‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 18 sur 106 · LE COMMENTAIRE CONSIDÉRÉ COMME ŒUVRE DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

LE COMMENTAIRE CONSIDÉRÉ COMME ŒUVRE DE CRITIQUE

Mais elle soulève de graves objections.

■ D'abord il y avait chez ^talherbc un lîon?ard annoté comme le Desportes, nous le savons par Hacan. « Il avoit efVacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotoit à la marge les raisons (i) ». Or cène fut que par hasard que ses amis trouvèi'ent le volume et le feuillelèrent. Pour savoir s'il approuvait ce qui n'était pas barréj ils furent obligés de le lui deuiindcr, c'est encore Racan qui le rapporte. On n'avait donc jamais parlé de ce Ronsard, il n'avait pas été montré aux disciples. Comment supposeralors que le même travail sur Desportes avait été fait pour eux ? Il est bien plus vraisemblable de penser que les deux commentaires procédaient d'une même idée, étaient destinés à un même but.

En outre l'école de Malherbe était-elle formée en 1606? Avait-il d'autres écoliers que Racan? Et le Desportes a été sinon annoté^ entièrement, au moins en pai'tie cette année-là. Auti'ement que signifie la date inscrite sur le titre et comment la signature qui l'accompagne est-elle de même écriture que la plus grande partie (lu commentaire? Xon, il est probal)le que dans ces réunions chez Zoïle, c'étaient les contemporains surtout qui étaient examinés. On y lisait les recueils nouveaux, les productions du jour; on se communiquait aussi les pièces ébauchées ; mais en somme on travaillait à l'avenir sans beaucoup se soucier du passé.

Le Desportes tomba sous la main des disciples, il pu! avoir l'infortune de défrayer un soir ou deux la conversation. j)lns longtemps peut-être; il leur fut même donné en communication, soit encore. Mais il n'avait pas été fait pour eux, il était fait pour le public. : C'était vm de ces livres que Malherbe, tout chaud du combat, avait promis d'écrire contre l'école ancienne. Parmi ses adversaires il avait d'abord choisi les deux- plus grands, les deux « cèdres » sauf à descendre plus tard à « l'hysope. »

La place même où Tallemant nous fait part de ce projet indique à quel moment il avait été conçu. L'anecdotier a fini de conter la querelle, il ajoute : « Des Porles, Rertaut, et des Yveteaux même,

(1) Rac. dans Malh. Œia\ LXXII.

108 MALHEnni: F/r desportes

criliqiiôrent loiil cfi qu'il lit. Il s'en mocquoit cl dit qiio s'il s'y motloil il fcroit de leurs fautes des livres plus gros que leurs livres incsmes. » (I)

On voit très bien que, dans l'esprit du naiijiteur, les deux choses sont connexes et consécutives. Le Comnientaii'c devait être la \^vengeance de Malherbe en même temps que son manifeste.

Il se mit à l'œuvre en clîet et lit le travail que nous avons. C'est pour cela, parce qu'il avait dessein de l'imprimer qu'il y mit les formules dont nous avons parlé : Ji/f/f, /ec/cin\ Ri-marqiif, leclew'.

Seulement, Desportes mort, il n'avait plus les mêmes raisons de poursuivre l'œuvre. Il y revint, nous lavons prouvé, mais sans jamais la finir. Dédaigneux des traités de doctrine, réconcilié peu(-êtr"e avec quelques amis du défunt, délivré en tous cas du soin de se défendre, il laissa son pamphlet comme le recueil même de ses œuvres, inachevé, ce qui explique mieux que tout autre supposition les négligences, les lacunes, les défauts de toute sorte que présentent le fonds et la forme. Ce que nous avons n'est pas un livre, c'est l'ébauche d'un livre. Cette ébauche n'en est pas moins intéressante.

Le Commentaire sur Desportes n'est pas une lecture attrayante nijnêmejlaciku- "

Le code auquel \l. Lilanne l'a comparé '2i lui est, à cet égard, très supérieur; il a l'avantage au moins de l'ordre théorique; les divisions en sont si savamment et subtilement établies qu'il est possible, m "'me à celui qui ne le pratique pas, de découvrir sans peine le commandement conire lequel il a péché.

Nul au contraire ne s'aviserait d'aller chercher dans les notes d'me édition les règles de la grammaire, de la versification, du style ou de l'invention. Or le Commentaire n'est que cela : c'est

(1) Et en note : Il avoit marqué des Portes, etc. (I. 275).

(2) Œuv. de Malherbe IV, Prcf. IL

LE COSlMEMAlHE CONSIDLHK COMME ŒUVHE DE CIUTIQUE 1 U9

« l'appareil » d'iino étlitioii où les phrases admiiatives seraient remplacées par des criliques ot des injures.

Il s'enroule autour des pages de Desportes au lieu d'en absorber, comme ailleurs, le bas et quelquefois le haut^ mais c'est la seule dillérencc.

Les observation? de toute espèce s'y succèdent au fnr et à mesure que le texte les suscite, sans ordre méthodique, s'enclievètrant, se confondant et se répétant, dix fois, vingt fois, non que l'auteur veuille y insister, mais parce que le désordre l'empêche de se sou- V'-Miir qu'il les a déjà faites.

On alVectionnait autrefois ces recueils d'observations. LeQuintil Censeur Charles Fontaine (1) avait répondu sous celte forme à du Bellay, Ilotman à Pascali, etc. Et c'est de la même façon que l'Académie critiquera leCid,que Chevreau et Ménage examineront Malherbe lui-même.

A tout prendre nous suivons encore le même plan pour éclaircir, iliscuter, et louer les grands auteurs. Malherbe qui n'élait pas inventif l'a trouvé commode pour écraser le sien. Il n'a pas cherché si un autre pourrait être plus agréable. Cependant nous lui pardonnerions aisément la fatigue qu'il nous donne si le commentaire ne laissait point d'autre impression désagréable. Mais il est par ciidroils d'une malveillance, d'une injustice, et d'une grossièreté dont les mieux prévenus ne l'excusent pas aisément.

Ces défauts ont mis, comme cela était naturel, l'éditeur de Desporles, M. Michiels, dans une véritable colère: « Les remarques du lourd pédant [2), dit-il, n'ont aucune valeur. Il s'en exhale un parfum d'épicerie, une odeur de savon et de suif qui dénote la vocation n'-cllo du censeur (3). »

Sainte-Beuve, plus poli, est presqueaussi sévère: « Nous aurions peine, dit-il, à rendre la fâcheuse impression qu'ont produite

(1) Ou Barthélémy Aneau ? V. Lettres inèd. de Du Bellay, édit. de Nolhac, Gharavay, 1883, page 8G.

(2) Desp. Préface LIX.

(3) Pourquoi pas il'liuile et de vinaigre? La métaphore serait plus juste sans être de meilleur goût.

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sur notre espril le rioorisme, lu malveillance, la mauvaise foi de CCS noies criti({ues. » (i)

De fait, considéré r-nnimp (r'iivrp. rliTriliqui-, lo travail de MLLilu;rbp ne peut 2;uère être jugé avo<^. favonr (2i.

On y retrouve tout d'abord le vocabulaire aussi bien que la forme même de la critique du xvi° siècle. El ou sait qu'elle avait en courtoisie tout à apprendre. Ne se gardant d'aucuue exagération, elle ampoulail l'éloge jusqu'au ridicule, et par contre aigrissait le reproche jusqu'à l'invective; c'était une vieille tradition, car jamais héros d'Homère ne se sont injuriés en termes plus bas que ses annotateurs (3).

On connaît les « gladiateurs « du temps : Erasme et Scaliger, Gruter et Pareus. Galland (4) à la tête des Aristotéliciens traite Uamus de maître de deux liards, inepte, inintelligent, malicieux, enragé, slupide, ignorant, impudent, fat, brouillon, misérable, vaurien, chien, harpie, vipère, etc.

Et même en dehors des critiques latins et des érudits, tout le monde à peu près, était sous ce rapport Cicéronien (.j). Meigret à propos d'orthographe appelle Des Autels ignorant, calomniateur, lâche, âne et sanglier (6). Henri Estienne qui cependant ne manque pas d'esprit est aussi rude pour son prédécesseur Periôn et qualifie ses étymologies, non seulement de « phantastiques, mais de sottes et ineptes, et si lourdes et asnieres, que n'estoyent les autres témoignages que ce povre moine nous a laissez de sa lourderie et asnerie, on pourroit penser cest œuvre eslre supposé. » (7)

(1) X\T siècle en Fr., p lu6.

(2) Saint-Marc l'excuse pourtant: -< Ses expressions paroîtronl quelquefois un peu dures, mais on peut les pardoner à ce ton de maUre que la justesse de son goût et la solidité de ses rèflexions'le raetoient en droit de prendre pour instruire son siècle » {Édit. de Malh., 339) ; il est vrai qu'à la page 38-1 il en a jugé autrement : « Cette dureté fait la censiu-e de son humeur en même tems que leloge de son discernement. »

. (3) Baillet, II, p. 219.

(4) Voir Waddington, Ram., 91.

(5) Abbé Irailh, I, 1U8.

(6) V. Livet. Gramm. au XVI' s., p. 1 18 et suiv,

(7) H. Estienne, Conform.; éd. Feugère, 203, note.

LE COMMENTAIHE CONSIDÉKK CUMMIi ŒUVIIK DE CIUTIOL-K d I I

Et plus tard, du temps de Mallierbe, Scaliger et Scioppus se livraient la grande bataille sur la p-nealogie de la faniiJI.' des Burdon(dos ânes) de l'Escalle (1).

Cependant entre gens de lettres proprement dits une tentative avait été faite pour amener la fin de ces brutalités. L'honneur en revient à la Pléiade.

<c Si quelques uns directement ou indirectement, dit du Bellay (2\ me vouloyont taxer, non point avec la raison et modestie accoustumées en toutes honnestes controversies de lettres, mais seulement avec une petite manière d'irrision et contournement de nez, je les adverty qu'ils n'attendent aucune response de moy ; car je ne veux pas faire tant d'honneur à (elle bestes masquées que je les estime seulement dignes de ma cholere. Si quelques-uns vouloyent renouveller la farce de Marot et de Sagon, je ne suis pour les en empescher; mais il faut qu'ils cerchent autre badin pour jouer ce roUe avecques eux. »

Un curieux et un censeur, ajoute Ronsard, méchant, renfrogné et chagrin ne sera jamais un vrai poète, car les « Muses ne veulent loger en une àme si elle n'est bonne, saincte et vertueuse; il faut donc converser doucement et honncstement avec les poètes de son temps, honorer les plus vieux comme ses pères, ses pareils comme ses frères, les moiiulres comme ses enfants. » (3).

Ces idées élevées de tolérance littéraire, celte doctrine de la liberté de l'art, ces appels à la fraternité des rivaux que la Pléiade jetait ainsi au milieu d'un monde agité eurent presque tout de suite une influence et un effet.

(1) V. Ch. Nisard. Glad. de la rép. des Lett., IL 4.5. Scaliger appelait, nous dit Baillet. Genebrard une bêle insolente, Chr. Clavius un homme de boue, .la.'. Gretser un nuilel Loïolitique. Goroi.ius Becanus un fou des petites maisons, I?ob. ïitius un furieux. Fr. de Tlsle un scélérat, Rlccobon un pourceau, de Marcilly un bouffon, du Jon une bûche, David Paré un barbare, Lidiat un infâme, F. Feuardent une gueule infernale et un é-^out d'ordures, du Perron un charlatan. Bellarmin un atliée, le P. Cotton uiUat. et ainsi de suite (Baillet, Jiujem. des savants, t. II, 2u4).

(2) Olive, 2' éd. Préface.

(3) Œuv.,\\l, 318et31'J.

112 MALlIFIUli: F.T DESPORTES

La querelle de Murol cl de Sagon où on s'élail traité de veau ne se renouvela plus. Les adversaires n'en vinrent pas là et la tenaille de Mellin ne pim.-a jamais assez fort pour laisser une inelTarable cicatrice. C'est sur un ton nouveau aussi que le Quinlil Ccnscurdiscute du Bellay ; il le reprend sans emportement, sans rudesse, se refusant aux plaisanteries trop faciles sur le nom ou le pseudonyme de son adversaire, lui reprochant « d'être trop ami de soy même »;, mais reconnaissant son talent et ne voulant pas même aller jusqu'à nier sa renommée « qui pourra,peut-êlre liauU voler quelque jour en meilleures écritures que ces jeunes amourettes. )> ij

C'était un progrès, mais il ne pouvait guère durer à travers ce siècle de violences, dans une société oh toutes les licences de langage étaient tolérées. Du reste, la virulence de l'expression est si intimement liée à la grandeur des passions qu'après des siècles de civilisation raffinée la politesse générale des mœurs n'est encore parvenue à imposer aux paladins de l'injure que des trêves éphémères, jamais la paix.

Malherbe, en ses jours de scepticisme, sentait bien qu'une 7 dooirinjyittéraire ne vaujpas un gros motjiique le goût individuel décide seul en ces matœres.

« Vouloir, dit-il quelque part, que ce qui nous plaît ou déplaît plaise ou déplaise à tout le monde, c'est passer des limites où il semble que Dieu même ait commaiulé à sa toute-puissance de s'arrêter. Quelle absurdité seroit-ce, qu'aux jugements que font les cours souveraines de nos biens et de nos vies les avis fussent libres et qu'ils ne le fussent pas en des ouvrages dont toute la recommandation est de s'exprimer avec quelque grâce et tout le fruit de satisfaire à la curiosité de ceux qui n'ont rien de meilleur à s'entretenir? (2)

Mais en présence des attaques il n'était pojnt homme à songer à des-rés£i:ves, même de style ; admirateur du P. Carasse (3), il eût

(1) V. le début du Quintil horatian dans du Bell, éd Person. puis pages 190, 193, et passim.

(2) Œuv. IV, 91. Comp. un beau chapitre de Balzac II, 645. S" Beuve a joliment montré que ces concessions s'accordeiit mal avec le caractère même des critiques.

(3) Œuv., 1,266.267.

LE r.OMMKNTAIRK CONSIDÉRÉ COMME ŒlVltE DE CRITIQL'E I 1 .'{

;ni l)esoin créé la polémique do harongérc à crorhetour si elle n'eût pus existé. Ici il s'est anVauclii de toute convenance. Dans cette longue discussion l'ace à face avec son ennemi, il épuise tout l'arsenal d'un vocabulaire, qui paraît cependant avoir été foi't riche. La gamme des reproches monte du simple trait ou nottt jusqu'aux expressions les plus imagées. Ce sont d'abord de courtes exclamations : mal, mal conçu, mal parlé, mal exprimé, froid, faible, superflu, bourre, rude, cheville, plèbec. mauvais, vent, néant, ridicule, galimatias, impertinence, bouffonnerie, sale, sot, sottise, moellon, niais, rien qui vaille, sans jugement, chimère extravagante, drôleries, chevillissime, excellement mauvais, galimatias royal, imagination bourrue, saugrenue, bestiale, butor, vers faits à coup de poing, {{).

Puis quand l'épithète, même superlative, ou l'exclamation ne suffit pas, c'est une phrase tout entière pleine d'étonnement et de colère : Tout ce sonnet ne vaut pas un potiron (2); toute cette pièce est si niaise et si écolièrc quelle ne vaut pas la peine de la censurer (3) si les oisons nous pouvoient dire ce qu'ils pensent, ils imaginer oient bien mieux. (4)

Parfois il prend le ton plaisant et son ironie est si lourde qu'on lui préfère encore la grossièreté simple et naïvement colérique des observations que nous venons de citer. Ainsi Desportes a écrit :

(t^ D., II riui. tierces IV, 280 : D, II comp; I, IV, 281 : D, I rim. tierces, IV; 280 D, 128,33, 51, IV, 254, 255 et 258; D, I, 25, IV, 254: D, contr' am. IV, 271 ; D. I, 2, 12, 17, 25. IV, 249, 251, 252, 254 ; D, I, 10, IV, 251 : D, II. 68, IV, 294; D, I dial.IV, 2G3; Z). pi. II, IV, 263, compt. III, IV 264 ; D. I,GO. IV 260 ; D, I Rim. tierces. IV, 272 ; D, I. 30. 35, 36, IV 255 ; D, I, rim. tierces, IV. 280, II 66. IV, 293 ; D, I, 37, IV. 256 ; D, I, 42. IV. 257; D. II cli.. 2. IV 277; D, II, 73, IV, 295; D, I. 41, IV, 256, II, eh. 4. IV, 287; /), II, 48, IV, 288; Am. dH. 48, IV, 313 ; D, I, 51, IV, 258, D, II, 32, IV, 282; D, I, 49, IV 258, D, II, de la jal. IV, 282; Am. d'H. 47. IV 313; Div. am. IV, 442 : D, II, 15, IV, 276; Berg. et masc. baiser, IV 453 ; D. I procès. IV, 266 ; II. 49. IV, 288 ; D, I 45, IV, 257; Im. de VArinste. Angél. IV. 417; Clèon, 10, IV. 330; D, I comp. I. IV, 262, D, I, 2, IV 249 : Clèon, 37, IV, 338 ; Am. dH., 79, IV, 321 ; Am. d'H., st. V, IV, 327; Am. d'H.. 80, IV, 321.

(2) Clèon, i\, IV, 339,

(3) D/y. Am.St. IV, IV, 442.

(4) Am. d'H.. son. 79, IV. 321.

BRU.NOT 8

\\i M.M.lILHIin F.T DKSPOHTES

Parmi ha cliampu, les for (Hs et les hois. Malhcrl)0 avait ici le choix enlredcux de ses noies favorites : bourre oi c/ievil/e, nrah il a voulu êlre plaisant cl, sans voir que le reproche fait à Desportes s'ap- ]ili(lii(' mieux encoi'e à sa jiropre (;rili(ju<\ il met en marge : « Celte diiïércnce est honne au maîti'c des eaux et forêts ou aux veneurs ; mais je ne suis pas d'avis qu'un poëte soit si ])oiutilleux (1) », l'amoureux d'IIippolyle voudrail mourir aux pieds de l'inhumaine :

Puissé-je un jour Apprendre à .Jn})iter, le grand dieu du tonnerre, Comme il peut-être doux, même en nous foudroyant.

« Je ne suis pas d'avis, dit la note, que Jupiter vienne à son école pour recevoir une si mauvaise leçon » (2).

Voici quelques vers pris d'un passage (jui peint assez joliment l'état de trouble où son amour a mis l'abbé :

Je ne recognois j^lus tous ces lieux où je vois, Et m'égare en resvant sans voie et sans adresse, Terre seul, i oui pensif , ignorant qui je suis.

J'eusse dit : ne sacliant qui je suis, pour éviter qu'on ne lise ; ignorant que je suis (3).

Le volume abonde en grosses gaîlés de ce genre. Celles-ci suffisent pour nous montrer de quel style Malherbe écrit. On lui a fait trop d'honneur en comparant sa plume à une épée, l'épée, suivant le beau mot du poète « ayant des coups d'estoc qui semblent des coups d'aile », tandis que l'arme de Malherbe est une massue, qui frappe et écrase lourdement. Là, encore, il rompt avec la Pléiade, mais malheureusement. Il se vantait d'être chef d'école et d'avoir été chef d'armée. Sa discipline ne s'en sentait guère. C'était celle d'un maître d'école qui aurait commencé par être caporal.

(1) Berçj. et masc, cli. 1, 2, IV, 449.

(2) Am. d'Hipp., 50, IV, 313.

(3) D. I, compl II, IV. 2G3.

Lli COMMEMAIUE CONSiDlinii COMMi: ŒLVUE DE CHITlgLfc: 1 15

Il ne faut pas clierclier non plus dans le Commentaire une de ces critiques larges qui embrassent ou dominent une œuvre tout entière. Un Ronsard pouvait juger de la sorte. Gomme Hugo, il n'admettait pas qu'on s'arrêtât à compter les rugosités du chêne au lieu de contempler l'admirable amj)leur de ses branches et la majesté de son ombre. « Les petits lecteurs poetastres, qui ont les yeux si aigus à noter les frivoles fautes d'autruy, le blasmant pour un^^/ mal escrit, pour une rime non riche, ou qui se courroucent pour lui ouïr redire souvent le m/*?/ (/e ses vers, un trait ailé, empaner la mémoire ... et autres semblables atomes par lesquels il a composé le petit monde de ses inventions » ne sont que des « grimauds qui montrent leur peu de jugement. » (1)

Pour ^Ialherl^JU3^çontraireJiL^Qin du déiaiLiaiL-lfi pi'ix d'un ^ ouvrage. Il est né rcgratteur, suivant le mot de Régnier, et ne semble pas voir au-delà d'un mot, d'une phrase, au plus d'une pièce. (2)

Et cependant, c'est le premier reproche qu'on puisse lui faire, sa critique n'a pas les qualités du genre : minutieuse, elle n'est pas complète, détaillée, elle n'est pas attentive, scrupuleuse, elle n'est pas toujours pénétrante.

Malherbe lit souvent trop vite et ne comprend pas ; ainsi Desporles avait dit :

A quoi suis-je réduit?

Quel malheureux destin ma fortune dispose?

C'est àdire évidemment :;y'/;/^, co/ir/«//mafortune. « Jen'approuve pas, dit Malherbe, dispose ma fortunr, je dirais, dispose de ma

(1) Œuv., n, 1-2 et 18.

(2) « Sévérité pour les mots, indulgence pour la pensée, c'est le code de Malherbe, » dit Cliasles (7?er. de Paris, art. cit. 147)

JIO MALllElUtE ET DESPORTtS

fortune. » (1) C'est un conlre-sons. En voici un aulfo déguisé sous une discussion d'apparence consciencieuse:

Les vents émus reieno'wwl leurs haleines.

cela conslilue suivant la noie une « excellente sottise ». Car « si les Vents en étoient émus comme retenoient-ils leurs haleines? S'il veut dire que les Venis, qui esloient émus auparavant, s'apaisoient, il le faut exprimer d'aulre façon. » Il n'a pas réfléclii que ému est ici pris au figuré et signifie que les vents comme tous les éléments, étaient pris de compassion. Les vers qui précèdent ne laissent aucun doute :

L'ail' en pleurant sa douleur tesmoigna, Le beau soleil n?e;n'^îé s'éloigna. (2j

Il y a plusieurs erreurs de ce genre qu'on dirait plutôt commises par mauvaise volonté que par légèreté.

Quand Olympe, qui a reçu la visite de Vénus, forle de sa complicité, s'écrie :

Arrière ô vains respects ! vous m'avez trop contrainte. Je ne redoute plus les propos envieux : Ei toy, mary jaloux d'un œil trop curieux Invoque tes esprits, veille après moy sans cesse, J'auray pour mon secours Tanioureuse déesse...

il est facile de voir « à qui se rapporte d'un (cil trop curieux ». « A jaloux^ dit Malherbe, il ne le peut, car que veut dire être jaloux d'un œil trop curieux! Il se pouvoit fort bien rapporter à veille après moi sans cesse, mais il en est trop loin. » Au lieu d'imaginer ces hypothèses bizarres, Malherbe n'avait qu'à poncluer et à metlre « d'un œil trop curieux » entre deux virgules, il aurait vu que c'est là une simple apposition à mari, construite suivant la vieille règle aussi française que latine : puer erjreçiiiv indulis. (3)

(1) Cléon., 45, IV, 340.

(3) El. II, av. prem. IV. 390; Comp. : ib., I, 15, IV, 37:>; D. L comp. 2, IV, 2H4.et dans le cliapitre .sur les qualités du style ce qui concerne la clarté.

LE f.OMMKNTAIIlE CO.NSinKHK COMME (KUVRi: DE CRITIQUE 1 17

Mais Malherbe, quoiqu'il se donne l'air de chercher, veut qu'on lui épargne tout effort, c'est ehe/ lui à la fois système, paresse desprit et précipitation.

Celte grande hâte qu'il a mise visiblement à feuilleter son Desportes l'a conduit en second lien à omettre une foule d'observations qu'on s'attendrait à trouver sur les marges. Il est vrai qu'un grand nombre sont suppléées par des traits. (1) Il en manque néanmoins encore.

D'abord certaines pièces ont été totalement laissées de côté, comme si elles ne méritaient aucune remarque, telle la chanson 6 des Amours d'Mippolyte. le sonnet GG du même livre, le sonnet 77 de Gléonice. (2) Ailleurs ce sont des phrases ou des vers qui sont épargnés. Etait-ce que Malherbe les approuvait ou bien a-t-il passé là-dessus par lassitude ou par distraelion?

L'examen de ces passages ne laisse aucun doute. D'abord dans un certain nombre Desportes avait commis une faute analogue à d'autres fautes que Malherbe a relevées. Ainsi nous verrons qu'il condamne cette transposition l'humain" vie (3) et il laisse passer ses dorez cheveux (4). Il ne veut pas qu'on remplace à la manière latine les noms de pays par le pluriel du nom du peuple qui habite ces pays et il ne dit rien de ce vers :

Depuis les Indiens jusqu'où Phœbus sommeille fS)

Il y a déjà présomption que l'indulgence de Malherbe n'est ici que de l'inadvertance. Voici ce qui le prouve tout-à-fait :

Je trouve au 31* sonnet du l"" livre de Diane la forme grand pour r/rande qu'il a condamnée au sonnet 13 du même livre ; au sonnet bO on lit le mot aim qu'il poursuit partout ailleurs. Pourquoi n'y-

(!) Voir ce que nous avons dit au cliapitre : Du texte.

(2) Ajouter la plainte 2 des Div. Amours ;\e^ sonnets 14, 15, l'ode 2. le sonnet 36, laclianson 6 du même recueil. (Ces numéros sont ceux de l'édition Michiels).

(3) Cartel 2, IV, 461.

118 MAr.llRfinR ET DESPORTES

a-t-il ni noio ni riiltirc? l'arec qiio Malhcrho veut evilor do se répéter? Mais il le fail vingt fois, plus lard, et à ce propos môme (i).

Ailleurs du reste ce prétexte n'a plus apparence m^me de raison.

L'article tin a été ellipse dans différents sonnets du livre I'"" de Diane, dans le i' (vers i), le i" (vers 2), le 22"^ (v. 8) et la première fois que Malherbe appli([ue sa règle, c'est au sonnet 30 (verso). Autre exemple : Au sonnet 10 un adjectif remplace un adverbe : il me suit obstin'î pour obstinément. Malherbe blâme ce tour seulement au sonnet 40 (2).

Pourquoi sinon parce ({u'il a lu trop vite et distraitement. Passons toutefois condamnation sur ces négligences qu'une révision défmitive de l'ouvrage eût sans doute fait dispai'aîlre et qui ne sont des fautes que par contraste avec les minnties du Commentaire, Son défaut essentiel c'est justement d'être trop pointilleux.

« L'abbé d'Olivot soulignant llacine, dit Sainte-Beuve, l'abbé de Condillac chicanant lîoileau et rabl)é Mondlet épluchant Atala n'ont rien trouvéde plus exact, déplus analytique, ni parfois de plus subtil ». i.'i)

Ghasles a éprouvé la même impression. « Je m'étais bien douté auparavant, écrit-il, que Malherbe, législateur des syllabes poétiques, n'avait eu de commun avec les poètes proprement dits (jue l'amour sévère du rythme, l'exacte connaissance de la mélodie, une extrême délicatesse d'oreille et un heureux instinct de la forme. Ce fait littéraire se trouve prouvé jusqu'à l'évidence par le volume en question. Le souffle de délicate etdouce poésie qui avait animé Ph, Desportes ne parvient pas jusqu'à Malherbe ou pénètre sans le séduire, dans le laborieux sanctuaire du gentilhomme grammatical. Ce qu'il aperçoit seulement, ce sont les innombrables

(1) Voir, aux Am. H. , son. 17, st. 5 ; D.. I. dial. 1 ; II, 71.

(2) De même au sonnet 24 de D., I, il manque un pronom sujet (vers 7), la faute est seulement relevée aux Rimes tierces. L'ellipse de pas se rencontre au sonnet 12 (vers 1), elle est condamnée au sonnet 27.

(3) XV[' s. en Fr.,i). 159.

LE COMMKNT.VmE CONSIDÉRÉ COMME (KLVUF, DE CIUlKjLE I 19

(lofants (le forme..., les inexpériences ou les fausses recherches d'une élaboration maladroite, l'emploi hasardeux et maniéré des termes, la conslrnclion inhabile ou torturée des périodes, l'insuffisances des rimes, les césures é({uivoques, le heurt des syllabes mal agencées... Il faut voir Malhei'be plein de mépi'is pour son adversaire, triompher dans son inexpugnable et ([ueI(|uefois slnpide bon sens... Ce bon sens, digne de Barème, fait peine et peur chez un écrivain lyri(iue ».

Nous n'avons rien à ajouter à ce jugement, nous ne pourrions que le justifier par des preuves. Mais le lecteur en trouvera en foule dans ce qui va suivre. Jamais l'idée ne vient à Malherbe de « parler poétiquement de la poésie », comme le conseillait, non sans raison. M"" de Gournay(i). Il prend une à une les fleurettes parfumées de Desportes, et ne pense pas à les respirer; il les manie, les retourne, et cet examen n'est mc^'uie pas celui d'un botaniste, mais d'un droguiste qui vérifie de près une marchandise, sans se douter que ce sont des fleurs.

La première conséquence c'est que, dans le chaos de ces observations fragmentaires, Malherbe s'embrouille lui-même. Mvope attaché aux syllabes qu'il examine à la loupe, il censure sévèrement de petits défauts et n'aperçoit plus les gros vices.

Voici par exemple un des mauvais sonnets de Desportes, à peu près vide de tout sentiment et de toute pensée. La conclusion suffira pour qu'on en juge :

Seroil-ce un feu qui me brûle ainsi l'âme? Ce n'est point feu : j'eusse éteint toute flame Par le torrent que mon dueil rend si fort. Comment Belleau, faut-il que je l'appelle? Ce n'est point feu que ma peine cruelle, Ce n'est point vie, et si ce n'est point mort.

Malherbe a seulement remarqué que la rencontre des trois syllabes tein (ou te était peu harmonieuse. (2)

(1) Omfc., 972.

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