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Christ doit donc désirer que la Grâce tombe sur toutes les âmes ; on ne voit pas comment son dessein lui permettrait d’en écarterou mêmed’enomettre aucune (107).— Au reste le P. Malebranche observe qu'en dehors du dessein qu’il poursuit comme architecte, le Christ, comme chef de l'Eglise, s'applique particulièrement à ceux qui le prient, et que c’est affaire à chacun de nous d'attirer en quelque sorte son attention par nos prières, afin d'obtenir, plus fréquente et plus abondante, la Grâce qu'autrement il ne songerait pas à demander pour nous (108). Cela prouve que les dimensions du Temple mystique ne sont pas si définies qu’il ne puisse recevoir une foule d'âmes auxquelles l'architecte ne se serait pas appliquées de lui-même. Et cela prouve aussi que l'architecte, s’il y voulait penser, y en pourrait faire entrer beaucoup d’autres encore. Pourquoi le Christ ne pense-t-il jamais à ceux qui ne le prient pas? Pourquoi ne tourne-t-il jamais son regard du côté des infidèles, ou bien du côté de ces enfants qui meurent avant d'être baptisés (109) ? — La seule réponse que fasse le P. Malebranche est que toutes ces créatures étant plus ou moins coupables, le Christ « peut les négliger comme indignes de ses soins » (110). Réponse parfaitement juste en soi. Mais c’est précisément, notons-le, celle que font, dans l'explication de la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes et de la volonté de Dieu à l’égard du salut des hommes, les théologiens dont le P. Malebranche répudie les sentiments, aux yeux de qui Dieu ni le Christ n’ont dû vouloir, d’une volonté proprement dite, sauver l’universalité du genre humain, parce que le genre humain, par le péché originel, s’en était rendu indigne (x11). Et cette réponse, d’autre part, est tout à fait incompatible avec les maximes du P. Malebranche. Le Christ a le désir sincère de sauver le plus grand nombre d'hommes possible. Or en ce qui concerne les hommes, ils sont tous, les infidèles et les. enfants comme les autres, aptes au salut, puisqu'ils sont tous aptes à recevoir la Grâce (112). En ce qui concerne le Christ, il
(107)-V. t. XXXIX, p. 720-721 et p. 741.
(108) V. Traité, Disc. 11, n° 17, addition; Médit. chrét., XIV, I, 15, 21; XI 6; 92 ue EGP Hr0:
(109) V. t. XXXIX, p. 741. — (xro) Traité, Disc. IL, art. 179, addition : cité ibid. — (xxx) V. t. XXXIX, p. 745 et p. 742-743. Cf. pius haut, p.290. — (112) 1bid., p. 551.
n'est point entravé, comme le Père, par la nécessité de suivre des voies générales : il suffit qu'il dirige sa pensée vers ceux auxquels il souhaite dispenser les secours salutaires (113). Et cela étant, au lieu de s’efforcer de penser, successivement ou non, à tous les hommes, et de n’oublier aucun d'eux dans cette recherche pour les faire arriver à la connaissance de la vérité, il en « néglige » une énorme quantité comme indigne de ses soins ! N'est-ce pas en effet, une vraie « négligence » (114), et combien difficilement conciliable avec cette « charité immense » qu'il a « même pour les pécheurs », avec ce « désir ardent » qu’il a de faire son Église « la plus ample et la plus magnifique qui se puisse » (115) !
Mais où la « négligence » est plus éclatante et plus injustifiable encore, c'est dans la façon dont le Christ distribue et aux pécheurs et aux justes mêmes des grâces non proporlionnées, donc inutiles (116). L’objection, ici, saute aux yeux (119), tellement que le P. Malebranche n’a pu s'empêcher de se la faire à lui-même: « O Jésus! Mais c’est vous qui êtes la cause naturelle, occasionnelle ou distributive de la Grâce. Que ne la proportionnez-vous à nos besoins ? Quoi ! Ne savez-vous pas toutes nos dispositions et nos faiblesses, et l'usage que nous devons faire des grâces que vous nous donnez, et ne voulez- Vous pas sauver tous ceux pour lesquels vous êtes mort? Pourquoi laissez-vous tant de nations marcher dans leurs voies ? Et d’où vient que vous donnez aux justes mêmes des grâces que vous savez devoir être inutiles à leur salut (118)? » — On se rappelle la réponse : pour sauver la sagesse et la bonté du Christ, le P. Malebranche invoque son ignorance (119). Le Christ ne proportionne pas ses grâces aux dispositions actuelles ou éventuelles des hommes tout simplement parce que, ces dispositions, il ne les connaît pas (120). Rien de plus vain qu'une telle défaite. Outre qu’elle ne vaut rien pour des cas comme la trahison de Judas ou le reniement de saint Pierre, où Jésus a certainement connu le secret des cœurs, Sans avoir donné pour cela des grâces « proportionnées » à saint Pierre
(113) Ibid, p. 749-750. — (114) V. t. XXXIX, p. %42. — (115) Ibid., p. 746. — (116) Ibid, p. 941 et suiv.; P- 759 et suiv. — (119) 1bid., p. 767.
(118) Médit. chrét., XII, 25. Jbid., P. 773. Cf. un passage analogue du Traité, Dise. II, art. 17, addition. Ibid., P- 9974. — (119) Ibid., p: 794. — (120) Ibid., p.994-795, etc. ; p. 782-783, etc.
ni à Judas (121), elle tend à mettre très « indiscrètement » des bornes à la science du Christ (122). Pour ne point trop heurter la Tradition sur ce point (123), Malebranche observe bien qu'il ne restreint la science du Christ qu’à l'égard de la connaissance actuelle : « Je sais toutes choses, mon Fils, » fait-il dire à Jésus, « mais je ne pense pas actuellement à toutes choses (124). » En quoi il semble rester fidèle à la doctrine de saint Thomas sur la science infuse, science par laquelle le Christ est dit connaître « toutes les choses singulières passées, présentes et à venir », mais d’une manière simplement habituelle, quise « réduit en acteur... selon l’exigence des affaires et des temps » (125). La ressemblance n’est sans doute qu'apparente, et tout ce que Malebranche entend par cette connaissance habituelle (qui est fort différent du sentiment de saint Thomas) est que le Christ, en vertu de son union envers Dieu, ne désire pas plutôt savoir une chose que Dieu lui en fait la révélation (126). Mais il n'importe. Que Jésus-Christ puisse connaître les dispositions des âmes et les déterminations futures des volontés par une « science habituelle » qui lui soit inhérente, ou par « une espèce de révélation que Dieu lui en fait dès qu'il la souhaite », ce qui est sûr, c’est qu'il n’a qu'à souhaiter connaître, par exemple, quel est le fond du cœur d’un juste tenté, pour le connaître aussitôt (127). « Je n'ignore rien » déclare encore le Jésus des Méditations chrétiennes, « parce qu’il n’y a rien qui ne se découvre à mon esprit sans travail et sans application de ma part » (128). Ainsi, pour connaître le fond du cœur d'un juste tenté, et quelle grâce entrainerait infailliblement la persévérance de ce juste, Jésus-Christ n'aurait qu'à interroger son Père (129). Pourquoi donc ne
(121) Zbid,, p. 803-806.
122) V.t. XXXIX, p. 976. Sur cette question de la science du Christ, Arnauld s'était déjà expliqué dans sa Sorbonique (t. X, p. 11-12). Contre Malebranche, il invoque et développe longuement l’enseignement de saint Thomas (Sum. Th., IIF, qu. 9, 10, 11). V. t. XXXIX. p. 977 et suiv. — (123) 1bid., p. 782.
(124) Médit. chrét., XII, 28, Traité, Disc. IL, n° 17, addition. V.t. XXXIX, p- 780-787.
(125) Sat Tnomas, IIle, qu. XI, art. 1 ét art. 5, ad. 2. V.t. XXXIX, p. 978, 779 et 780. — (126) V. t. XXXIX, p. 782-784 et 794-706. — (127) Ibid., p. 797. — (128) Médit. chrét., XII, 28. V. t. XXXIX, p. 771. — (129) V. t. XXXIX, p. 771-772, 797, 807, etc.
juge-t-il pas à propos de l’interroger (130)? L'auteur allègue les raisons du monde les plus frivoles (131) : parce que, si Jésus-Christ agissait avec la connaissance du secret des cœurs, il agirait en Dieu et non plus en homme, en cause première et non plus en cause occasionnelle (132) ; comme si une connaissance, si rare qu'elle soit, obtenue par révélation, ne marquait pas au plus haut degré la dépendance propre aux causes secondes, et comme si l’omniscience du Christ était plus incompatible avec le caractère d'homme que son impeccabilité (133) ! La véritable raison, le P. Malebranche nous la découvre un peu plus loin : « Car enfin, quelle merveille y auraitil que Jésus-Christ fit un bel ouvrage et sauvât même tous les hommes, si d’un côté il agissait par des volontés particulières, et que de l’autre son action ne portât point le caractère d’une cause occasionnelle, mais d’une puissance infinie (134)? » Qui n'admirerait un tel raisonnement ? Ne dirait-on pas que Dieu a eu peur que son ouvrage ne fût trop beau, trop ample, et trop magnifique, si en établissant Jésus-Christ cause occasionnelle de la Grâce, il lui avait aussi donné la connaissance du fond des cœurs (135) ? Et cela ne revient-il pas à dire que Jésus- Christ ne doit pas connaître les dispositions intérieures de ceux à qui il donne ses grâces parce qu’en les connaissant il sauverait trop de personnes (136)? En d’autres termes : Tous les hommes ne sont pas sauvés parce que Jésus-Christ, cause occasionnelle de la Grâce, ne veut pas être scrutateur des cœurs. Et pourquoi ne le veut-il pas être? Parce que s'il l'était tous les hommes seraient sauvés. La pétition de principe est évidente (137). — Peut-être, cependant, est-ce là mal prendre la pensée du P. Malebranche. Le fond de cette pensée se trahit à l'expression qu’il a employée d’abord: « Quelle merveille ÿ aurait-il que Jésus-Christ fit un bel ouvrage, ete. ? » Entendez que, sans être assujetti à la même obligation que son Père, de n’agir que par des voies générales, Jésus-Christ n'en est pas moins, comme son Père, porté à préférer les manières d'agir qui font le mieux ressortir sa sagesse et, si l’on ose dire,
(230) Ibid. Cf. plus haut, p. 312. — (131) Ibid. — (132) Ibid., p. 808 et suiv.; 814 et suiv. — (133) Jbid., p. 810 et suiv.: 8r° et suiv. ; 820-824.
(134) Traité, Dise. IL, art. 17, addition. V. t. XXXIX, p. 813. — (135) Ibid. P. 815. — (136) V. t. XXXIX, p. 816. — (139) V. l’enchaînement des idées de Malebranche résumées par Arnauld, ibid., p. 815-816.
son adresse, Le P. Malebranche cite l'exemple de ce peintre { qui a cru autrefois donner des marques suffisantes de son habileté, en traçant un cercle sans se servir du compas » (138). Jésus-Christ, comme Dieu lui-même, ressemble à ce peintre. Il veut sauver les hommes par les moyens, sinon précisément les plus simples, mais les plus communs. Et il ne veut pas profiter de la connaissance du secret des cœurs, qu’il pourrait avoir, parce que, par ce moyen extraordinaire, la solution du problème serait en quelque sorte trop aisée. Il cherche la difficulté. Ou, si l'on préfère, à l'exemple de son Père, il «aime mieux ses voies queses ouvrages » (139). — Tels sont les sentiments que le P. Malebranche doit supposer au Christ (140). Est-il besoin de montrer à quel point cela encore répugne à la charité du Sauveur, et à son zèle envers le genre humain ? Imaginez un médecin qui aurait un remède infaillible pour guérir tous les malades dont les parties nobles ne seraient pas gâtées, et qui tiendrait ce langage : « J’ai un désir sincère de guérir tous les malades qui se mettent entre mes mains. J'aime mieux néanmoins que de cent il ne s’en guérisse que trente ou Quarante, que de les guérir tous par le remède qui m'est particulier : parce que ce ne serait pas une grande merveille que, ce remède étant si souverain et si aisé, et ne me coûtant presque rien, je les guérisse tous par là, ou presque tous ; au lieu que c’est une plus grande merveille que, ne me servant que des remèdes communs, qui sont si peu sûrs, il se trouve que de cent il y en ait trente ou quarante qui soient guéris (141). » Que dirait-on de ce médecin? On dirait sans doute qu'il ne veut pas réellement guérir ses malades. De Jésus-Christ aussi, dans le système du P. Malebranche, la moindre chose qu'on puisse dire est qu'il ne veut pas sincèrement sauver tous les hommes (1/42).
C’est ainsi que les nouvelles pensées de notre auteur, sous couleur de lui éviter les embarras que tous les théologiens ont
(138) Médit. chrét. VII, 8. V. t. XXXIX, p. 181, 188 et suiv. — (139) V. sur cette préférence des voies aux ouvrages, qu'Arnauld reproche à Malcbranche d'attribuer à Dieu, t. XXXIX, p. 244-245, etc.
(140) V. le raisonnement que Malebranche, d'après Arnauld, doit prêter au Christ (ibid., p. 817). — Sur le souci de simplicité ou d'économie comme caractérisant la sagesse (c.-à.-d. la rationalité) selon Malebranche, v. les remarques d'Arnauld reproduites et expliquées dans notre