‹ La Doctrine De La GraceChapitre 45 sur 53 · EE TETE PR · texte numérisé non relu

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prédestination dit « un acte éternel de Dieu en faveur de certaines personnes par une bonne volonté qu'il a eue pour elles préférablement à d’autres »: c'est l'unique idée qu'a le mot dans l’Écriture, chez les Pères, et chez tous les théologiens catholiques (53). Or toute préférence particulière de la part de Dieu est nécessairement exclue par une doctrine qui n'admet en Dieu que des volontés générales (74). Le P. Malebranche entend par là, nous le savons, que, dans l’ordre dela nature et de la Grâce, Dieu non seulement n'agit que selon des lois générales, mais encore, — ce qui est bien différent, quoique l'auteur prenne les deux expressions pour synonymes, — n’agit que pour des fins générales (75). Ou plutôt Dieu a pour unique fin de se conformer partout et toujours aux lois générales qu'il a établies (76). Il ne veut done proprement, positivement et directement (77) aucun des effets particuliers qu’il produit : il a seulement la volonté indéterminée (75) de faire, à chaque rencontre, ce à quoi le déterminera la cause occasionnelle (59). A l'égard de la Providence naturelle, lorsqu'on voit une pierre tomber sur la tête d’un homme de bien, il ne faut pas s’imaginer que Dieu a voulu, « par une volonté parti culière, récompenser actuellement cet homme », en le faisant

de même de la persévérance (dont la prédestination n’est du reste

qu'une partie). V. ibid., p. 293, etc. — (73) Ibid., p: 5xr. (94) Ibid. Cf. p. 539 : « C’est la pierre fondamentale de son système, de ne point reconnaître en Dieu des volontés particulières. » — (75) V.

t. XXXIX, p. 175 et suiv.; 183 et suiv.; p. 302-303, et surtout, p. 608 et suiv. Cf. tt. XXX VIII, p.737. — (76) V..t. XXXIX, p52243.— (77) Ibid: — (38) V. ibid., p. 176, p. 290 et 292. (V. la citation de la Recherche de la Vérité qui est donnée là.) :

(79) Ibid. Cf. p. 611. Arnauld cite plusieurs textes de Malebranche à l'appui de son interprétation. On sait que Malebranche a vivement protesté -contre la thèse qu'Arnauld lui prête, que Dieu ne voudrait positivement et directement aucun des effets particuliers de l’ordre de la nature ou de l’ordre de la Grâce. Dieu veut selon lui, et veut en particulier « tous les bons effets qui suivent des lois générales ». Il est vrai seulement qu'à l'égard de ces effets mêmes, Dieu n’a point de « volonté particulière pratique». (V. notamment Recueil de toutes les réponses à Arnauld, t. IIT, p. 52-53, p. 112, etc.) Il semble qu’en effet Arnauld nait pas toujours bien pris la pensée de Malebranche sur ce point. Elle revient à l'idée de Molina, d'un choix entre une infinité de mondes possibles. (V. Traité, Dise., I. n°° 44-45 et suiv.) Mais il semble aussi que Malebranche n'ait pas clairement aperçu le sens de la critique d’'Arnauld, ni sa portée profonde. V. à ce sujet, notre tome I, Liv. I, ch. III.

mourir en état de grâce ; de même que, si la pierre écrase un pécheur, « ce n’est point précisément parce que Dieu le veut actuellement punir » (80) : dans un cas comme dans l’autre, comme dans tous les événements du monde sensible, à la réserve des miracles, Dieu n’a aucun dessein, sinon que les lois de la communication des mouvements s’accomplissent (81); lui enattribuer un autre serait le faire agir à la manière « des causes particulières » ou « desintelligences bornées » (82). Pareillement, dans le monde surnaturel, ceux-là se trompent fort qui, prenant à la lettre les « anthropologies » de l'Écriture, pensent que Dieu «a pour les hommes des volontés particulières en quelque sorte semblables à celles que nous avons pour nos amis » (83). Malebranche méprise fort ces imaginations naïves, et c'est par pure « condescendance » (84) qu’il consent à s'exprimer quelquefois de façon à satisfaire les personnes « qui veulent que Dieu ait prédestiné chacun de ses élus par une volonté particulière » (85); les gens « qui méditent un peu », se hâte-t:il d'ajouter, « peuvent bien voir ce que j’en pense » (86). Ce qu'il en pense, manifestement, — et comment, s’il en était autrement, pourrait-il se flatter d'éviter les objections qu'il dit valoir contre l’idée commune de la prédestination, qui suppose en Dieu un décret arbitraire et une acception de personnes.(87)? — c'est que Dieu n’a point de volonté particulière de sauver tel élu plutôt qu’un autre, Jacob, par exemple, plutôt qu'Ésaü, ou saint Athanase plutôt qu'Arius (88). Si saint Louis est au ciel, c’est qu'il s’est trouvé pris, en quelque sorte, dans un réseau de causes et d'effets qui lui a été favorable (89): ce n'est pas que Dieu ait eu aucune bienveillance spécialeenvers sa personne (90). Disons si l’on y tient, qu'ila été prédestiné, non que Dieu l'a prédestiné (91). Mais il est trop évident qu’à prendre les choses de la sorte on ne retient de la

(80) Traité de la Nat. et de la Gr., Dise., IT, n° 45. V.t. XXXIX, p. 534 535. — (81) Ibid., p. 243, p. 246, et p. 534-535. — (82) Traité, Disc. I, n°69. V." t. XXXIX, p. 292.

(83) 1° Ecl., n° 17. Cf. Disc. I, n° 58. V. t. XXXIX, p. 522 et suiv. — (84) Disc. I, art. 57, addition; v.t. XXXIX, p. 509-510. —(85) Dise. I, art. 57, cité ibid. — (86) Dise. I. art. 57, addition ; ibid.

(87) V.t. XXXIX, p. 512 et s. — (88) Ibid., p. 5rr-519, p. 617 et s. etc.: p. 453. — (89) V. t. XXXIX, p. 511-512. — (90) 1bid., p. 511-512. — (ox) Ibid, P. 512. ,

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prédestination que le nom, et qu'on abolit entièrement la notion qu'en a toujours eue l'Église (92).

Quoi qu'il en soit, la notion de la prédestination que s'est forgée le P. Malebranche, est-elle du moins plus propre que l'ancienne à résoudre les difficultés inhérentes à l’économie de la Grâce, et à fournir une réponse plausible au problème du discernement des élus ?

L'artifice du nouveau système consiste, de l’aveu de son auteur, « à rejeter sur Jésus-Christ comme homme toutes les difficultésquisetrouventdansla distributiondela Grâce (93) ».— Rien n’est plus facile de faire voir que, même selon l'idée très fausse, et, nous l'avons dit, presque hérétique, qu’il se fait de Jésus-Christ comme homme, le P. Malebranche ne gagne rien à ce rejet, par la raison que Jésus-Christ comme homme n'étant, lui, nullement astreint à n’agir que par des volontés générales, les mêmes conséquences absurdes qu'on est censé devoir tirer de ces difficultés à l'égard de Dieu, si Dieu dispensait ses grâces par des volontés particulières, se trouvent valoir identiquement à l'égard du Christ (94).

A quoi se ramènent, en elfet, les difficutés qu'il croit insolubles à la théologie ordinaire? A ces deux points, qui sont de savoir : premièrement, comment la Grâce n'est pas donnée à tous les hommes à toutes les fois qu'ils en ont besoin ; et secondement, comment, chez ceux qui la reçoivent, elle n’est pas toujours proportionnée au besoin qu'ils en ont. Et quelle est la solution du P. Malebranche ? C'est que Dieu, voulant généralement sauver tous les hommes, et leur procurer à tous les grâces nécessaires pour être sauvés, ne peut déverser sur eux sa grâce qu'autant qu'il y est déterminé par la cause occasionnelle, c’est-à-dire autant que le Christ l'en prie (95). Mais qui ne voit que cette réponse fait naître aussitôt une autre question, toute semblable à la première : le Christ ainsi que Dieu, d'après les protestations répétées du P. Malebranche, a pour

(92) Ibid, p. 511. — (93) Traité, Disc. II, art. 17, et addition, cité in t. XXXIX, p. 685; Cf. p. 736.

(94) V. ibid., p. 759, 760 et suiv. Cf. Traité, Disc. II, n° 17, addition. — (95) C’est ce qui faisait dire à Bossuet, à propos du système de Malebranche, que « nous serions tous sauvés si nous n'avions pas de Sauveur ». V. Préf. Hist. et Crit., au t. XXXVIII des ouvrages d’Arnauld, p. 32.

tous les hommes, y compris les pécheurs, « une charité immense »; il est mort pour tous sans exception, même pour ceux qui périssent (96); d’où vient donc qu’il ne demande la Grâce que pour un petit nombre, et qu'encore il la demande souvent trop faible? Pour parler le langage même de notre auteur, « est-ce là aimer les hommes”? Est-ce là les vouloir sauver tous? Est-ce là faire pour eux tout ce qui se peut (97)? »

Considérons les grâces non données (98). « Le zèle qu'a le Christ », nous dit-on, « pour la gloire de son Père, et l'amour qu'il porte à son Église, lui inspirent sans cesse le désir de la faire la plus ample, la plus parfaite et la plus magnifique qui se puisse (99) ». Alors pourquoi n’y fait-il pas entrer tous les hommes, ou pourquoi ne donne-t-il pas du moins à tous le moyen d'y entrer? — Parce que, réplique-t-on, «il ne veut pas rendre son Temple difforme à force de le faire grand et ample » (100) : il ne désire donc à chaque instant influer la Grâce qu’en ceux qu'il estime aptes à faire dans son Église les «effets » qu'ila successivement en vue(r1or). — N’est-il pas manifeste qu’on est ici dupe de ces discours figurés qui sont si souvent sources de sophismes (102), et de ces comparaisons prises des bâtiments matériels, auxquelles le P. Malebranche s'attache un peu trop (103)? On conçoit qu'un édifice matériel, ayant nécessairement une grandeur déterminée, n’admette qu'un nombre limité de matériaux, et qu’ainsi l'architecte, si son bâtiment ne comporte que quatre cents colonnes, soit obligé, parmi cinq cents blocs de marbre tous propres à faire des colonnes, d’en rejeter une centaine (104). Mais l'Église, elle, n'a point de contours arrêtés. Le paradis peut recevoir tous les hommes, quand il y en aurait infiniment davantage. Le Temple spirituel, pour être digne de Dieu, ne sera jamais trop vaste (105). Dès lors, le Christ, qui en est l’architecte, n’aura jamais trop de pierres pour sa construction, au moins jamais trop de pierres convenablement taillées: et c'est justement l'office de la grâce de tailler les matériaux spirituels (106). Le

(96) V. t. XXXIX, p. 743-744 ; p- 749. Cf. Traité. Disc. I, n° 49; Dise I, n° 17, addition, etc. — (97) Traité, Dise. I, n° 45 (cité ibid., p. 762-763). — (98) V. t. XXXIX, p. 536 et s., et 750 et suiv.

(99) Traïté, Disc. IT, n° 10,p.744. — (100) Médit.chrét., XV, 15; ibid., p.720. — (rot) V.t. XXXIX, p. 40. — (102) V. t. XXXIX, p. 993. — (103) /bid., P: 720. — (104) Ibid — (105) Ibid.— (106) Ibid.

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