentes : n'avoir que des volontés générales, et exécuter ses volontés suivant des lois générales ; comme aussi l'équivoque du principe de la simplicité des voies qui, très admissible en tant qu'il se borne à déterminer l'emploi de moyens relativement à une fin supposée, devient chez le P. Malebranche une sorte de fin absolue, à laquelle les desseins de Dieu doivent se subordonner. Et, à la source de toutes ces erreurs, on démêlerait une conception toute humaine, — bien étrange chez le méditatif qui reproche tant aux théolo-

(62) Malebranche pense que le nombre des réprouvés est plus grand que celui des élus. V. Disc., I, n° 38. — (63) Arnauld résume ce système en 13 Propositions (v. t. XXXIX, p. 451-463). — (64) Malebranche dit luimême : « Nouvelles ou non (mes pensées), je les crois solides, etc. » {Rép. au livre des Vraies et Fausses Idées, cité in t. XXXIX, p. 413.) La vérité est, comme nous avons eu occasion de le noter, que beaucoup d'éléments du Système de la Nature et de la Grâce viennent de Molina.

(65) V. t. XXXIX, p.642. Qui est l’évêque en question”? Peut-être Bossuet, peut-être Neercessel. (Voir à ce sujet Sainte-Beuve, P.-R., t. V, D. 437.) — (66). V. XXXIX, p. 685.

giens traditionnels de faire penser et agir Dieu à la manière d'un homme, — de l'Être infiniment parfait (65).

Mais laissons passer ces erreurs.

Laissons passer semblablement l'idée chimérique de Jésus- Christ cause occasionnelle de la grâce. — Le P. Malebranche, ayant posé comme condition essentielle de la cause occasionnelle d’être, quant à ses modifications particulières, indépendante de Dieu, puisque c’est par elle que les volontés de Dieu doivent être particularisées, oublie cette condition, par un véritable éblouissement, lorsqu'il prétend trouver des causes occasionnelles au sein d’une nature matérielle, déclarée purement passive (68); mais il y insiste à propos du rôle dévolu au Christ comme distributeur des grâces (69) : et, dans cette voie, il est amené à établir entre la volonté du Christ et celle du Père un écart que toute la Tradition répudie (70): bien mieux, à se forger de Jésus-Christ comme homme une notion qui méconnaît l'union hypostatique, et renouvelle à plusieurs égards l’'hérésie nestorienne (71).

Encore une fois, concédons au P. Malebranche tous les paradoxes qu'il avance comme les fondements de son système. — Est-il vrai, pour nous en tenir au sujet qui nous occupe, que ce système, tel quel, rende plus aisée à comprendre la matière de la prédestination ?

Remarquons d’abord qu’à peine peut-on parler de prédestination dans la nouvelle théologie (52). — Et, en effet, qui dit

(67) Cette discussion remplit tout le livre I des Réflex. phil. et th., et une bonne partie des livres II et III. Cf. sur le sens et la portée philosophiques de la controverse entre Arnauld et Malebranche, v. notre DL Etre LAIT"

(68) V. à ce sujet particulièrement : t. XXXIX, p. 176 et s., 230 et s., 240 et suiv.;t. XXXVIII, p. 685-687, p. 695-6ÿ8, etc. — (69) V.t. XXX VIII, p: 697-698; t. XXXIX, p. 657-658, p. 694-695; t XXXIX, p. 52-56. — (go) V. t. XXXIX, p. 664-671, 672-685; 692; 694; 698; p. 700-702; 703-709; 910-711 et p. 931. V. les citations de saint Thomas, de Thomassin et de Bossuet.

(91) Tbid., p. 902; p. 711-712, etc. Arnauld remarque à ce sujet (et il le démontre même géométriquement) que si on admet que la volonté du Christ est toujours déterminée dans le particulier par la volonté de Dieu, tout le fondement du système de Malebranche s'écroule, puisqu'il ne peut plus être question d'expliquer la distribution de la grâce par des volontés générales de Dieu qui détermineraient des volontés particulières du Christ. V. ibid., p. 911-712 et p. 728-735.

(92) V. p. 510 et suiv.; p. 528; p. 611. Arnauld remarque qu'il en va

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